Gomme : éphémère mensuel…

Henri Filippini a été le rédacteur en chef de Gomme : éphémère mensuel de bandes dessinées pour les jeunes adolescents publié par les éditions Glénat. Il est donc le mieux placé pour raconter cette épopée éditoriale…

Avec les années 1980, le marché des albums du 9e art connaît un accroissement significatif, contraignant les éditeurs à produire toujours plus. Les jeunes éditions Glénat proposent alors le mensuel Circus où sont prépubliés les récits de ces futurs albums. En effet, à l’époque, les bandes dessinées des auteurs qui comptent doivent être publiées dans un magazine : ce qui leur permet d’obtenir des avantages sociaux depuis peu acquis (carte de presse, treizième mois, congés payés…) et des droits d’auteurs réglés dès le premier album vendu. Même si ce n’est pas une obligation, les meilleurs d’entre eux signent, de préférence, avec les éditeurs qui sont susceptibles de leurs garantissent cette option. Malgré une augmentation de sa pagination à 132 pages, Circus devient rapidement trop mince pour contenir toutes les histoires commandées. Très vite, la solution de publier un nouveau journal s’impose. Jacques Glénat, comme moi-même, nourri à la BD franco-belge, croyons encore en l’avenir des histoires pour tout public, à l’époque quelque peu malmenées par la BD dite adulte. La création d’un mensuel de BD pour tous est alors mise en chantier…

Les magazines des éditions Glénat...

Ce sera Gomme, dont le premier numéro est publié en octobre 1981.

Gomme, mensuel de BD pour tous

Plutôt que d’opter pour un hebdomadaire classique comme Spirou et Tintin, dont les ventes déclinent, le choix de la périodicité mensuelle permet d’offrir, aux jeunes, un journal dont la formule est proche de celle des magazines pour adultes qui eux connaissent le succès.

Le titre Gomme est une proposition du dessinateur Roger Brunel, issue d’une longue liste et retenue après une courte discussion.

Le même Roger Brunel, alors maquettiste des ouvrages édités par Glénat, croque le personnage de Gomme, mais aussi Tel et Matic, deux amis qui font découvrir aux lecteurs les balbutiements de l’ordinateur. Les histoires à suivre, proposées en longs chapitres, comme c’est déjà le cas pour la presse adulte, mêlent créations et histoires passant de Circus à Gomme.

Côté créations, notons « La Balade au bout du monde », futur best-seller des éditions Glénat, signé par les jeunes Makyo et Laurent Vicomte (voir L’Envers des planches de Laurent Vicomte) ou « Percevan » série mettant en scène un héros moyenâgeux né de la rencontre de Jean Léturgie attaché de presse des éditions Glénat et du dessinateur Philippe Luguy (voir Philippe Luguy et Interview de Philippe Luguy) qui rêvait de lancer un héros à la « Johan et Pirlouit ».

Pas assez riches pour payer de la création, les éditions Glénat  proposèrent alors dans un premier temps, sous forme d’albums, des histoires publiées dans les magazines des éditions de Fleurus : Formule 1 et Djin.

Ces albums marchaient bien, mais Fleurus, dont la presse était en déconfiture, abandonnait cette production.

Les éditions Glénat propose ainsi, dans Gomme, des aventures inédites de séries créées dans ces journaux : « Brunelle et Colin », « Yann le migrateur » et « Chafouin et Balluchon ».

Les deux premiers albums de « Brunelle et Colin » sont dessinés par François Bourgeon (série créée dans Djin n° 43 du 27 octobre 1976, voir François Bouurgeon) qui, débordé par le succès de ses « Passagers du vent », confie la reprise à son ami Didier Convard sur scénario de Robert Génin.

« Yann le migrateur », créé dans le n° 43 de Formule 1, en 1976, est signé Claude Lacroix (futur compagnon en BD de Bourgeon) et Robert Génin, tandis que François Corteggiani et Pierre Tranchand animent Chafouin et Balluchon, alors sous la forme de gags ou de courts récits depuis le n° 51 de Djin daté du 19 décembre 1979.

