Interview de Philippe Luguy

À l’occasion de la sortie du 13ème album de PERCEVAN, BDZoom vous propose une longue interview de PHILIPPE LUGUY !

Les Terres sans retour, 13ème opus de Percevan, vient de paraître chez Dargaud. Une excellente nouvelle pour tous les fans qui attendaient cette aventure avec impatience, à juste titre puisque la cuvée est plus que réjouissante ! En effet, c’est un très bon album de Percevan, éclatant de qualités. Jean Léturgie, tout en prenant une base historique et géographique bien définie (la Mongolie de Gengis Khan), réussit à ne pas embourber la petite histoire dans la grande et nous offre une aventure à part entière, brillante par elle-même. Ce n’est pas rien, lorsqu’on déplore tant d’œuvres dont le potentiel est plombé par la vérité historique. Non, ici, résolument, Léturgie s’appuie sur un fait d’histoire sans laisser prendre son imagination en otage. Le point d’orgue de cette histoire, avec les « chevaux dragons » issus d’une légende ancestrale, est une alchimie parfaite entre légendes culturelles et merveilleux incarné. Quant à Philippe Luguy, on lui sent un appétit de dessiner qui fait plaisir à voir à chaque image, ciselant de plus en plus son style avec une belle liberté tout autant qu’une belle fidélité à son œuvre. Les paysages mongols lui permettent d’ouvrir des champs visuels pleins d’espaces et de contrastes où le trait se plaît à se perdre dans les roches, ou bien exprime les ombres dans de belles textures. Certaines cases sont vraiment de toute beauté, emmenant la série vers des visions de plus en plus personnelles. Le travail des couleurs est particulièrement réussi, épousant au mieux le trait de Luguy et des ambiances engendrées par son style. En conclusion, un album que je vous recommande vivement ! Je vous laisse maintenant lire l’interview que Philippe Luguy a eu la gentillesse de m’accorder pour BDZoom.


Cecil McKinley : Bonjour, cher Philippe Luguy. Avant de parler du 13ème album de Percevan, j’aimerais vous poser des questions plus globales sur cette série. Dans un an et demi, Percevan aura 30 ans, et j’aurais aimé savoir où vous en étiez avec ce personnage, au bout de toutes ces années passées avec lui.

Philippe Luguy : Eh bien j’en suis toujours avec le même désir de le faire vivre, je n’ai pas vu les années passer, Percevan est resté de manière omniprésente avec moi tout au long de ces presque trois décennies, et je sens la même fraîcheur, peut-être même plus, que lorsque j’ai commencé cette série. Avec mon compère et ami Jean Léturgie, nous avons toujours l’enthousiasme du début. Il se trouve que je n’ai pas dessiné autant d’albums que j’aurais pu en dessiner, parce que la vie en a décidé autrement, il y a eu donc eu quelques trous dans la « production », mais le personnage ne m’a jamais quitté, et j’ai continué de le dessiner tout le temps. Après trente ans ou presque, la même joie d’attaquer un nouvel album, une nouvelle aventure, est là. Chaque nouvel album est un nouveau défi palpitant, je me dis qu’il va être mieux que l’album précédent…

McK: Alors justement, lorsqu’on regarde le rythme de parution, on voit que les 5 premiers albums sont parus d’une année sur l’autre, et que par la suite il y a eu deux trous d’à peu près 4 ans. Mais sinon, on peut dire que le rythme pour faire un album de Percevan est d’environ de 2 ans…

Luguy : Je fais aussi d’autres choses en parallèle. Je suis allé par des chemins de traverse, car je suis quelqu’un d’assez curieux, et même si ce n’est pas rationnel, j’ai envie d’aller voir ailleurs, vers la peinture, l’illustration… Pour ne pas rester 24h/24 avec le même héros tout au long de ma vie. C’est vrai que sur les 30 ans, ça fait à peu près une quinzaine d’albums… Quand les 30 ans sonneront, je pense que j’en serai au seizième, dix-septième peut être, ce qui fait effectivement un album tous les deux ans en moyenne, mais je ne mets pas deux ans pour faire un album de Percevan. Il est difficile de calculer le temps nécessaire à la réalisation d’un album, six mois minimum, un an en vitesse de croisière, et bien plus en vitesse de détente.

