Dernières nouvelles du passé

Traductions venues d’Italie !!!
Depuis le 17 Mars, et ceci jusqu’au 21 Août 2011, la Pinacothèque de Paris accueille une intéressante exposition sur le créateur de « Corto Maltese » : « Le Voyage imaginaire d’Hugo Pratt ». Avec cette grande rétrospective, le public peut découvrir toute l’étendue du talent d’Hugo Pratt, à travers cent soixante ?uvres réunies autour de six thèmes chers au maître vénitien : îles et océans, Indiens, militaires, femmes, déserts et villes.

À noter que les trois quarts des pièces présentées sont des dessins à l’aquarelle (plus de cent cinquante, pour la plupart peu connues du grand public), une technique relativement peu présente dans les albums d’Hugo Pratt, mais fort appréciée par les amateurs : la plupart sont reproduites dans le beau catalogue au titre éponyme à la manifestation que nous proposent les éditions Casterman. Par ailleurs, la totalité des cent soixante-quatre planches de la mythique « Ballade de la mer salée » est également mise à la disposition des visiteurs, histoire qu’ils puissent apprécier, au mieux, la maîtrise qu’avait Pratt du noir et blanc.(1) Pour en savoir plus sur la carrière d’Hugo Pratt, n’hésitez pas à consulter le « Coin du patrimoine » que nous lui avons consacré !

(1) Signalons aussi que la revue Beaux Arts Magazine sort un numéro spécial sur Hugo Pratt, en vente en kiosques, avec des articles de Michel Pierre et de Dominique Petitfaux : spécialistes reconnus du « maître de Venise » !

C’est aussi l’occasion, pour les éditions Casterman (sous couvert de la société Cong SA), de réaliser une nouvelle mouture brochée des aventures du célèbre marin, en noir et blanc et sous couvertures à rabats plutôt sobres ; en commençant par « Les Celtiques », « Les Éthiopiques » et, surtout, « La Jeunesse » (épisode où Pratt était assisté par Guido Fuga) qui est le seul à bénéficier d’une introduction érudite de Dominique Petitfaux, lequel revient sur les parcours éditoriaux, artistiques et géographiques du célèbre gentilhomme de fortune : « En 1980 commence la publication, simultanément en italien dans Linus et en français dans (À Suivre), de « La Maison dorée de Samarkand », mais elle est interrompue de façon inattendue l’année suivante, Pratt se consacrant alors à « La Jeunesse de Corto », qui paraît en bandes quotidiennes dans Le Matin de Paris d’août 1981 à janvier 1982. À la suite de désaccords avec les responsables de ce journal, Pratt achève cet épisode beaucoup plus rapidement qu’il ne l’avait prévu, et revient à « La Maison dorée de Samarkand », qu’il termine en 1985 (soit cinq ans après le début de la parution!) dans la revue italienne Corto Maltese, fondée deux ans plus tôt pour la reprise ou la prépublication de ses œuvres -comme l’avait fait Florenzo Ivaldi avec Sgt. Kirk de 1967 à 1969… ».

Ensuite, cette version en noir et blanc, publiée à raison d’un strip par jour dans le quotidien Le Matin de Paris –mais aussi dans La Nouvelle République du Centre-Ouest entre le 6 février et le 28 avril 1984- a été retraduite et remontée par les éditions Casterman dans des pages proposant quatre strips en couleurs pour le mensuel (À Suivre), du n°51 d’avril 1982 au n°53 de juin 1982, ainsi que pour l’édition en album cartonné de 1983 dotée d’un tirage de tête à mille exemplaires numérotés : « La Jeunesse de Corto Maltese : 1904-1905 ». Puis, une édition cartonnée « de luxe », en 1985, toujours chez Casterman, proposa une nouvelle version en couleurs réalisée par Patrizia Zanotti, avec trois strips par pages et quelques aquarelles inédites.

