Yvan Delporte

Justice est donc rendu à Yvan Delporte avec ce formidable « Yvan Delporte réacteur en chef » de Christelle et Bertrand Pissavy-Yvernault, ouvrage qui évite même le côté hagiographique que l’on trouve pourtant souvent dans les monographies du même genre, en n’esquivant absolument pas les témoignages qui égratignent le mythe !

Donc, en laissant la parole à plus de quatre-vingts intervenants (famille, amis et professionnels ayant bien connu cet homme à longue barbe qui portait négligemment son éternel duffle-coat), les auteurs retracent le parcours de celui qui fut l’un des plus imaginatifs, mais aussi des plus farfelus, rédacteurs en chef de Spirou et, du même coup, une grosse partie des activités de l’éditeur de Marcinelle. S’effaçant totalement derrière les témoins, ces deux passionnés évoquent la carrière d’un infatigable inventeur (entre autres des célèbres mini-récits) et catalyseur indispensable à la création (comme ce fut le cas pour le « Gaston Lagaffe » de Franquin), nous permettant ainsi de mieux connaître ce natif de Saint-Gilles (un quartier de Bruxelles), le 24 juin 1928, décédé il y a maintenant un peu plus de deux ans (le 5 mars 2007), alors qu’il semblait immortel !

Si l’œuvre de sa vie fut certainement l’animation du Trombone illustré (il le reconnaît d’ailleurs lui-même dans cet imposant pavé de plus de trois cents pages abondamment illustrées ; voir aussi notre précédent « Coin du patrimoine » : http://bdzoom.com/spip.php?article3962), on découvre qu’Yvan Delporte fut également traducteur, adaptateur de dessins animés, syndicaliste, publiciste et même chanteur dans un groupe rock ! C’était aussi un metteur en cases et co-scénariste de bandes dessinées apprécié par les auteurs phares du journal Spirou, tels Eddy Paape (« Jean Valhardi » en 1949), André Franquin (« Gaston » en 1957 puis « Isabelle » avec Will et Raymond Macherot en 1969

ou « Ernest Ringard » avec Frédéric Jannin en 1978), Gérald Forton (« Alain Cardan » en 1957), Marcel Remacle (« Bobosse » en 1957), René Hausman (« Saki et Zunie » en 1958), Peyo (« Les Schtroumpfs » en 1959, « Poussy » en 1965 et « Benoît Brisefer » en 1966), MiTacq (« La Patrouille des Zoms » en 1960), Willy Lambil (« Hobby et Koala » en 1960 et « Sandy et Hoppy » en 1969), Jidéhem (« Sylvain Tripoté » en 1960 et « Starter » en 1961), Herbert et Charles Jadoul (« Matiti Jo » en 1963), Maurice Rosy (« Bobo » en 1964), Jean Roba (« La Ribambelle » en 1964 et « Boule et Bill » en 1966), Raymond Macherot (« Mulligan » avec Berck en 1968 et « Sibylline » en 1970), Lagas (« Sam et l’ours » en 1973), Frédéric Jannin (« Germain et nous » en 1980 et « Les Collectionneurs » en 1984), Carine De Brabanter (« Les Puzzolettis » en 1987), Philippe Bercovici (le petit album « Cœurs » paru aux éditions Bédescope en 1982 ou « Julie et Jo », album publicitaire réalisé pour Axion en 1994)…

Ayant eu la chance, en 1996, de rencontrer Yvan Delporte pour mon livre sur les scénaristes (« Avant la case », toujours disponible aux éditions Sangam), cette extravagante et incontournable figure du 9ème art franco-belge me confiait qu’il n’était pas tous les jours facile de concilier sa fonction de rédacteur en chef à Spirou (il le fut de 1956 à 1968, sans que cela soit vraiment officialisé) et son travail de scénariste : « À un moment donné des dessinateurs me demandaient des scénarios et j’étais ravi de le leur faire. Puis, un beau jour, j’ai appris avec horreur que le bruit courait que si on voulait être publié dans Spirou, il fallait demander à Delporte de faire le scénario. Dès ce moment, je me suis abstenu d’écrire d’autres histoires, sauf pour des gens comme Franquin, Peyo ou Roba qui, de toute façon, n’avaient pas besoin de moi pour être célèbres. Ce n’est pas un bon plan que d’être à la fois rédacteur en chef et scénariste, excepté si on s’appelle Goscinny qui a été le meilleur rédacteur en chef de la presse avec son Pilote. »