McK: Est-ce que cela veut dire que même si vous n’aviez pas fait autre chose vous auriez dessiné plus d’albums de Percevan ?

Luguy : J’aurais pu… Logiquement, je devrais en être à peu près à 22 ou 25 albums, mais en ne me consacrant qu’à cette série. L’obsession d’avoir fait des centaines de livres à la fin de ma vie ne m’intéresse pas. Ce n’est pas mon propos. Mon propos est de faire des histoires sur lesquelles je m’amuse, qui me font plaisir à dessiner. Ensuite, j’espère qu’à travers ça, le lecteur y trouve son compte… Politiquement, économiquement, il paraît qu’il vaut mieux sortir un album par an, sinon le public oublie la série… Commercialement, c’est certain…

McK: Je ne sais pas si c’est si vrai que ça, car quand on aime une œuvre, on attend plus le prochain album avec impatience qu’autre chose : on ne décroche pas comme ça ! Mais pour revenir à ce que vous disiez du plaisir toujours intact de dessiner Percevan, je voulais vous dire que cela se sent vraiment, à la lecture de ce 13ème album. Vraiment !

Luguy : Merci !

 

McK: C’est vrai ! Quand on ouvre ce dernier album de Percevan et que l’on tombe sur cette grande case d’ouverture de la première planche, on ne peut qu’être admiratif : c’est très beau ! Puis, très vite, il y a cette scène de charge de cavaliers foisonnant de détails, ou bien cette belle vision générale du château sous le soleil couchant… Bref : contrairement à certains auteurs qui peuvent parfois se sentir légitimement fatigués au bout de plusieurs années passées sur une série (et qui par conséquent pourra perdre en qualité), on sent vraiment à la lecture de ces Terres sans retour que votre amour du dessin est plus présent que jamais, et que Percevan est non seulement une série qui a toujours gardé une très grande qualité graphique, mais qui en plus évolue joliment.

Luguy : Merci, c’est un beau compliment…C’est très rassurant, car la parution d’un ouvrage est toujours une mise en danger. En fait, j’essaye de ne pas me contenter d’être ce que je suis. Graphiquement, j’essaye de faire bouger les choses tout en restant le même dans la série, le lectorat est assez fidèle et je ne peux pas tout chambouler comme ça d’un seul coup, …
Par exemple, on est partis au départ sur la structure classique du quatre bandes, bien que parfois je casse cette mise en pages. Là où j’ai le plus cassé la mise en pages, c’est dans l’album précédent, Le Septième Sceau, où j’ai fait des recherches de cadrages, mais je ne veux pas non plus tomber dans l’excès qui consiste à faire des super contre-plongées… J’aime bien qu’il y ait une espèce de « repos » à la lecture, que les choses coulent un peu de soi, et donc je ne chamboule pas trop les cadrages à outrance. Par ailleurs, c’est une série d’imagination où je ne copie rien ou presque : tout ce que je dessine est dessiné d’imagination. Ici, Percevan va en Mongolie et en Chine : j’ai donc regardé comment étaient les plateaux mongols, compulsé de nombreux ouvrages sur ces pays, mais ensuite j’ai travaillé avec la mémoire des photos que j’avais pu voir. C’est ma manière de travailler et de faire évoluer mon graphisme.

McK: Autre aspect important de votre travail : la couleur. Est-ce que vous donnez des indications précises au coloriste, ou bien le laissez-vous assez libre ?

Luguy : Les deux mon capitaine. Je lui donne des indications, ensuite je le laisse libre, puis on revoit ça ensemble, page par page, détail par détail, et si des ambiances ne vont pas, on recommence… Un sacré travail ! J’ai épuisé plusieurs coloristes, d’autant que mes dessins sont riches en détails…

McK: Je vous pose cette question car je trouve que dans votre œuvre (ça se sent dans Sylvio, mais c’est peut-être encore plus perceptible dans Percevan), il y a un vrai souci de la couleur comme température des ambiances. Au-delà des contextes dans lesquels le personnage évolue (le froid du Tombeau des glaces ou le chaud du Sablier d’El Jerada), on sent constamment une température des ombres et des lumières par un emploi efficace de la couleur…

