« Petra chérie » d’Attilio Micheluzzi

En publiant l’intégralité de « Pétra chérie » d’Attilio Micheluzzi, l’association Dauphylactère (alias les éditions Mosquito) a pris un sacré risque.

Car même si les cinquante premières pages avaient déjà publiées, en 1985, par Les Humanoïdes associés (album complètement épuisé, donc introuvable aujourd’hui, et dont la côte, dans la dernière édition du BDM, atteint même les 22 euros), cette série feuilletonesque est pratiquement inconnue en France, et son auteur ne l’est pas beaucoup plus.

D’autant plus que cette formidable réédition proposée par la petite structure grenobloise est aujourd’hui complétée par pas moins de 286 planches inédites réalisées en Italie pour les revues Il Giornalino puis pour Alter Alter, entre 1977 et 1982 (soit 25 épisodes d’une dizaine de pages chacun) : ce qui en fait un véritable pavé qui pourrait dérouter le lecteur lambda !

Pourtant, cette initiative permet enfin d’offrir au public francophone la possibilité de lire un chef d’oeuvre de la bande dessinée d’aventure passé trop inaperçu, alors qu’il est superbement mis en images par l’un des plus importants dessinateurs italiens de la deuxième moitié du XXème siècle, ici au sommet de son art. Cerise sur le gâteau, les 336 planches de l’ouvrage sont respectueusement traduites par Joséphine Lamesta, professeur des écoles d’origine italienne, déjà responsable de la traduction de certains ouvrages de Dino Battaglia, de Sergio Toppi ou d’Alessandro Baggi pour le compte des éditions Mosquito, lesquelles se sont fait une spécialité en défrichant et en valorisant le meilleur de la production transalpine de ces cinquante dernières années.

Né en 1930 en Istrie, sur les marches de l’ancien empire austro-hongrois, Attilio Micheluzzi, fils d’officier aviateur, a passé son enfance dans le bruit des moteurs et dans le culte des héros : du Baron Rouge à Mermoz, célèbre aviateur dont il a d’ailleurs adapté la biographie en bandes dessinées (voir l’album « Mermoz » traduit chez Kesselring, en 1987). Devenu plus tard architecte renommé, il travaillera notamment pour le roi de Libye jusqu’au fameux jour de 1969 où un certain Kadhafi le mettra au chômage. Rentré en Italie après le coup d’état, c’est pour survivre qu’il va se lancer dans la bande dessinée, réalisant ses premiers dessins pour Il Corriere della Serra, sous le pseudonyme d’Igor Arzt Bajeff (du nom de famille de sa grand-mère yougoslave). Très vite, il s’impose par son graphisme élégant et nerveux, inspiré par le classicisme impeccable de maîtres américains comme Milton Caniff.

Où d’autres enjoliveraient un drapé pendant des heures, Micheluzzi se contente de quelques hachures tracées d’une main sûre : ce que le dessin perd en délectation esthétique, il le gagne en fermeté et en vivacité, en limpidité et en poésie. Il ne s’encombrait d’aucun falbala décoratif et d’aucun maniérisme stylistique : racontant son histoire en un minimum de coups de crayon, faisant ainsi passer, dans le dessin, l’énergie de l’action, et conférant à ses albums un rythme saccadé qui joue délicieusement avec les nerfs du lecteur. Cet auteur phare, décédé en 1990, est à placer au panthéon de la bande dessinée italienne réaliste (au même titre que Hugo Pratt, Dino Battaglia, Sergio Toppi, Guido Crépax, Guido Buzzelli, Raphaël Carlo Marcello, Devi, Aurelio Galleppini ou Walter Molino) : il a reçu, d’ailleurs, en 1984, l’Alfred de la meilleure bande dessinée à Angoulême pour « A la Recherche des guerres perdues » : un épisode de « Marcel Labrume ». Les thèmes de prédilection de ce stakhanoviste à l’étonnante production, qui bénéficiait aussi d’un très efficace sens de la narration, sont toujours été l’aviation ainsi que l’aventure exotique et guerrière : l’auteur ayant gardé une fascination pour les lieux où l’histoire bascule…

On retrouve tout cela dans les aventures de « Pétra chérie » : une jeune espionne franco-polonaise résidant aux Pays-Bas, belle, émouvante, mais dangereuse derrière sa fausse naïveté. Pilote de biplans à ses heures, elle traverse l’Europe pendant la guerre de 14-18, au gré du conflit et de ses amours : des champs de bataille de la Flandre à la Turquie, pour finir son périple en Russie, pendant la Révolution soviétique. Les scénarios rocambolesques, au rythme endiablé, tempéré par un humour très second degré, sont aussi très instructifs, car remarquablement documentés : les subtilités politiques de l’époque étant fort bien décrites, sans alourdir le récit.