En 1996 (et en 2008 lors d’une autre réédition sous une nouvelle couverture), Casterman prit le parti de publier l’ouvrage avec jaquette et avec des pages de six cases disposées en gaufrier, pour augmenter artificiellement le nombre de pages… Passons sur les autres rééditions publiées chez Casterman (celle, brochée et en petit format, datant de 2006, et celle, cartonnée et précédée d’un reportage photo, en 2009) ou chez Panini (un album broché, en 2003, contenant également « Corto en Sibérie »), mais sachez qu’il existe aussi une version proposée par Magnard, en 2009, au format de poche et avec un dossier pédagogique dû à Vincent Marie.

Donc, l’édition proposée aujourd’hui par Casterman est la première à présenter cette histoire en noir et blanc dans un album et elle reprend exactement tous les strips, à raison de quatre par page, tels qu’ils furent conçus pour la parution dans la presse : ainsi, en redécouvrant cette œuvre aujourd’hui, on se rend compte, alors, combien l’influence du trait de Milton Caniff(2) est omniprésente dans le travail de Pratt… Par ailleurs, les traductions ont été entièrement révisées : par exemple, le roman « Les Mines du roi Salomon » que mentionne Jack London (page 23 de cette nouvelle édition de « La Jeunesse ») y est normalement attribué à Henry Rider Haggard, alors que dans toutes les éditions précédentes en français, il aurait été écrit par un certain « Didier Haggard » !

(2) Puisqu’on parle de Milton Caniff, sachez que le tome 2 de la superbe intégrale « Terry et les pirates » (couvrant la période 1937/1938), traduite par la galerie BdArtist(e), sortira le 26 mai ; voir aussi ce « Coin du patrimoine » !

Enfin, Dominique Petitfaux, qui n’est jamais avare de bonnes nouvelles, nous signale aussi qu’un autre album de « Corto Maltese » qui n’avait jamais été publié en noir et blanc (« Les Helvétiques ») le sera, prochainement, dans cette collection !

En attendant cet évènement qui ravira certainement les puristes, le meilleur expert de l’œuvre de Pratt reprécise, en fin de cet album de « La Jeunesse », que le créateur de « Corto » avait envisagé une suite où il expliquait comment notre héros et Raspoutine, désireux de gagner l’Afrique pour partir à la recherche des mines du roi Salomon, s’étaient finalement retrouvés en Argentine en 1905-1906 : preuve en est les treize strips originaux, datant probablement de 1990, qui sont présentés à la suite de ce commentaire ; ces derniers avaient déjà été proposés, en petit format, dans l’ouvrage « Corto Maltese littérature dessinée » de Patrizia Zanotti et Vincenzo Mollica, traduit chez Casterman en 2006. Hélas, malgré les demandes pressantes de ses éditeurs, Pratt ne terminera jamais cette histoire… : Frustrant, non ?

Mais Pratt ce n’est pas toute la bande dessinée italienne !!! Nos amis des éditions Mosquito le savent bien, eux qui s’évertuent à publier, contre vents et marées, nombres de petits chefs-d’œuvre signés par Attilio Michelluzzi (voir notre « Coin du patrimoine » ), Ivo Milazzo (voir un autre « Coin du patrimoine » ), Stefano Casini, Pasquale Frisenda ou Alessandro Baggi, et surtout par les grands Dino Battaglia et Sergio Toppi.

En ce qui concerne le premier, ils viennent de rééditer son « François d’Assise » (« Frate Francesco e i suoi Fioretti : la vita di S. Francesco », sur un scénario de Laura Battaglia et Giovanni M. Colasanti, publié en Italie dans Il Messagero dei Ragazzi de Padoue, en 1974 et 1975, avant d’être compilé en album chez Edizioni Messagero), avec une nouvelle traduction due à Amélie Lenel ! Dino Battaglia nous y conte la vie extraordinaire et émouvante de ce grand saint italien du Moyen-âge : un homme qui refusa la richesse et le clinquant pour se consacrer aux pauvres et aux déshérités… Cette œuvre magnifique, habitée par un Battaglia au sommet de son art et qui, sans nul doute, se sentait de profondes affinités avec le Poverello, avait déjà été traduite en français, par Henri Louette, dans le deuxième album broché de la collection « Vivants témoins » des éditions Fleurus, en 1976. Pour en savoir plus sur les autres traductions francophones des œuvres de Dino Battaglia, voir ce « Coin du patrimoine » !