Luguy: Effectivement… Il est important (et difficile) d’inventer des atmosphères colorées. Dans Les Terres sans retour, il était primordial que le lecteur saisisse bien ce qui se passe en Orient et ce qui se passe en Occident. C’est une alternance de jours et de nuits, il a fallu marquer cela le mieux possible, pour que le lecteur s’y retrouve. C’est Godard qui m’avait appris les techniques chromatiques ; la couleur peut détruire ou magnifier un dessin. Profitons-en pour dire qu’Antoine Lecocq, le coloriste des Terres sans retour, fait un excellent travail. Au début il a eu du mal, et c’est normal, mais maintenant, au bout d’environ huit albums de Sylvio, Karolyn, Gildwin et Percevan qu’il met en couleurs, lorsque je lui donne une indication, il la pige tout de suite. Plus le temps avance et moins il y a de retouches à faire. Les aventures de Percevan se déroulent souvent dans des univers inventés, dans des ambiances de fantastique, et donc il est difficile d’imaginer des couleurs pour des ambiances qui n’existent pas !

McK: C’est vrai que Percevan a beaucoup voyagé, dans le réel et l’irréel. L’action des Terres sans retour se passe sur les grands plateaux mongols. Comment choisissez-vous les contextes géographiques des aventures de Percevan ? Vous décidez cela avec Jean Léturgie, votre scénariste ?

Luguy : Oui, on en discute, avant. En général, quand on crée une nouvelle aventure de Percevan, Jean a des idées de sujets, moi aussi, on confronte nos idées et, après une discussion assez longue, il en ressort un projet de scénario. Ensuite, Jean devient totalement le maître, sauf qu’on se laisse toujours la possibilité de modifier ou d’améliorer l’histoire en cours d’exécution de l’album. C’est-à-dire qu’il n’y a aucune raison de se priver d’une bonne idée si d’un seul coup l’un de nous a une idée qui va mettre en valeur, qui va ajouter à la qualité de l’histoire. Dans le quatorzième album, Percevan se rend en Irlande, et j’ai suggéré à Jean l’idée de la chaussée des géants : de là est partie l’idée de base. Ça l’a bien branché, et on a commencé à cogiter en mettant sur la table nos idées respectives, puis Jean a construit l’histoire.

McK: C’est chouette.

Luguy : Oui, c’est un échange vivant. On a un point de départ, un point d’arrivée, mais quelques fois Jean modifie le cours de l’histoire par rapport à ce qu’on avait prévu, parce que mon dessin lui crée des ouvertures. Par exemple, dans l’album que je suis en train de finir, là, Les Marches d’Eliandysse, j’ai eu une idée concernant Eliandysse : j’en ai longuement parlé avec Jean, j’ai fait une maquette d’Eliandysse telle que je l’imaginais, et à partir de ce moment-là ça lui a ouvert de nouvelles portes, et ça a permis de rediriger l’histoire. On va arriver au même final, mais on n’aura peut-être pas utilisé le même chemin que celui que Jean comptait utiliser à l’origine. Pareil pour les décors : il arrive qu’il me dise qu’il ne les avait pas du tout vus comme ça, mais ça lui ouvre des portes et l’aide dans sa création scénaristique. L’intérêt, c’est ce ping-pong entre nous deux, c’est super bien ! Avec Jean, au bout de trente ans, tout repose sur la complicité et aussi sur l’amitié. On est toujours un peu comme des gamins, en train de jouer, on fait de la bande dessinée en s’amusant ! Quand on fait Percevan, nous sommes dans le même état d’envie, de création, que quand on s’est connus et qu’on a réalisé la première histoire. Jean a été très vigilant sur la qualité du scénario des Terres sans retour. Cet album est vraiment le résultat de cette vieille complicité qui nous lie.

McK: Comme je vous le disais, ça se sent à la lecture, il n’y a pas de relâche, il y a une belle évolution. Les histoires sont toujours intéressantes, et votre trait – qui au départ était une sorte d’alliance minutieuse entre l’acéré et le courbe – a gagné en souplesse et en force aussi, au fil du temps…

