Don Lawrence (1ère partie)

Les éditions Toth, dirigées par le galeriste Bernard Mahé, sortent peu d’ouvrages, mais ce sont toujours des livres qui démontrent une véritable passion pour la bande dessinée et un savoir-faire impeccablement mis en ?uvre : l’ultime recueil des aventures de « Storm », que ce « petit » éditeur a repris là où elles s’étaient arrêtées chez Glénat (pratiquement vingt ans auparavant), venant de sortir de presse pour confirmer cette bonne réputation !

D’autant plus que cette série s’y affirme, par ailleurs, comme de la science-fiction inventive et intelligente, au graphisme hyper-réaliste peint, certes très kitch, mais totalement époustouflant !

« Storm » est une série créée, en 1975, dans l’hebdomadaire hollandais Eppo ; mais elle ne sera publiée en France qu’à partir du n°23 de la revue Circus, au premier trimestre 1980. Si le brillant dessinateur anglais Don Lawrence en est le dessinateur attitré jusqu’en 2001 (deux ans avant son décès), différents scénaristes s’y succèdent. La première histoire fut scénarisée par Saul Dunn, mais l’œuvre est conceptualisée dès le départ par Martin Lodewijk qui signera le scénario du deuxième album, avant de laisser sa place à Dick Matena et à Kevin Gosnell, revenant enfin sur la série pour le début du cycle dit des « Chroniques de Pandarve », à partir du dixième tome, en 1983.
Les quatorze albums publiés par Glénat sont hélas très difficiles à trouver d’occasion et comme les quatre tomes édités par Toth ne le sont qu’à un tirage limité (à deux mille exemplaires) : rien d’étonnant, alors, que quelques titres soient déjà épuisés ! Il faut donc se ruer sur ce nouvel opus qui propose, comme les précédents, dans un format imposant, deux récits (de quarante-quatre et quarante-cinq planches), un dossier d’introduction (retraçant les dernières péripéties éditoriales de ce chef-d’œuvre du space-opera en bande dessinée) et de nombreuses illustrations ou documents inédits : un apport indispensable qui devrait contribuer à mieux faire connaître cette série dont le succès est très important dans son pays d’origine(1) !
Cependant, quand « Storm » est traduit pour la première fois en France, Don Lawrence n’est pas un inconnu pour les lecteurs amateurs de bandes dessinées, puisque les éditions Septimus (cinq albums publiés de 1976 à 1979), relayées ensuite par Glénat (douze opus entre 1982 et 1989), avaient déjà publié son autre bande de science-fiction créée, quant à elle, pour le marché anglais : « Trigan », réalisée avec Mike Butterworth au scénario. Par ailleurs, les éditions belges Deligne avaient aussi édité son « Érik le Viking » (« Karl the Viking »), entre 1979 et 1983, le temps de onze albums en noir et blanc au tirage, là-aussi, assez limité ! Par contre, peu d’entre-eux savaient que quelques bandes de cet auteur né à East Sheen (banlieue de Londres), le 17 novembre 1928, avaient déjà été traduites dans les petits formats des éditions Impéria, d’Aventures et voyages et de la S.F.P.I., dans le magazine L’Intrépide/Hurrah ou dans les publications de la S.A.G.E. !