Ceci dit, Yvan Delporte travailla pour bien d’autres supports comme Le Journal de MickeyOnkr » de Tenas en 1970 et « Les Zingari » pour René Follet en 1971), TintinLe Chicon » dessiné par Verli en 1972 (1) ) et son éditeur Le Lombard (« Johan et Pirlouit » avec Alain Maury ou « Cubitus » avec Dupa en 1994), Lucky Luke MagazineLes Contes de Lucky Luke » dessiné par Henk Albers en 1974 (2) ), Super As (traduction de « Brammetje Bram » d’Eddy Ryssack sous le titre « Colin Colas » en 1979), Schtroumpf MagazinePierrot et la lampe » pour Éric Closter et Philippe Delzenne d’après Peyo en 1989 et « La Bande des quatre vents » pour Alec Severin en 1990), (Á Suivre) avec la rubrique « Pendant ce temps à Landerneau…» ou Fluide GlacialLes Idées noires » d’André Franquin et « Allez coucher, sales bêtes ! » de René Hausman, en 1978)…, mais rarement pour Pilote (3) !

Cependant, quand Yvan Delporte était rédacteur en chef de Spirou, sur quels critères se basait-il ? « Je me basais tout simplement sur mes goûts personnels ! Ce qui était affreux, dans les débuts en tout cas, c’est qu’il m’est arrivé plusieurs fois de ne pas parvenir à définir ce qui n’allait pas dans un scénario. Le type en face de moi avait fait beaucoup d’efforts et ce con de barbu que j’étais n’était même pas capable d’expliquer pourquoi je ne trouvais ça pas bon, il pensait que je refusais arbitrairement. Un rédacteur en chef, c’est quelqu’un qui n’est jamais beaucoup aimé ; pourtant, je crois que les gens m’appréciaient, malgré le fait que je les ennuyais beaucoup. J’avais l’impression que c’est ainsi qu’il fallait faire mon métier… ».

Sans vouloir paraphraser ce qui est si bien exprimé dans « Yvan Delporte réacteur en chef », nous allons profiter de ce « Coin du patrimoine » pour accentuer certaines de ses activités moins connues, en les ponctuant d’extraits de son interview pour « Avant la case » ; ceci afin d’apporter (modestement) notre pierre à l’énorme travail fourni par le couple Pissavy-Yvernault et vous inciter à vous plonger dans la lecture de leur livre référence pour en savoir plus sur ce personnage énigmatique et ambiguë !

Arrivé à Charleroi à l’âge de dix-sept ans, Yvan Delporte fréquente toute une bande de copains insouciants (dont Maurice Rosy, son futur comparse chez Dupuis : voir http://bdzoom.com/5866/patrimoine/le-coin-du-patrimoine-bd-maurice-rosy/), forgeant ses connaissances intellectuelles et artistiques, tout en suivant négligemment des cours de dessin à l’école des Beaux-Arts. Bien que sachant donc dessiner, quand il préparait ses scénarios, il tapait tout à la machine, sans annotations particulières et surtout sans petits dessins explicatifs : « Je suis de ceux qui s’obligent à écrire un synopsis au départ et qui déterminent la disposition et la grandeur des cases. C’est une technique du métier. Malgré tout mon grand respect pour René Goscinny, je dois reconnaître qu’il lui arrivait de ne pas respecter ce principe : il mettait, par exemple, la grande case à droite, ce qui oblige à mettre des flèches pour indiquer le sens de la lecture ; alors que si la grande case est à gauche, les deux autres petites cases sont lues dans le bon ordre. » Rêvant donc de devenir dessinateur de bandes dessinées, le futur rédacteur en chef intègre les éditions Dupuis en 1945…, comme aide photograveur : l’un de ses premiers emplois consistant à retoucher les décolletés et à rallonger les jupes des personnages féminins dans les traductions des séries américaines (« Brick Bradford », « Red Ryder », « Tarzan », « Superman » ou « Rusty Riley ») jugées alors trop licencieuses par la direction de Spirou.

Et c’est en 1949 qu’il signe son premier scénario : un épisode de « Jean Valhardi » dessiné par Eddy Paape « En fait, au départ, Eddy Paape avait commencé à écrire lui-même une histoire de « Jean Valhardi » et il ne s’en sortait pas. Il m’a demandé de l’aider et, péniblement, j’ai écrit des histoires que je considère aujourd’hui comme immondes, surtout la toute première ! En général, c’était comme cela que ça se passait, ce n’était que des coups de mains que je donnais, en discutant avec l’intéressé. Je rentrais chez moi, je tapais à la machine ce qu’il m’avait dit et quand je lui tendais ma feuille dactylographiée, il était ravi. On ne peut pas écrire une histoire pour quelqu’un sans que ce quelqu’un intervienne, du moins, quand il a un peu de talent. J’ai aussi travaillé avec des gens qui dessinaient exactement ce qu’il y avait sur ma feuille, mais ce ne sont pas mes meilleures histoires ! ».