Circus apporte « Storm », fameuse série de science-fiction néerlandaise signée Dick Matena (qui a pris la suite de Philip « Saul » Dunn pour le scénario) et Don Lawrence : Don Lawrence (1ère partie) et Don Lawrence (2ème partie) et créée dans Eppo n° 11 du 18 mars 1977.

Il faut attendre quelques numéros pour voir arriver deux autres transfuges de Circus : « Patrick Maudick » de Patrick Dumas (au n° 7), série d’anticipation en hommage à Edgar P. Jacobs créée au n° 27 de 1980,et, au n° 8, « Bastos et Zakouski » — superbe « estern » signé Corteggiani et Tranchand — venu de Djin (création au n° 27 du 1er juillet 1980) avant de passer dans Circus (au n° 37 de 1981),

Par ailleurs, Christian Godard, auteur alors prestigieux, présente une nouvelle aventure de Norbert et Kari (héros polynésiens créés dans Pilote au n° 195 du 18 juillet 1963) (1), alors que son ami Jean Tabary (le dessinateur d’« Iznogoud », « Totoche » ou « Corinne et Jeannot » ; voir Hommage à Jean Tabary) signe jeux et animation avant de fonder sa propre maison d’édition.

Enfin, François Corteggiani et Philippe Bercovici signent les gags de « Robinson et Zoé », qui poursuivront leur courte carrière dans Circus, après la disparition de Gomme, de 1983 à 1984. À cette cinquantaine de pages de BD d’excellente tenue s’ajoute un rédactionnel varié :

- des jeux en compagnie des héros du journal,

-le cinéma par Régis Maine (pseudonyme de Jean-Luc Cochet, futur rédacteur BD du Journal de Mickey),

- l’informatique avec Roger Brunel,

- le maquettisme par un réalisateur TV fan de Charlier qui signait Pappy Wings…

De nouvelles séries verront le jour au fil des numéros : « Le Chariot de Thespis » de Christian Rossi (au n° 2) – voir Les westerns de Christian Rossi (1ère partie) et Les Westerns de Christian Rossi (2ème partie) — , « Testar le robot » par Corteggiani et Ramon Monzón — dessinateur d’origine espagnole, créateur de « Cha’pa et Group-Group » dans Vaillant — (au n° 7), « Mathieu Lamy » — épatant polar de Didier Convard et Christian Gine — (au n° 8), « Jérome Collard » — récits complets par le jeune Marc Malés — (au n° 9), « Hank et Tonky » par Corteggiani scénariste et dessinateur à la fois (au n° 9), sans oublier les récits didactiques de « Bo et Lucy au cœur du temps » par Maine et Kline (voir Loup-Noir est définitivement orphelin).

Ajoutons deux séries moins heureuses signées par de jeunes auteurs qui débutent dans le n° 10 : « Cédric Lebihan » par Marie-Christine Demeure (scénario de Jean Léturgie et Xavier Fauche) et « Cholms et Stetson » par Jean-Louis Le Hir et un certain Filippini (dans la série « le rédacteur en chef s’amuse »).

Gomme affirme son classicisme au fil des numéros et même si ses ventes ne sont pas mauvaises, une formule moins onéreuse pour l’éditeur s’impose.

Le numéro 15, plus épais (84 pages, mais seulement 36 en couleur) et plus cher (15 francs au lieu de 9), s’ouvre aux traductions qui pèsent moins sur le budget avec « Professeur La Palme » du néerlandais Dick Briel (« Professor Palmboom » créé dans Eppo en 1979), « Capitaine Rogers » des Italiens  Giorgio Pezzin et Georgio Cavazzano (western humoristique crée pour Il Giornalino en 1981 et dont les scénarios seront repris par François Corteggiani), puis « Steve Severin » de Jacques Stoquart et René Follet (création de cette série d’aventures autour du monde en 1975, dans Eppo, sur scénarios d’Yvan Delporte, voir René Follet, le flamboyant… [2ème partie]) ou « Mafalda » de l’Argentin Quino (strip créé le 29 septembre 1964 dans Primera Plana) au n° 18,

« Rapt et Sigle » du Canadien Toufik (un album publié chez Desclez en 1982) au n° 19, « Le Général » ( « De Generaal », qui fait son apparition officielle en 1971, dans Pep) du Hollandais Peter de Smet au n° 22,

« Justin Hiriart » des Basques Francisco Frucuoso et Gregorio Muro Harriet au n° 23… D’autant plus que la plupart sont imprimées en noir et blanc !