Luguy : Quand j’ai démarré Percevan, je l’ai fait dans un esprit un peu à la Yoko Tsuno, dans la rigueur graphique (je sortais aussi de Sylvio qui a un trait « très léché ») tout en admirant la complicité d’Uderzo et Goscinny sur Astérix (chaque expression ou attitude correspond exactement et colle au texte). J’essaye donc de mettre en valeur le texte de Jean, et lui cherche à mettre mes dessins en valeur. Il y a un réel échange qui se fait, et je pense qu’effectivement, à ce niveau-là, ça se sent complètement… L’encrage est très important pour moi, même si le crayonné reste plus spontané et plus vivant. J’essaye de retrouver la vie du crayon dans l’encrage, et c’est de là que vient peut-être l’impression de plus de souplesse… Mais j’aime la sensualité des pleins et des déliés, et jouer avec les trames, c’est une grande jouissance. D’ailleurs, souvent, je ne dis plus que je suis dessinateur, mais graveur de papier ! (Rire)

McK: Revenons à la géographie et au dessin de Percevan. Les décors naturels, qu’ils soient minéraux ou végétaux, réels ou fantastiques, expriment tous un amour certain du dessin de la nature, que l’on perçoit aussi dans vos autres œuvres, comme Sylvio ou Gildwin. Il y a toujours autant de détails, de minutie, d’amour de la forme, et lorsqu’il s’agit d’un paysage imaginaire, on sent que vous le dessinez aisément grâce à une vraie observation, une vraie connaissance de la nature. Pouvez-vous nous dire un mot sur ce point, peignez-vous aussi des paysages ?

Luguy : Il y a quelque chose que j’ai beaucoup fait et que je vais reprendre car c’est un excellent exercice, c’est de prendre une boîte d’aquarelle, un carnet, quelques crayons et pinceaux, et de m’installer devant un paysage pour le peindre, soit dans le détail, soit de manière très spontanée. Ça permet à la main de mieux obéir à l’œil et au cerveau, d’avoir une meilleure acuité visuelle, d’apprendre à voir l’essentiel : c’est une super école, ça… Disons que j’ai un véritable plaisir par rapport aux formes, et que j’aime la nature, oui, mais parce que j’aime la vie, tout simplement, et que tout ce qui m’entoure m’intéresse. La preuve, je suis en train de travailler sur un one shot avec Corbeyran (pour la collection « Long Courrier » chez Dargaud) en couleur directe, à l’aquarelle (et peut-être d’autres techniques, car tout est bon, il faut tout utiliser sans a priori, seul le résultat compte), dans laquelle il y a des villes, des voitures, dans un environnement contemporain. J’ai autant de plaisir à dessiner ça que Percevan. La seule différence, c’est que je vais me documenter, car il s’agit du monde réel ; mais me connaissant, je ne vais pas pour autant reproduire des photos. J’utiliserai des documents photographiques seulement s’il y a nécessité pour une situation très précise. Autrement, je dessinerai d’après la mémoire que j’ai des choses, toujours pour garder cet aspect personnel, un peu le reflet de ce que je ressens.

McK: Oui, comme vous nous le disiez tout à l’heure pour votre dessin des plateaux mongols… À ce propos, qui a eu l’idée de la Mongolie, pour ce 13ème album de Percevan ? Vous, ou bien Léturgie ?

Luguy : Au départ, cette aventure devait se passer en Chine. Et moi j’ai été un peu déçu au début de l’album, car j’étais parti dans le délire de dessiner le Palais de l’Empereur, avec toute la folie graphique que vous pouvez imaginer, et puis l’histoire s’est finalement bâtie sur le personnage de Qan (qui deviendra Gengis Khan, on ne le dit pas mais c’est en filigrane), et donc tout ça se passe plutôt sur les plateaux de Mongolie. Donc on n’a pas de grands palais, et je suis frustré de n’avoir pas pu délirer dans ce sens… mais sait-on jamais, Percevan devra peut-être un jour ramener la princesse en Chine, et alors… L’histoire s’est ensuite construite autour des chevaux dragons de Mongolie, des chevaux légendaires, fabuleux, et la légende (authentique) dit que quiconque possède ces chevaux possèdera aussi la force, le pouvoir, la puissance absolue… Et donc il est logique que Qan – dans son désir de conquête du pouvoir – veuille posséder au moins un de ces chevaux, le croiser avec les chevaux des steppes, pour envahir la Chine…

McK: Ces chevaux dragons sont l’occasion d’amener du fantastique dans le récit historique, mais aussi de vous faire dessiner des chevaux très différents de ceux que vous dessinez d’habitude dans cette série, plutôt souples et ronds. Là, les chevaux dragons sont au contraire dans l’angulaire, le rugueux… Comment avez-vous abordé la création de ces animaux légendaires ?

