René Hausman

Si René Hausman, à l’instar d’un René Follet, n’a jamais été reconnu à sa juste valeur de par sa production en bandes dessinées, tous ses pairs s’accordent pourtant à saluer sa maestria graphique sur le plan de la stricte illustration.

Et cette maîtrise ne date pas d’aujourd’hui car il se fait remarquer très tôt, en 1958, lors de la publication de ses premiers dessins dans Spirou : s’imposant avec la mise en images d’un fabuleux bestiaire, à partir du n°1090 de 1959, et avec ses illustrations pour « Les Fables de la Fontaine », à partir du n°1399 de 1965. Or, les deux tomes qui réunissaient ces dernières, et qui avaient été publiés une première fois (en album), en 1965 et en 1977, viennent d’être compilés en un seul opus par les éditions Dupuis : l’occasion de redécouvrir la virtuosité, la truculence et la poésie de ce spécialiste de la représentation de la nature et du règne animal.

Pour en savoir plus sur René Hausman, dont les maîtres se nomment Granville, Rabier, Beuville et Calvo, il faut lire les quelques interviews qu’il a accordées et qui ont été publiées dans Le Ligueur (en 1980), Hop! n°43 (au 1er trimestre 1988), Cubitus BD n°5 (en 1988), L’Age d’Or n°21 (en octobre 1991), Auracan n°18 (en août 1997), La Lettre de Dargaud n°44 (en novembre 1998), Sapristi n°45 (l’été 2000), Bo Doï n°108 (en juin 2007), La Lettre n°96 (en juillet 2007), Le Collectionneur de Bandes Dessinées n°112 (l’hiver 2007) ou Zoo n°26 (en juillet 2010), ainsi que les articles conséquents qui lui ont été consacrés dans « L’Année de la BD 1987-1988 » aux éditions Glénat (au 4ème trimestre 1987), dans « Quand les fées visitent Hausman » publié par le festival B.D. Sierre en 1992, dans le fanzine BD Strip n°26-27 (juin 1991) et n°29-30 (janvier 1992) et dans « Le Manège enchanteur de René Hausman » aux éditions du Centre Belge de la Bande Dessinée (au 3ème trimestre 2002)(1).

On s’aperçoit alors, évidemment, que la bande dessinée n’est qu’une infime partie de son œuvre considérable et trop méconnue. Outre ce très beau « Fables de la Fontaine », nous ne pouvons que vous conseiller les nombreux livres proposant ses superbes illustrations de « petites bestioles » (comme il se complaît à le dire lui-même) ! Hélas, pour la plupart, ils sont souvent épuisés dans le commerce… Aux éditions Dupuis, on peut encore trouver, chez les bouquinistes, les quatre tomes de la collection « Comédie animale » (1972-1973), « La Forêt secrète » (1964 et 1979), « Le Roman de Renart » (1970), « Bestiaire insolite » (1972) et « Les Contes de Perrault » (1979) parus dans la collection « Terre entière », les contes « Saki et l’ours » (sans date), « Les Baladins » (1969) et « Guillot le musicien » (1970) de la « Collection du Carrousel » et les deux tomes du « Grand bestiaire » (1983-1984). Il est plus difficile de mettre la main sur « Le Guide Marabout des animaux familiers » chez Marabout (1976), sur les productions de Casterman (« Capitaine Trèfle » de Pierre Dubois dans la collection « L’Ami de poche » en 1981(2) et « L’Almanach sorcier » en 1982) ou sur la « Promenade imaginaire avec René Hausman » proposée par l’association A.L.I.E.N., en 1999 ; sans parler de ses tirages de luxe, portfolios ou recueils à la diffusion limitée pour la Fédération Scoute de Belgique (les chansonniers « Chanteloup » en 1973 ou les calendriers de 1975 à 1977), pour les éditions Chlorophylle, Leens, Cap BD, Palombia, Noir Dessin, Les Mongoloïdes réunis, Les Amis de la BD, ALC Événement, Schortgen, ERC, Luc Pire, Hausman Club, pour le festival Villers St Siméon ou pour le Musée de Remicourt !