Mais c’est aussi l’arrivée de « John Bowen » — histoire de piraterie signée Patrick Lizé et Michel Faure — (dans le spécial Rentrée du 3ème trimestre 1982), « Hercule » — gags signés François Dimberton qui revisite l’univers graphique de Maurice Tillieux (au n° 20) —, seules véritables créations de cette période de vaches maigres (2).

Les ventes demeurant trop faibles (30 000 exemplaires en moyenne), Gomme s’efface avec son n° 26, en janvier 1984, où pratiquement toutes les histoires en cours se terminent. La rédaction s’accorde une période de réflexion, promettant de revenir prochainement avec un nouveau Gomme. Promesse (presque) tenue puisque les éditions Glénat lanceront Vécu, un an plus tard, mais la cible de l’adolescence ne sera plus d’actualité. C’est l’Histoire et l’aventure que Vécu propose à ses lecteurs en mars 1985.

Notons que Gomme a publié deux hors série. Le premier de 100 pages à la rentrée 1982 propose des récits complets avec ses principaux héros, le second — publié en août 1983 — est un spécial jeux.

Malgré un passage bref et discret dans l’histoire de la presse BD, Gomme a permis à de futures vedettes de la BD de se roder : Didier Convard, Christian Gine, Christian Rossi, Marc Malès, Pierre Tranchand, Michel Faure, Laurent Vicomte, Makyo, François Corteggiani, Philippe Luguy, Jean Léturgie… Un bilan honorable, pour seulement deux années de vie !

Henri FILIPPINI            

Notes et compléments bibliographiques, relecture et mise en pages : Gilles Ratier

(1) En 1974, Henri Filippini avait imposé la réédition en albums de certains titres de cette excellente série chez Hachette. Aujourd’hui, ces titres sont disponibles virtuellement sur bd-artstrip.com (voir : Tout Christian Godard [ou presque] sur bd-artstrip.com !.

(2) Toutefois, Gomme propose aussi, pendant cette période, quelques récits complets réalisés spécifiquement par des auteurs déjà remarqués, pour la plupart, dans Circus, l’autre revue des éditions Glénat ; à l’instar de Makyo (auteur complet sur les 4 pages de « Siffler n’est pas jouer ! » publiées dans le spécial Rentrée du 3ème trimestre 1982), Laurent Vicomte (2 pages pour « Vive la rentrée » dans le même numéro), Jean-Paul Déthorey et Frank Giroud (2 pages de « Chronique de l’Ouest sauvage ») ou François Corteggiani (4 pages de « Macadam-Boubou ») dans le n° 22 du 3ème trimestre 1983.

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3 réponses à Gomme : éphémère mensuel…

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  2. RAMBAUD Luc dit :

    Je me rappelle avec nostalgie de la revue Gomme que j’adorais. Makyo et Vicomte venaient de feu l’hebdomadaire Pistil qui fut en son temps une pépinière de jeunes auteurs talentueux comme Tranchant et Dodier. Par contre, quand vous dites que toutes les histoires en cours se terminent avec le N° 26, je ne suis pas tout à fait d’accord. Car Jérôme Collard qui était ma série préférée reste inachevée. 32 pages seulement furent publiées étalées sur 5 chapitres. (j’imagine que l’aventure devait faire 44 pages) L’histoire s’arrête quand Jérôme en motocyclette part au château des Saint-Vulcain tandis que la marquise le devance… Mais hélas, on ne connaît pas la suite. Savez-vous si l’histoire s’est terminée dans une autre revue ? Si Malès avait achevé son scénario est-il possible de le contacter afin de connaître le final ? Merci de faire votre enquête.
    PS : Merci et félicitation pour vos site qui est génial !
    Luc.

    • Gilles Ratier dit :

      Bonsoir Luc !
      On voulait dire toutes les histoires « à suivre », évidemment : Jérôme Collard étant présenté seulement en récits complets et pas dans tous les n°.
      Hélas, cette charmante série n’eut pas de suite ailleurs et ne fut jamais compilée en album.
      La rédaction

      PS : et merci pout vos félicitations !

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