Luguy : Tout simplement : on vous dit « cheval dragon »… Dans ma démarche, je ne pouvais pas en faire un dragon avec des ailes, des cornes, ça ne tenait pas. Donc je me suis dirigé vers une approche plus plausible, qui pouvait être ancestrale. Un cheval non pas avec une queue de crin mais presque une queue de lézard, une tête de cheval mais avec des parties plus anguleuses, plus pointues, plus saillantes… Et je me suis dit que la logique voudrait que comme il est très sauvage – pas complètement cheval–, il serait bien de lui mettre des zébrures sur le corps, symbolisant ainsi le feu du dragon. Et puis au lieu des sabots, il possède trois doigts acérés à chaque patte, il a une bouche plus agressive, des oreilles un peu plus longues, et une crinière dont on sent qu’elle n’est pas soyeuse… C’est ainsi que je l’ai créé, par étapes. À force de recherches et de croquis, le bon cheval est apparu, et je l’ai gardé. Je suis allé piocher aussi du côté des animaux préhistoriques, des ancêtres des chevaux qui ressemblaient plus à des lézards, etc. Et effectivement, à partir du moment où je fais apparaître les chevaux dragons made in Luguy, on bascule dans l’univers fantastique…

McK: Oui. Il y a une case emblématique pour ça, c’est la fameuse panoramique de la planche 31 où une horde de ces chevaux dragons apparaît dans la pénombre, face aux héros… C’est vraiment une case magnifique, très réussie, tant par le dessin que les couleurs qui engendrent un vrai surgissement du fantastique par les ombres et les lumières…

Luguy : Oui, il fallait que cela soit une sorte de cohorte, comme ça… Dommage que ce ne soit pas du dessin animé, il y aurait une image puissante !

McK: Ils sont à la fois très incarnés et très fantomatiques…

Luguy : Oui… Pour faire cette image, j’ai pensé à ces moments qu’on a tous connus, où l’on voit surgir quelque chose dans la nuit, par exemple quand on se promène dans la campagne un soir d’été et que d’un seul coup, d’un coin sombre, surgit un animal, comme un fantôme ! Il fallait qu’ils soient menaçants, tout de même, ces chevaux, car ils ont de l’hostilité envers les héros…

McK: Parmi ces héros, on s’attache aussi au destin de la princesse Fu Hao, ce qui me permet de vous demander si Percevan ne devient pas plus adulte, avec le temps… Cette série a toujours été appréciée par un lectorat très large, mais avec Fu Hao vient la nudité et l’union des souffles : nous n’en sommes plus au mouchoir de la jouvencelle pour le chevalier !

Luguy : Les temps ont changé, mais les enfants restent des enfants : grâce aux éditions de Sylvio que je dessinais dans Pif en 1974, je constate avec joie que les enfants d’aujourd’hui adorent autant cette série qu’à l’époque, bien qu’on ait les nouvelles technologies, etc. ! Malgré tout – et même chez Disney, par exemple – les sentiments amoureux ont quand même évolué. Il ne faut pas prendre les enfants pour des imbéciles : l’union des souffles est une très belle définition pour dire l’amour, et donc c’est vrai que ça donne du coup un aspect plus adulte, mais… j’avais même poussé plus loin, puisqu’à un moment on voit Fu Hao dévêtue qui fait sa toilette, et je l’avais dessinée entièrement nue, on voyait son pubis… Dargaud m’a demandé de rectifier, Percevan étant considérée comme une bande dessinée jeunesse. J’ai donc recadré, et on ne voit plus que les seins. En ce qui me concerne, je n’ai trouvé ça ni justifié ni injustifié, mais ça ne me choquait pas que l’on voit le pubis d’une femme (je ne l’avais pas dessiné de manière choquante, mais très naturelle). On l’accepte plus en art, dans la peinture, la sculpture… mais pas encore dans la bande dessinée, surtout quand celle-ci s’adresse à un très large public, donc aux enfants aussi. Effectivement, le discours est plus adulte, mais dans les actes, Percevan a toujours été quelqu’un qui s’est retrouvé régulièrement au lit avec des jeunes filles…On ne le voit jamais faire l’amour, ce n’est pas le propos de la série… mais j’ai toujours été choqué de la non sexualité de Tintin, par exemple, même lorsque j’étais enfant ; parce que j’avais une petite amoureuse, comme on disait, et bien sûr que nous jouions au docteur… Je pense qu’on ne peut plus faire de la bande dessinée comme dans les années 40, et que les enfants sont à même d’accepter bon nombre de situations sans en arriver aux cours de sexualité… Les dialogues sont effectivement plus adultes que par le passé, et encore, je n’en suis pas convaincu… ils l’étaient autant avant cet album, me semble-t-il…