Alors que, par la suite, Yvan Delporte va se spécialiser, au niveau de l’écriture de ses scénarios, dans l’humour poétique, à ses débuts, il n’écrit que des histoires réalistes, comme ce science-fictionnesque « Alain Cardan » réalisé avec Gérald Forton, de 1957 à 1959 (4) : « Qu’est-ce que c’était mauvais, heureusement que Forton est un bon dessinateur ! Je me souviens qu’un jour, Forton m’a téléphoné. Il me ré-explique le scénario que je venais de lui envoyer : « Alain Cardan », qui est sur la planète Vénus, doit faire sauter une charge d’explosifs ; comme il n’a pas d’outils avec lui, il coupe la corde avec les dents. Je voudrais savoir, me dit Forton, comment il fait avec son scaphandre ? J’avais tout simplement oublié ce détail, cela explique la qualité du scénario ! ».

Ce n’est qu’un peu plus tard qu’il renouera avec le genre réaliste avec un court épisode de « Sandy et Hoppy » de Willy Lambil en 1969 et surtout avec son ami René Follet pour « Les Zingari » (5) en 1968 et « Steve Sèverin » en 1975 : « Par la suite, j’ai obliqué vers des histoires du style d « Isabelle », c’est le destin ! Mais je suis encore capable de faire du réalisme : si quelqu’un me le demande, que le mec est sympa et que c’est bien payé, pourquoi refuser ? ».

Et quand on lui demandait qu’elle était sa référence en bandes dessinées réalistes (sachant qu’au niveau de l’humour, c’était René Goscinny), il répondait systématiquement, avec beaucoup de sérieux : « Milton Caniff, le fabuleux dessinateur de « Terry and the Pirates » ou de « Steve Canyon » ! Sa construction des histoires est formidable. Il publiait une bande par jour, six jours par semaine et le septième jour il y avait une planche entière en couleur : il parvenait à faire deux histoires où l’on pouvait ne lire que les bandes quotidiennes ou que les pages hebdomadaires, sans qu’il y ait la moindre redondance. J’ai eu le plaisir de le rencontrer dans son studio à New York. Il travaillait d’ailleurs de façon particulière : il écrivait son histoire et faisait des croquis de ses personnages, puis envoyait ça en Californie, de l’autre côté du continent, parce que son lettreur habitait là-bas ; le lettreur dessinait le ballon et écrivait les textes à l’intérieur puis retournait le tout à Caniff qui finissait son dessin. »

Cet aspect finalement assez classique chez Delporte, beaucoup moins subversif que le personnage nous le laissait paraître, est souvent évincé par les spécialistes. Pourtant, on retrouve cette tendance dans les nombreuses séries auxquelles il a collaboré comme scénariste aux Pays-Bas (6) dans Pep puis dans Eppo : des revues néerlandaises destinées à un jeune public dont les responsables l’avaient souvent suggéré comme scénariste, même s’il avait quand même du mal à accepter les exigences de la rédaction ; ceci certainement à cause de son passé de rédacteur en chef (dixit Dino Attanasio dans « Yvan Delporte réacteur en chef ») : « J’écrivais directement mes textes en anglais ! J’étais d’ailleurs considéré comme un excellent écrivain anglophone par les scénaristes de chez Hanna-Barbera quand ils s’occupaient des « Schtroumpfs » (ndlr : voir « Le Coin du patrimoine » qui leur a été consacré : http://bdzoom.com/5932/patrimoine/le-coin-du-patrimoine-bd-«-les-schtroumpfs-»-de-peyo/) ; ceci parce que, comme je ne connais pas très bien la langue, j’étais obligé de trouver des images et que, du même coup, cela enrichit le propos. On retrouve le même phénomène en littérature ! »

Enfin, avant de le quitter à regret (lors de cette longue entrevue qu’il m’avait accordée), je lui avais demandé si, aujourd’hui, malgré ses nombreuses activités, il se considérait avant tout comme un scénariste de bande dessinée ? « Pas avant tout, mais aussi ! C’est un métier que j’aime bien, comme actuellement j’aime bien travailler pour les dessins animés. Je m’y amuse beaucoup ! » C’est alors que je ne pus m’empêcher de rajouter une ultime question sur ce qu’il pensait de la situation du 9ème art aujourd’hui ! Question à laquelle il répondit, avec un sourire narquois : « Le temps est beau pour la saison mais le fond de l’air est un peu frais, vous ne trouvez pas ? »…

Gilles RATIER, avec Laurent TURPIN aux manettes

(1) Il y signait Honoré Delbouille, pseudonyme qu’il utilisait également quand il passait à la radio en proposant, chaque semaine, de courts textes comiques ou chansons inspirés de l’actualité (protest-songs, contest-songs et detest-songs), se moquant particulièrement des Wallons wallingants, à la manière des chansonniers.