Mais pour en parler plus en détail, évoquons d’abord la carrière de ce prolifique dessinateur britannique décédé d’une pneumonie, le 29 décembre 2003, à Tevington (East Sussex), à l’âge de soixante-quinze ans… Après avoir fait ses études à Saint-Paul’s School, où son talent artistique est très vite remarqué, puis effectué son service national dans les télé-transmissions, Donald Sautham Lawrence entre à l’école d’art Polytechnic Institute (connue aujourd’hui sous le nom de London South Bank University) où il apprend les bases de l’architecture, de l’anatomie et de la composition. Ayant été obligé de choisir deux sujets et dans lesquels il n’excelle guère (la lithographie et la sculpture sur bois), il échoue à l’examen final de quatrième année, et quitte cette académie sans le moindre diplôme. Cependant, c’est dans cet établissement qu’il fait la rencontre de Julia Margaret Ann Wilson (qu’il épousera en 1954)(2) et qu’il réalise ses premières bandes dessinées, conseillé en cela, dès 1953, par Doug Marler, un camarade (qui, lui, sortira diplômé) ayant déjà œuvré pour divers magazines. Et c’est à partir de ce moment-là que le jeune Don saura exactement ce qu’il veut faire de sa vie : il voudra la passer à dessiner des bandes dessinées ! Il achète alors quelques fascicules consacrés au western dont il recopie les pages de bandes dessinées. Avec ses exercices sous le bras, il tente sa chance auprès de divers éditeurs : sans succès. Toutefois, Edward (Ted) Holes de l’Amalgamated Press lui conseille d’aller voir Mick Anglo, dessinateur qui dirige un studio londonien de Glower Street et qui travaille pour des magazines édités et distribués par Len Miller & Son. Mick Anglo l’embauche aussitôt et Don Lawrence restera dix ans chez lui, apprenant son métier (aux côtés de Ron Embleton, Norman Light ou Denis Gifford, entre autres) en secondant Mick Anglo sur les aventures du super-héros « Marvelman » et surtout de son spin-off « Marvelman Family » (publié, de 1954 à 1958, dans diverses revues comme Marvelman Magazine, Young Marvelman ou Marvelman Annual) et en dessinant quelques histoires exotiques (« The Terry Twins », « The Talisman » et « Setanta : Hound at the Door », pour Dolphin, en 1954) ou des comics de westerns : « Little Eagle Remembers » (pour Dolphin, en 1954), « Davy Crockett » (en 1956, sur des textes écrits avec Mick Anglo, dans Knockout), « Daniel Boone » (textes de A. Logan, de 1957 à 1959), « Wyatt Earp » (publié dans Daniel Boone en 1957 puis dans l’hebdomadaire TV Heroes et dans Sun, de 1958 à 1960), et peut-être aussi « Buffalo Bill » et « The Wagon Train »…, le tout pour un salaire de misère. Après s’être copieusement engueulé avec Mick Anglo au sujet de cette maigre rémunération, vers 1958, il revient voir Edward (Ted) Holmes de chez Amalgamated Press (rebaptisé ensuite Fleetway Publications), lequel est étonné par l’amélioration qualitative de ses œuvres. Il lui donne donc aussitôt du travail et c’est ainsi que Don Lawrence contribue à dix-huit épisodes de « Billy the Kid » (d’après « The Words of Don Lawrence », le site officiel de Don Lawrence : http://www.donlawrence.co.uk/comics/en/others_billy.php) : une version mettant en scène cette célèbre figure de l’Ouest inspirée du film avec Robert Taylor (une photo de la tête de l’acteur apparaît du reste, souvent, à côté du titre) et qui avait été créée graphiquement par Geoff Campion et scénaristiquement par David Motton et son futur complice Mike Butterworth, pour le supplément du weekend de l’hebdomadaire Sun.
En France, cette série de « Billy the Kid » a été publié par Marijac, dans ses mensuels (ou bimensuels) Far West puis Héros du Far West, de mai 1955 à novembre 1957. Mais d’après Louis Cance, dans le n°125 de Hop ! (du premier trimestre 2010), il s’agit des premières versions dessinées par Geoff Campion, puis par Colin Merret, Fred Holmes, Reg Bunn, Ian Kenney, Eric Bradbury ou par les Espagnols Jesús et Alejandro Blasco : mais pas de celle dont Don Lawrence fut le responsable graphique ! Il en est de même pour les traductions des versions anglaises de « Davy Crockett » (dessins de Chas Ian Kennedy)(3) et de « Wyatt Earp » (dessins de Geoff Campion, Eric Bradbury et Alejandro Blasco), toujours dans Far West ou Héros du Far West !
Cependant, dans le n°217 (01/11/1961) du pocket Cassidy des éditions Impéria, anciennement les éditions du Siècle, on trouve un épisode dessiné par Don Lawrence ! On peut également en découvrir un autre dans le n°338 (10/06/1971) de Tex-Tone. À noter que dans ce titre, également publié par les éditions lyonnaises créées par Robert Bagage, on pouvait trouver la suite des planches traduites par Marijac : celles illustrées par Charles Roylance ou Virgilio Muzzi(4). Signalons aussi que, dans les petits formats de cet éditeur, furent traduites, entre 1955 et 1957, les séries « Daniel Boone » (dans Hopalong Cassidy) et « Buffalo Bill » (dans Buck John et Kit Carson), mais il ne s’agit pas des versions dessinées par Don Lawrence : Gérard Thomassian, « LE » grand spécialiste du domaine, nous le confirme dans son « Encyclopédie des bandes dessinées de petit format » (dont le tome 1 est consacré à Impéria, en 1994) et nous en profitons pour le remercier pour nous avoir fourni plusieurs importants renseignements et quelques reproductions de planches parues dans ces publications souvent difficiles à trouver.

Entre-temps, notre dessinateur s’étant forgé un style bien identifiable, il trouve aussi du boulot chez Odhams Press. À partir de 1958, il y illustre « Wells Fargo », un autre western (d’après la série télévisée « Tales of Wells Fargo » où Dale Robertson jouait le rôle du héros principal : Jim Hardy) publié dans le magazine Zip, puis dans la revue Swift des éditions Hulon où il adopte la technique du lavis, en 1960 : la série est alors transformée pour devenir « Pony Express » (scénarios de Kelman D. Frost, de 1961 à 1963).

« Wells Fargo » est proposé aux lecteurs de langue française dans le magazine L’Intrépide/Hurrah, du n°568 (du 14 septembre 1960) au n°608 (du 15 octobre 1961) -et il s’agit-là, certainement, de la première parution d’une bande de Don Lawrence en France-, ainsi que dans plusieurs numéros de la revue Bonanza de la S.A.G.E., en 1967.