McK: Oui, c’est vrai… Mais cet aspect adulte est très bien venu, je trouve, d’autant plus que c’est fait intelligemment ! Soulignons aussi le fait que même si Percevan se déroule au Moyen-Âge, on sent que la trame est assez universelle et que les sujets abordés font écho à notre monde contemporain…

Luguy : Oui, si on a choisi le Moyen-Âge, c’est pour ressortir nos épées en bois qu’on avait quand on étaient gosses ! On a voulu renouer avec la bande dessinée classique à une époque où Druillet est apparu de manière magnifique, où Bilal apparaissait aussi avec une bande dessinée plutôt engagée, bref, une époque où la bande dessinée se dirigeait vers un univers plus ado et adulte. Nous avons choisi le contre-pied. À l’origine, mon désir était de faire du dessin animé… En cela, avec Loisel, on se croise sur beaucoup de points, pas physiquement, mais dans notre amour du dessin et dans les dessinateurs qu’on aime : il y a une espèce de parenté. Lui l’a exprimé de manière plus réaliste, plus adulte, et moi j’ai eu envie d’être dans une bande dessinée plus classique, à la franco-belge. Le Moyen-Âge a ceci de très proche avec notre monde actuel qu’on y retrouve beaucoup de similitudes dans les peurs, les superstitions, les croyances, les barbaries (hélas) et même les vêtements : un type en jeans avec un T-shirt par dessus enserré par une ceinture à la taille et des bottes, ce n’est pas très loin de certaines tenues du Moyen-Âge ! Et puis chaque château a son Seigneur et chaque Seigneur fait régner son pouvoir, donc à chaque fois on change « d’univers », et c’est très pratique pour y introduire des sujets plus contemporains.

McK: Loisel m’a dit un jour que même si La Quête de l’Oiseau du Temps était considérée par beaucoup comme de l’heroic fantasy, il n’avait jamais considéré son travail comme tel, s’inscrivant plutôt dans le merveilleux et le fantastique. Peut-on dire la même chose de Percevan ?

Luguy : Oui, là-dessus aussi je rejoins Régis. L’heroic fantasy, c’est autre chose.

McK: Dans Les Terres sans retour, qu’est-ce qui vous a donné le plus de plaisir à dessiner ?

Luguy : Il y a la princesse Fu Hao, pour laquelle j’ai pris beaucoup de plaisir… En fait, le propos de ces histoires, c’est aussi d’amener une nouvelle galerie de personnages (il est nécessaire d’amener du sang nouveau par le biais de nouvelles têtes), mais chaque personnage m’a intéressé, et en fin de compte je ne peux pas vous dire lequel j’ai préféré dessiner, ils ont tous leur charme et leur attrait. Je dessine mes planches au fur et à mesure, et à chaque fois j’ai un plaisir particulier à chaque dessin…

McK: On sent dans cet album que vous aimez bien dessiner les rochers, les décors de pierre, ce qui est pourtant un exercice assez difficile et fastidieux !

Luguy : Oui, ce sont mes rochers à moi, personnels, individuels, dessinés comme je les imagine ! (Rire) C’est ma manière de les interpréter, et ça c’est l’avantage de ne pas travailler d’après photos. C’est-à-dire que de tous ces paysages de montagnes présents dans l’album, aucun n’a été travaillé d’après une photo. Il se trouve que je fais quelquefois de la randonnée en montagne, et je travaille d’après les souvenirs que j’ai de ces images de montagnes, essayant ensuite de les restituer dans mes dessins. Ça rend les choses passionnantes, parce que je m’oblige à creuser dans ma mémoire visuelle, ça me semble plus intéressant que de partir d’une photo ou de reproduire une photo : ça, ça m’enquiquine ! Il faut avouer que cette série de Percevan permet ce genre de liberté…

McK: C’est intéressant, de savoir cela de votre travail, quand on voit tous les détails de dessin que vous mettez dans vos paysages…

Luguy : Je fais cela depuis toujours, c’est une écriture, en quelque sorte : tout se retrouve unifié, puisque tout ce que je dessine sort de ma recréation. Ça donne une cohérence à l’ensemble, une unité graphique entre décors et personnages. Alors que si je pars d’une photo, en la reproduisant, le dessin sera moins cohérent, plus en décalage par rapport au dessin précédent.