Vous aurez certainement plus de chance avec « Loup Blanc », un album pour enfant écrit par Rascal pour L’École des loisirs (en 1994), ou avec les trois recueils de contes culinaires écrits par Michel Rodrigue pour les éditions Au bord des continents : « La Grande Tambouille des fées » (2003), « La Grande Tambouille des sorcières » (2004) et « La Grande Tambouille des lutins » (2005). C’est d’ailleurs avec l’actuel dessinateur de « Cubitus » qu’il vient de commettre son dernier ouvrage en bande dessinée : le magnifique « Chat qui courait sur les toits », aux éditions Le Lombard, en avril 2010 (voir notre chronique : bdzoom/article4254).

Que de talent chez ce géant (dans tous les sens du terme) que le petit monde de la bande dessinée surnomme, très affectueusement, l’elfe des Ardennes ! Quelle belle célébration de la nature, de l’étrange et des légendes de nos anciens ! « Ma grand-mère habitait un petit village des Ardennes belges. Elle me racontait des contes horribles, des histoires de « nutons », de nains, de bandits et de loups-garous auxquels elle croyait dur comme fer. Les paysages de mon enfance et de ma jeunesse ont joué un rôle important dans ma manière de dessiner, tant au niveau de la lumière et des couleurs qu’au niveau des formes » confiait-il, il y a quelques années (en novembre 1999), au journaliste Pascal Vigneron de La Nouvelle République du Centre-Ouest, lorsque le festival « bd Boum » de Blois l’honorait alors de son « Grand Prix ».

Comme quoi, certains acteurs du 9ème art n’ont pas toujours ignoré sa production en ce domaine : ce que nous allons évoquer, d’ailleurs, dans la suite de cet article ! Né à Verviers (Belgique), le 21 février 1936, René Hausman passe une grande partie de son enfance en Westphalie, où son militaire de père est stationné après la guerre, apprenant le dessin en recopiant ses albums préférés puis en suivant quelques cours facultatifs dispensés par le père de Maurice Maréchal (le créateur de « Prudence Petitpas »). À l’âge de dix-huit ans, alors qu’il réalise des illustrations de publicités dans le journal local et des images de films scolaires fixes, il rencontre Raymond Macherot. Fort des conseils prodigués par le créateur de « Chlorophylle », il entre aux éditions Dupuis avec quatre planches humoristiques sans paroles, mettant en scène des cow-boys et des Indiens, qui seront publiées dans Le Moustique, en 1957.
L’année suivante, il réalise sa vraie première bande dessinée : les aventures écologiques avant l’heure de « Saki », écrites par Yvan Delporte et publiées dans Spirou, à partir du n°1029. Ce petit garçon de l’âge des cavernes est très vite rejoint par la petite « Zunie », au n°1071 de 1958. On les retrouve ensuite pour une autre épopée dans « La Grande forêt » jusqu’au n°1131 de 1959, dans quatre pages sur « Le Lièvre » (au n°1354 de 1964) et dans quelques gags (aux n°1434 et 1445 de 1965 et n°1482, 1484 à 1486 de 1966). Ces premières pages de « Saki et Zunie » seront compilées assez tardivement, en 1980, dans deux albums noir et blanc chez Chlorophylle (« Saki cherche un ami » et « Saki et Zunie »), puis en un seul chez Noir Dessin Production, en 2008.

Cependant, dès 1959, sous un prétexte pédagogique (mais aussi parce qu’il aimait ça), René Hausman va se spécialiser dans les dessins représentant des animaux : il peut, enfin, y déployer tout son talent : « Ma vocation première est l’illustration ; je peins mes planches plus que je les dessine. Je n’ai pas tout à fait acquis le langage de la bande dessinée ; c’est mon problème, d’ailleurs. Je crois que pour faire de la bande dessinée, il faut considérer le dessin comme une écriture. Je préfère l’illustration. C’est un bonheur de réaliser des images en couleurs, d’apprécier leur valeur, leur vie propre, leur complémentarité, les vibrations qu’elles peuvent engendrer. Le camaïeu, le ton sur ton et les intensités m’intéressent plus que le trait proprement dit. Les illustrations me rapprochent un peu de la peinture, mais je ne me considère pas comme un peintre à part entière pour autant » rectifiait, toujours auprès de Pascal Vigneron, cet illustrateur réputé pour ses dessins de fées et autres créatures imaginaires ; rajoutant aussitôt : « Néanmoins, c’est dans la peinture qu’on est le plus libre : la réflexion est plus importante dans le travail d’approche, mais l’exécution est plus rapide ».