Quant à Sergio Toppi, notre confrère Cecil McKinley a déjà dit tout le bien qu’il pense d’« Un dieu mineur », publié chez Mosquito comme de bien entendu, dans l’une de ses rubriques enflammées (bdzoom.com/article4896) et vous pouvez aussi consulter le « Coin du patrimoine » que nous avons consacré à Sergio Toppi. Sachez aussi qu’une courte histoire de seize pages due à ce fabuleux dessinateur milanais, inédite en France, vient d’être publiée dans le n°4 de la revue Clafoutis aux éditions de la Cerise, en février 2011 : « Qui dit amour, dit jalousie… » (« Amore vuol dise gelosia »), paru à l’origine, en 1992, dans le n°6 de la revue italienne Corto Maltese !

À part ça, l’actualité Toppi c’est aussi une très grosse exposition à Thiers, qui aura lieu du 6 mai au 31 août (à la Maison de l’Aventure industrielle), avec plus de trois cent cinquante originaux et une autre exposition prévue à Pékin (en octobre).

Mais le 9e art italien ce n’est pas seulement cette bande dessinée dite d’« auteur » que peut représenter les Pratt, Battaglia et autres Toppi, c’est aussi les séries populaires appelées communément fumetti : ce qui signifie « petites fumées », en référence à l’aspect des bulles servant à faire parler les personnages. En effet, en Italie, la bande dessinée se décline le plus souvent en fascicules destinés aux kiosques et non sous la forme d’albums cartonnés vendus en librairies comme c’est le cas en France(3) !

(3) Ces fumetti étaient traduits dans les récits complets français de l’époque (puis dans les pockets) qui accueillaient aussi des créations autochtones comme « Brik » et « Yak » de Jean Cézard et Marcel Navarro (sous le pseudonyme américanisé de J.-K. Melwyn-Nash) que les éditions Bleu et Noir, dirigées par le passionné Jean-Antoine Santiago, rééditent parcimonieusement. Les n°3 de chacune de ses parutions qui ont marqué plusieurs générations de jeunes lecteurs viennent de sortir et sont disponibles, en fac-similés, au Coffre à BD : www.coffre-a-bd.com ; pour en savoir plus, voir aussi ce « Coin du patrimoine » !

Et le plus célèbre de ces fumetti n’est autre que le western « Tex » que les éditions Clair de lune tentent de faire revivre, dans l’Hexagone, avec leur collection brochée « Encre de Chine » ; à noter que cette dernière est assez proche de l’édition milanaise d’origine qui est due à Sergio Bonelli, éditeur dont le catalogue regroupe les plus célèbres personnages italiens de bande dessinée depuis plus d’un demi-siècle (« Tex Willer », « Zagor », « Mister No », « Dylan Dog », « Martin Mystère », « Nathan Never » ou « Dampyr ») ; voir ce « Coin du patrimoine ».

Le dernier « Tex » en date chez Clair de lune, « Fort Sahara », est la traduction de l’annuel « Maxi » n°11 (qui date de 2007), dessiné par le classique Roberto Diso, qui a plutôt l’habitude d’œuvrer sur « Mister No », et écrit par l’imaginatif Claudio Nizzi : certainement le meilleur et le plus prolifique scénariste de ce western toujours plaisant !

Le précédent, « Missouri », méritait aussi le détour puisqu’il était proposé dans la collection « Prestige » des éditions Clair de lune (deux cent vingt-six pages dans un album en grand format et cartonné), qu’il était écrit par Mauro Boselli et qu’il était illustré par l’excellent Corrado Mastantuono ; voir le « Coin du patrimoine » que nous lui avons consacré : bdzoom.com/article4310. En fait, il s’agit des mensuels n°583 et 584 de mai et juin 2009 réunis en un seul ouvrage, avec les planches agrandies : on peut alors juger du talent de ce dessinateur touche-à-tout qui s’inscrit dans la droite ligne graphique d’un Jordi Bernet ou d’un Alex Toth(4) !