On savourera d’autant plus ce prototype de ce qui est aujourd’hui le roman graphique que les traductions françaises des œuvres d’Attilio Micheluzzi, qui ont pourtant fleuri les devantures des librairies pendant les années 1980*, sont devenues assez rares aujourd’hui ; à l’exception, bien sûr, de celles figurant au catalogue des Mosquito, éditeurs toujours très respectueux de la version originale qui proposent, outre cet énorme livre qu’est « Pétra chérie », un inédit inachevé mais fort intéressant car réalisé juste avant son décès (« Afghanistan », publié en 2003) et les tribulations exotiques de « Roscoe Stenton », une série créée pour Comic Art : quatre albums sont parus entre 2004 et 2007 et rééditent les péripéties de ce marin scaphandrier appartenant à la flotte américaine du Pacifique, vers la fin des années 1930 ; dans un premier temps, ces récits furent proposés, en langue française, par les éditions du Cygne (en 1983) puis par Magic Strip (en 1990 et 1991), alors que cette bonne bande dessinée d’aventure sans grande prétention, qui se situe entre « Terry et les pirates » et « Corto Maltese », date de 1984. Et on attend, toujours chez Mosquito, une réédition prochaine et bienvenue de ce qui est certainement son chef-d’œuvre : « Marcel Labrume », un ancien journaliste parisien au Moyen-Orient qui finira dans la Légion, pendant la Seconde Guerre mondiale (la série fut créée en 1978 dans Alter et connu deux albums traduits en France chez les Humanoïdes associés, en 1983 et 1984).

En fait, en France, on trouve les premières traces de Micheluzzi, dès 1974, dans le n°56/57 de la deuxième série du mensuel Rin Tin Tin et Rusty publié par la Sage, avec « Cap sur Londres » : un récit de guerre scénarisé par Eugenio Ventura et qui fut publié, à l’origine, en octobre 1972, dans Il Corriere dei Ragazzi. Ensuite, outre ces récits du même acabit dans les fascicules bon marché, une autre série de Micheluzzi est traduite dans le petit format Pirates des éditions Aventures et voyages : en effet, en 1976, ce dernier avait repris graphiquement les pérégrinations maritimes de l’aventurier romantique « Capitan Erik » (scénarios de Claudio Nizzi), héros créé dès 1972 dans Il Giornalino où il était d’abord dessiné par Ruggero Giovannini (puis, dans une moindre mesure, par Gino D’Antonio). La série est donc publiée dans ce pocket, sous le nom de « Cap’tain Rik Erik », de mai 1976 à avril 1982, subissant, la plupart du temps, des remontages assez incongrus : pour une bibliographie complète de tous les épisodes, voir l’indispensable « Encyclopédie Thomassian des bandes dessinées » chez Fantasmak Editions dont le tome IV (volume II) est consacré à cet éditeur connu aussi sous l’appellation Mon Journal.

Avec son prix inattendu décerné à Angoulême (alors qu’il avait déjà été honoré, quatre ans plus tôt, par le fameux Yellow Kid au Salon international de Lucca) et quelques publications éparses (comme « Johnny Focus » rebaptisé « Ron Flash » dans le petit format Yataca des éditions Aventures et voyages, de 1978 à 1980, puis dans Super As en 1980 : cette série créée en 1974 dans Il Corriere dei Ragazzi fut également reprise dans trois albums publiés en 1985 chez Kesselring et chez Artefact), Micheluzzi devient alors très présent dans les revues hexagonales. On le retrouve dans Métal Aventures avec quelques épisodes de « Pétra chérie » en 1984, dans Charlie Mensuel (2ème série) avec « Air Mail » en 1985 (trois albums de cette série, créée pour Orient-Express en 1983, seront publiés chez Dargaud entre 1984 et 1986), dans (A Suivre) avec « Bab-el–Mandeb » en 1986 (album Casterman en 1988) ou « Sibérie » en 1990 (album Casterman en 1991), dans Corto avec « Titanic » en 1988 (album Casterman en 1990), dans USA Magazine avec le curieux « Roy Mann » sur un scénario de Tiziano Sclavi en 1988 (album Comics USA-Glénat en 1990)… Des aventures créées, à l’origine, entre 1986 et 1989, pour diverses revues italiennes comme Orient-Express, Comic Art, Linus ou encore Sgt Kirk et Corto Maltese : eh oui, chez Micheluzzi, l’ombre de Pratt n’était jamais très loin…

Gilles RATIER, avec Laurent TURPIN aux manettes

* Outre les albums cités dans cet article, il ne faut pas oublier « Molly Manderling » (des récits complets scénarisés par Milo Milani et proposés dans un album en langue française chez Dargaud en 1985), « L’homme du Tanganyika » (réalisé pour la CEPIM de Bonelli en Italie et publié en France dans la collection « Des exploits et des hommes » aux éditions Mon Journal en 1984, puis chez Christian Chalmin dans la collection « Un homme – Une aventure » en 1986) et « L’homme du Khyber » (ouvrage également conçu pour Bonelli et publié chez Chalmin en 1986).

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2 réponses à « Petra chérie » d’Attilio Micheluzzi

  1. Anonyme dit :

    Pour ceux que ça intéresse, je viens de dénicher une autre traduction française d’une bande d’Attilio Michelluzzi ! Il s’agit de « La Città nascosta » d’après Sir Henry Rider Haggard : un superbe long récit en couleurs, où Michelluzzi fait preuve de sa maestria habituelle, qui paru, à l’origine, dans Il Messaggero dei Ragazzi (du n° 4 au n° 9 de 1980) et qui fut proposé dans Formule 1, en 1981, sous le titre de « La Cité secrète ». Je n’ai pu consulter, hélas, que les 47 premières pages publiées du n°1 du 7 janvier 1981 au n°14 du 8 avril 1981 !
    Gilles Ratier

  2. Anonyme dit :

    J’oubliais de vous engager à regarder un site italien fort intéressant qui propose, entre autres, la chronologie complète des bandes dessinées de Micheluzzi : http://associazioni.monet.modena.it/glamaz/articoli/micheluzzi/micheluzzi.htm
    Gilles Ratier

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