À l’exception de quelques courtes histoires comme le mini-récit « Khayou Khan » paru dans le n°1213 de Spirou en 1961, les quinze pages des « Salades du grand-père Timothée » scénarisées par Yvan Delporte au n°1303 de 1963, le retour éphémère de « Saki et Zunie » dans quelques récits intitulés « Saki, Zunie et la nature » (aux n°1549 à 1590 de 1967, 1601 à 164, 1606 de 1969)(3), les quatre pages du « Sommeil d’hiver » au n°1496 de 1966 ou du « Banquet de Noël » au n°1654 de 1969(4) et le co-scénario (avec Paul Deliège) d’un autre mini-récit mettant en scène « Le Baron » dessiné par Noël Bissot (au n°1682 de 1970), René Hausman ne revient à la bande dessinée qu’en 1977, avec un passage remarqué de la charmante « Zunie » dans Le Trombone illustré, un supplément du journal Spirou !

Ces belles planches en couleurs un peu coquines seront compilées dans un album aux éditions Cap BD Mons en 1988 puis, complétées par quelques pages plus récentes écrites par son fils Hugues et pré-publiées dans Spirou du n°3127 au n°3139 de 1998, dans « Zunie, enfin seule ! » chez Noir Dessin, en 1998. Dans Le Trombone illustré (voir « Le Coin du patrimoine » que nous lui avons consacré et celui sur Yvan Delporte, l’un de ses concepteurs), notre fabuleux illustrateur semble retrouver goût à la bande dessinée puisqu’il y multiplie les histoires courtes d’une page (du n°2057 au n°2061 de 1977) et y réalise une magnifique « Idée noire » dans la lignée de celles créées par André Franquin (au n°2055)(5).

Au même moment, il s’amuse avec quelques fables gentiment érotiques pour le mensuel d’humour Fluide Glacial (sur des scénarios de ses amis Christian Binet, Lucques, Yvan Delporte, Pierre Dubois, Schoon ou Gotlib). Publiées, à l’origine, du n°11 de 1977 au n°63 de 1981, ces pages de gags seront intégralement reprises, en 1991, chez Dupuis, dans l’anthologie « Allez coucher, sales bêtes ! » ; elles y seront rejointes par quelques planches inédites réalisées avec la complicité du scénariste Yann.

Après la parution d’une page hommage au western « Buddy Longway » de Derib (dans l’hebdomadaire Tintin, au n°330 de 1982), il faudra attendre 1984 pour retrouver René Hausman dans Spirou : dans un premier temps comme illustrateur du « Grand fabulaire du petit peuple » de Pierre Dubois (entre 1984 et 1986), mais aussi pour son grand retour à la bande dessinée où il aborde le genre heroic-fantasy avec sa nouvelle héroïne « Laïyna », également sur des scénarios du conteur breton Pierre Dubois : « La Forteresse de pierre » (au n°2488 de 1985), puis « Le Crépuscule des elfes » directement publié en album dans la prestigieuse collection « Aire Libre » des éditions Dupuis, en 1988. Il devient alors le dessinateur référence des bandes dessinées situées dans des univers féeriques grâce à plusieurs albums également parus dans cette collection « Aire Libre » : « Les Trois cheveux blancs » en 1993 et « Le Prince des écureuils » en 1998(6) (deux scénarios de Yann où il met en images, avec des ambiances et des couleurs étonnantes, des beautés brunes bien en chair et nombre de personnages aux trognes expressives), « Les Chasseurs de l’aube » en 2003 et « Le Camp-volant » en 2007.