(4) Justement, on peut avoir, enfin, un aperçu du talent d’Alex Toth ! En effet, les éditions Glénat viennent de faire traduire, par Alain David, « Z : l’intégrale des aventures de Zorro », d’après le personnage créé par Johnston McCulley qui fut adapté pour la fameuse série diffusée à la télévision et produite par Disney, à partir de 1957 : un ouvrage intitulé « Zorro : The Complete Classic Adventures » qui avait été publié aux USA par Image Comics (en septembre 2001). À noter qu’il s’agissait d’une compilation des deux volumes publiés précédemment par Eclipse Comics, en 1988, lesquels regroupaient les histoires du cavalier masqué que Toth avait dessiné pour les fascicules de Dell Publishing, à partir juin 1958 (notamment dans le n°920 de Four-Color). Image Comics ne fit que rééditer, tels quels, ces deux volumes en 1998, puis en un seul en 1999 et 2001. En France, quelques épisodes du « Zorro » d’Alex Toth firent d’abord les beaux jours du Journal de Mickey (en 1958 et en 1965), avant que les éditions Futuropolis traduisent seulement, et « approximativement », le premier tome édité par Image Comics, dans sa pourtant indispensable collection « Copyright », en 1990. C’est donc plus de cent pages inédites en album (sur les deux cent dix-huit qu’il contient) que nous propose ce beau livre illustré par un maître trop méconnu du noir et blanc !


Corrado Mastantuono est aussi l’un des meilleurs dessinateurs actuels de l’école « disneyenne » d’Italie : l’autre grand pan de la bande dessinée transalpine ! D’ailleurs, en parcourant le sommaire des derniers Mickey Parade Géant publiés par Disney Hachette, on peut tomber sur des traductions éparses de ses diverses performances en ce domaine ; comme dans le n°320 de janvier 2011 où l’on pouvait découvrir « Sur les traces de Michelino Polo » (« Topolino e i milioni di Marco Topo », sur un scénario de Alessandro Sisti) ou « Picsou fait de la résistance » (« Paperino, Zio Paperone e una questione di piume », sur un scénario de Fausto Vitaliano) publiés à l’origine, respectivement, dans Topolino, en octobre 2008 et en juin 2010. Et pour cour connaître toutes les histoires de l’univers Disney mis en images par Mastantuono, nous vous conseillons d’aller jeter un coup d’œil sur le site http://coa.inducks.org/creator.php?c=CMs&c1=date ! Espérons que les éditions Glénat, qui viennent d’entreprendre la publication de certaines œuvres italiennes mettant en scène Mickey, Donald ou Picsou (comme le sympathique « La Légende de Donald des bois » -« La Leggenda di Paperin Hood »- de Romano Scarpa, qui date de février 1960), nous proposent rapidement des ouvrages composés uniquement d’histoires signées par cet étonnant graphiste(5) !!!

(5) À ce propos, signalons la parution, toujours chez Glénat, du deuxième tome de « La Dynastie Donald Duck » (« 1951-1952 : Retour en Californie et autres histoires »), l’intégrale des aventures du célèbre canard par l’un de ses plus géniaux (si pas le plus grand) illustrateurs : l’Américain Carl Barks ! Pour voir ce qu’on pensait déjà du tome 1, voir bdzoom.com/article4700 !

Quoi qu’il en soit, cet article montre bien, d’Hugo Pratt à Corrado Mastantuono (en passant par Milton Caniff, Alex Toth, Carl Barks et même Jean Cézard qui créa un « Kiwi » qui avait comme un air de famille avec « Donald »), combien l’histoire de la bande dessinée américaine est indissociable de celle du 9e art européen et particulièrement italien ou français ! Oui mais, me direz-vous, et les Belges dans tout ça ? Et bien, on verra ça la semaine prochaine…

Gilles RATIER, avec l’aide de Christophe Léchopier à la technique

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