(2) En fait, il semblerait que si les éditions Dargaud (par l’intermédiaire de Claude Moliterni qui était le rédacteur en chef de ce mensuel tiré à 98 000 exemplaires !!!) ont fait appel au légendaire artiste néerlandais Henk Albers (1927-1987), pour « Les Contes de Lucky Luke », c’est que ce dernier avait déjà dessiné quelques récits complets parodiques et satiriques de l’univers du cow-boy qui tire plus vite que son ombre, réalisés pour le magazine flamand Pep, sur des scénarios de Nadita Berg, entre 1962 et 1975 : épisodes qui n’étaient pourtant pas très appréciés par Morris !

(3) Outre un court récit de trois planches illustré par Verli (« Cours de bande dessinée », en 1970), la seule série signée Yvan Delporte qui parût dans Pilote, c’est « Uhu-Man » dessiné par Jidéhem, en 1967 ; mais ce n’était qu’une reprise de planches publicitaires (il y en avait huit en tout) qui étaient publiées un petit avant ou simultanément dans Spirou et Tintin !

(4) Tout « Alain Cardan » est réuni en quatre albums qui sont aujourd’hui disponibles au Coffre à BD (http://www.coffre-a-bd.com/cgi-bin/boutique.bin?s=0) ; à noter que l’on trouve aussi chez cet éditeur la seconde longue aventure de « Bobosse » où Delporte et Peyo ont aidé Marcel Remacle au scénario (« Les évadés de Trifouillis »), l’intégrale de « Sam et l’ours » de Lagas dont un récit complet de huit pages est écrit par Delporte en 1973, ainsi que le début de l’intégrale d’« Onkr », l’abominable homme des glaces créé par Tenas et Jean Malac en 1961, dont Delporte reprit le scénario le temps de six épisodes, entre 1970 et 1972, dans Le Journal de Mickey.

(5) Trois albums en noir et blanc (ce qui met particulièrement bien en valeur le somptueux dessin de René Follet) sont parus aux éditions Hibou entre 2004 et 2008 ; ils compilent ces douze courts récits de dix planches chacun, créés pour Le Journal de Mickey en 1971 (avant d’être repris dans Spirou en 1985) ; voir aussi notre « Coin du patrimoine » consacré à ce fabuleux dessinateur : http://bdzoom.com/spip.php?article3428.

(6) Il s’agit de séries comme « Bandonéon » avec Dino Attanasio (en 1969) dont seules deux aventures (sur six) ont été traduites chez Deligne en 1979, « Alfred de Wees » avec Bretécher (voir notre précédent « Coin du patrimoine » sur Le Trombone Illustré), « Llewellyn Fflint » avec Peter van Straten en 1972, « Anna Tommy » avec Peter De Smet en 1972, « Steve Sèverin » avec Follet en 1975 (traduit dans un album chez Glénat en 1981) et « Brammetje Bram » (alias « Colin Colas » en France et en Belgique dans Super As et Super J ou « Pitje Pit » en Allemagne dans Zack) avec Eddy Ryssack en 1979 ; mais aussi d’histoires de « Donald Duck » pour la revue éponyme néerlandaise, ainsi que des textes pour les « Manuels des Castors juniors » illustrés par Lucien De Gieter vers 1973 puis par Eddy Ryssack, en 1975, lesquels ont également été repris, en France, dans les publications Disney-Hachette.

Galerie

Une réponse à Yvan Delporte

  1. Bdzoom dit :

    Hello Gilles ! J’ai repéré une petite erreur dans ta chronique consacrée à Delporte : ce n’est pas Philippe Bercovici qui a dessiné l’album « Cœur » paru chez Bédéscope, mais Frédéric Jannin. Bercovici en avait fait un autre qui s’appelait ?Veni, Vedi, Bercovici? et qui reprenait les planches muettes publiées dans la revue Aïe !. C’est moi qui avais produit ces deux petits albums qui étaient réservés aux clients de la librairie Bédéscope. Amicalement !
    Jean-Claude de la Royère

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