McK: Il y a dans cet album de très belles scènes nocturnes, notamment celle de la planche 10, avec l’apparition des guerriers mongols…

Luguy : Oui… Sur cette planche, Antoine Lecocq a pris l’initiative de mettre des étoiles dans le ciel, et il a bien fait, ça amène de petits points de lumière, on se retrouve vraiment dans une nuit étoilée. Pour l’apparition des Mongols, là également je voulais que le lecteur sente la menace qui pèse sur les héros, et j’ai choisi de les travailler en ombres chinoises… Voici un exemple où la couleur joue tout son rôle positif.

McK: Comment envisagez-vous le futur de Percevan ?

Luguy : Je suis très heureux de voir que Percevan plaît toujours autant, que les jeunes générations aiment cette série et que les anciennes sont toujours très fidèles. Il y a souvent de jeunes dessinateurs qui viennent me voir aussi pour me dire qu’ils l’ont lue étant plus jeunes, et que ça a participé à leur envie de faire ce métier. Percevan aura bientôt 30ans, c’est un vrai cap, et pouvoir continuer à faire vivre son héros ainsi est très enthousiasmant, et peut-être encore plus motivant qu’au départ. Maintenant, même au niveau des histoires, il va falloir faire des choix dans la qualité des sujets, ne pas s’endormir, car il y a une quinzaine d’histoires derrière nous. Mais je fais ce métier pour ne pas être dans la routine, et j’ai bien l’intention de surprendre encore les lecteurs qui sont – ne l’oublions pas – nos complices. Et puis avec Jean Léturgie, nous aimerions voir évoluer Percevan en dessin animé, c’est une série qui s’y prête parfaitement, et tout comme pour la bande dessinée nous avons cette même passion et cette même volonté.

McK: L’animation semble vous tenir particulièrement à cœur. Si jamais un projet d’adaptation de Percevan en dessin animé se présentait, de quelle manière aimeriez-vous intervenir dans cette aventure ?

Luguy : Eh bien, intervenir en tant qu’auteur et créateur, faire en sorte que les dessinateurs et les animateurs soient au plus près de la création de base, afin de ne pas me retrouver avec des personnages mal fichus qui ne correspondent pas du tout à mon style… Même si je sais qu’ il faut aussi savoir faire des concessions, dans ce genre de cas.

McK: Vous ne voudriez pas aller plus loin que la réalisation des travaux préparatoires qui serviront de base aux animateurs ?

Luguy : S’il s’agit d’une série de dessins animés comme on le fait maintenant, à savoir 26 dessins animés d’une vingtaine de minutes chacun, il faut que tout soit très bien défini dès le départ, que tout soit établi et que rien ne bouge. En ce cas, il faut ensuite savoir faire confiance aux gens. Mais ce n’est pas parce que c’est une série qu’il faut que ce soit mal fichu, au contraire. S’il s’agit d’un long-métrage d’animation pour le cinéma – ce qui serait génial –, il est évident que je m’y impliquerais un an ou deux, présent et disponible pour travailler au plus près avec l’équipe créatrice et réalisatrice. Par exemple, pour les décors, il est indispensable que le dessinateur soit là, qu’il y travaille. Je ne peux envisager ce projet que comme étant un dessin animé de qualité, et pas une animation sous-traitée… Maintenant, c’est vrai qu’il y a un facteur très important là-dedans et qui est… l’argent !

McK: À part souhaiter que ce projet se fasse, que peut-on ajouter avant de se quitter ?

Luguy : Eh bien que le 14ème album de Percevan, Les Marches d’Eliandysse, sortira en novembre 2010 !

McK: On l’attend avec impatience. Merci de m’avoir accordé cette interview, cher Philippe Luguy.

Luguy : Merci à vous, au revoir.

Cecil McKinley

PS : Pour en savoir encore plus sur Philippe Luguy, consultez le « Coin du patrimoine » qui lui a été consacré : http://bdzoom.com/spip.php?article3728

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