Et si on rajoute quelques pages éparses dans Spirou (comme la planche réalisée pour « La Galerie des illustres » animée par Jean-Pierre Fuéri au n°3660 de 2008), sa participation à « L’Arbre des deux printemps » (un grand dessin en couleurs sur deux pages), l’album commencé par Will juste avant son décès, sur un scénario de Rudi Miel, et publié au Lombard dans la collection « Signé » en 2000,
les trois pages de « L’Éléphant et le singe de Jupiter » (adaptation d’une fable de Jean de la Fontaine) dans « La Fontaine aux fables » tome 2, aux éditions Delcourt en 2004, et les vingt-deux pages sur « Muddy Waters » dans la collection « Bd Blues » de Nocturne (désormais BDMusic) en 2005, on aura fait le tour des trop rares bandes dessinées dues à René Hausman ; lequel fût pourtant très souvent caricaturé par ses amis bédéistes, que ce soit dans « Bizu et le piège mélomane » par Jean-Claude Fournier, dans « Natacha et les culottes de fer » par François Walthéry, et surtout dans « Les Sculpteurs de lumière », une histoire de « Broussaille » écrite et dessinée par Frank Pé.

Chantre de la nature et des animaux, notre dessinateur (qui est aussi sculpteur) vit à la campagne et se passionne pour les cultures populaires. Il est également musicien traditionnel, ayant été très longtemps, pendant les années 1970, la vedette d’un groupe folk wallon où il chantait et jouait de la cornemuse ou de plusieurs types de flûtes : Les Pêletêus. Il a même enregistré un 33 tours, en 1974, dont il a, bien entendu, illustré la pochette ! Enfin, en 2008, pour le plus grand bonheur de ses admirateurs, René Hausman et son épouse, Nathalie Troquette, ont créé Luzabelle : leur propre petite maison d’éditions, née de l’aboutissement d’idées, de rêves et de désirs de montrer des images de qualité autour de l’univers de la nature et du monde légendaire.

Dans un premier temps, les éditions Luzabelle ont republié, avec une impression particulièrement soignée et dans un format beaucoup plus grand restituant tout le caractère du dessin, des planches animalières dues à ce créateur toujours à cheval entre le monde du 9ème art et celui de l’illustration, dont celles parues jadis dans « le Grand Bestiaire » !

Gilles RATIER, avec l’aide de Christophe Léchopier (dit « Bichop ») à la technique

(1) Interviews, articles ou bibliographies réalisées par de nombreux spécialistes aujourd’hui reconnus comme tels ; jugez du peu : Jacques Dhelliez, Franz Van Cauwenbergh, Christian Jasmes et Anne-Françoise Biet, Guy de la Bove, Ghislain Bouvy et Dany Evrard, Paul Herman, Philippe Vandooren, Nicolas Anspach et Marc Carlot, François Le Bescond, Bruno Ghys, Stephan Lefebvre et Gilles Ratier, Jean Auquier, Christelle et Bertrand Pissavy-Yvernault, Thierry Tinlot, Sophie Flamand, Patrick Gaumer et Kamil Plejwaltzsky.

(2) Rien n’est perdu puisque René Hausman est, lui-même, en train d’adapter ce petit roman de cape et d’épée, se situant dans un univers proche de celui du « Baron de Münchhausen », en bande dessinée.


(3) Quarante planches reprises dans « Le Manège enchanteur de René Hausman », aux éditions du Centre Belge de la Bande Dessinée (au 3ème trimestre 2002).

(4) Les quatre pages du « Banquet de Noël », avec le texte sous les images, ont été rééditées dans « Bulles de Noël », petit album publié aux éditions du Centre Belge de la Bande Dessinée (au 4ème trimestre 2002).

(5) « Idée noire » reprise dans le n°23 de Fluide Glacial, en 1978 !

(6) Pour info, sachez aussi que « Le Prince des écureuils » fut pré-publié dans le mensuel Bo Doï, aux n°8 et 9 de 1998 !

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2 réponses à René Hausman

  1. Yves Ker Ambrun dit :

    Un grand merci pour ce superbe et nécessaire article sur ce génie trop peu connu qu’est Hausman. Íl était temps!
    Bravo, aussi, pour la généreuse iconographie.
    Hausman est clairement plus un illustrateur qu’un BDïste, pourtant ses deux premières histoires de Saki, à la fin des 50s, est une BD dont l’originalité du graphisme, l’authenticité des sentiments, et la vérité du trait, en font une perle rare et impressionante de puissance et de proximité complice et réconfortante.
    Évidemment, ce n’est pas tout-à-fait pour le fan classique de BDs, car après ça, le dit-fan pourra jeter tranquillement aux orties, les 3/4 de sa collection…
    Mais réjouissons-nous: Un monde qui produit un Hausman, ne peut pas être tout-à-fait mauvais.

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