Outre une trentaine d’illustrations pour « The Range Rider » (dans Ranger, nouveau magazine lancé par la Fleetway), entre 1965 et 1966, Don Lawrence dessinera encore trois derniers westerns : « Kit Carson » (de 1964 à 1965, dans le magazine Big One de la Fleetway), « Cheyenne Vengeance » (cinq pages en couleurs réalisées en 1966) et deux épisodes de « Blackbow the Cheyenne » : « The Battle For Cheyenne Valley » et « Pancho Fango ». Dans la première série de son Rintintin (en 1968 et 1969), sous le titre de « Flèche Noire le Cheyenne », c’est encore la S.A.G.E. qui traduit en français cette série dessinée, à l’origine, par Geoff Campion pour l’hebdomadaire Swift (dès 1961) et reprise par Franck Humphris, sur des textes d’Edward Cowan, dans Eagle, de 1963 à 1969 ! Mais Louis Cance et Gérard Thomassian précisent que plusieurs dessinateurs ont travaillé sur cette série (dont Victor de la Fuente) et qu’ils n’ont aucune certitude quant à la parution effective des deux épisodes qui semblent être de la main de Don Lawrence, dans Rintintin.

Le western semble donc, alors, le genre préféré de notre dessinateur ; d’ailleurs, ce n’est que lorsque le magazine Sun, en difficulté, fusionnera avec la revue Lion, que Don Lawrence s’attaquera à l’illustration d’autres horizons : diverses bandes d’aventures historiques (péplum, heroic-fantasy ou de cape et d’épées) comme « Olac the Gladiator » dans Tiger (hebdomadaire édité par IPC, ex-Fleetway), de 1959 à 1960, « Champ of the Barbary Coast » (en octobre 1960, dans Tiger), « Castaways of Shark Island » (en avril 1964 dans Tiger), « Maroc the Mighty » d’après Michael Moorcock (dans Lion, de 1964 à 1965), « School for Speed » (dans Tiger Annual, en 1965), « The Sea Raiders » (toujours d’après Michael Moorcock, dans Valiant Annual, en 1966) et surtout « Swords of the Vikings » qui deviendra « Karl the Viking », en 1960 ! Mais on vous en dira un peu plus sur ces nombreuses séries, dès la semaine prochaine…

Gilles RATIER, avec Christophe Léchopier (dit « Bichop ») à la technique

(1) Par ailleurs dessinateur, depuis mai 1966, de la série humoristique « Agent 327 » (dont on aperçoit la tête dans le dessin ci-contre dû à Don Lawrence), Martin Lodewijk a écrit, depuis 2007, de nouvelles aventures de « Storm » : elles sont toujours pré-publiées dans Eppo (désormais bimensuel), mais sont maintenant dessinées par Romano Molenaar et Jorg De Vos, dans un style étonnamment proche de celui du créateur graphique de la série. Quatre longs épisodes sont déjà parus en Hollande, dans Eppo : le vingt-troisième (« De Navel van de Dubbele God » en 2007), le vingt-quatrième (« De Bronnen van Marduk » en 2009), le vingt-cinquième (« Het Rode Spoor » en 2010) et le vingt-sixième (« De muiters van Anker » actuellement pré-publié dans Eppo), sans oublier un récit de huit pages proposé dans l’ouvrage « Eppo Forever » offert aux abonnés du périodique hollandais (« De Vlieger die op Ging »), en 2008.

(2) Il aura d’elle cinq enfants, mais ils divorceront au début des années soixante-dix. Et c’est en 1973 que Don Lawrence rencontre Elisabeth Clunies Ross avec qui il se mariera en juillet 1979.

(3) À noter que la traduction de cette version de « Davy Crockett », publiée dans l’hebdomadaire Knockout, sera poursuivie, en France, dans le petit format Buffalo Bill des éditions Mondiales, de 1959 à 1961 (n°6 à 30 et n°32). Il ne s’agit pas d’épisodes dessinés par Don Lawrence, mais certainement par Mike Western, Ian Kennedy, Ramon de la Fuente, George Parlett, Peter Sutherland… D’ailleurs, selon son référentiel ouvrage sur Sun, l’érudit Steve Holland ne signale aucune trace de Don Lawrence sur cette série, mais il note cependant la participation de quelques anonymes dans sa liste d’artistes, et notre dessinateur pourrait bien en faire partie : c’est du moins ce qu’affirme le site officiel de Don Lawrence : http://www.donlawrence.co.uk/comics/en/others.php.

(4) Toujours d’après Louis Cance, dans le n°125 de Hop !, « Billy the Kid » a également été traduit dans Jim Taureau (sur dix-sept numéros) et dans Pépito de la S.A.G.E. (aux n°127, 128 et 132), ainsi que dans Manitou des éditions Lutèce (trois épisodes aux n°5 et 6) : mais, après expertise de Gérard Thomassian, il ne s’agit pas d’épisodes dessinés par Don Lawrence !

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3 réponses à Don Lawrence (1ère partie)

  1. jacques dutrey dit :

    Excellente idée que cet article : la bande dessinée anglaise est trop peu connue en France et assez méprisée dans son propre pays!

  2. Wells Fargo fut également publiée à peu près à la même période que dans L’Intrépide chez Sagédition dans le mensuel « Bonanza » sous le titre Milton Mac Manus le gaucher (n°20-21,25-28)

    Fabrice Castanet

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