Le Trombone illustré

Beau doublé pour les éditions Dupuis ! D’une part : la réédition bienvenue de l’album cartonné réunissant les trente numéros du mythique Trombone illustré (1) avec, en bonus, les illustrations réalisées pour un jeu éducatif et amusant intitulé « Le Petit Rédac’chef » (offert à Yvan Delporte pour ses 50 ans) ; le tout préfacé par Alain De Kuyssche qui en profite pour nous rappeler qui étaient ces éditeurs lorsque Charles Dupuis accepte le projet de ce qui va devenir un moment unique de la presse écrite…

De l’autre, la parution d’une passionnante monographie consacrée à celui qui fut le principal instigateur de ce journal de huit pages pliées en deux dans Spirou : « Yvan Delporte réacteur en chef »… Et voilà qui va nous permettre d’alimenter deux « Coin du patrimoine » consécutifs !

C’est donc sous l’impulsion d’Yvan Delporte et d’André Franquin (le dessinateur de « Gaston » y lança ses célèbres « Idées noires » et y dessina un épisode inédit du « Marsupilami » scénarisé par Delporte, ainsi que de magnifiques titres jonchés de jeux de mots très laids) que ce supplément fut réalisé, « clandestinement », dans les caves des éditions Dupuis ; il fut encarté, trente semaines durant, au milieu de l’hebdomadaire de Marcinelle, du 17 mars au 20 octobre 1977.

Souffle de liberté résultant de l’explosion de la bande dessinée adulte, Le Trombone illustré a secoué ce magazine pour enfants alors ronronnant et plutôt bien-pensant : les nouvelles générations pourront y puiser, encore, bien des idées et constater que cet humour dévastateur, généré par cette bande de trublions, n’a pas pris une ride : « L’idée est partie de mon souhait d’aborder certains sujets que l’on évitait soigneusement, jusque-là, d’aborder dans Spirou. Il y a des choses qu’il ne fallait pas dire aux gosses et c’est dommage ! » (2)

Pour remplir le sommaire de leur journal dans le journal et illustrer leurs délires rédactionnels, Delporte et Franquin avaient fait appel, à quelques dessinateurs venus de la presse plus adulte (de Pilote surtout) comme Gotlib, Jean-Jacques Loup, Alexis, F’Murrr (qui y dessina les déroutants « Miroirs de Marguerite » et « Ala et Lolli »), The Tjong Khing, Georges Beuville ou encore Jean-Claude Mézières, Jacques Tardi, Enki Bilal, Mœbius et Serge Clerc : ces cinq derniers ayant surtout illustré, sur le principe du cadavre exquis, un grand feuilleton romanesque intitulé « Le Maître des hauts plateaux », lequel fut laissé inachevé au milieu d’un suspense insoutenable…. ; c’est aussi le cas pour Didier Comès qui commençait alors à se faire un nom avec des récits fantastiques comme « Ergun l’errant », alors qu’il réalisait, pour Le Trombone, des bandes humoristiques (oui, oui, humoristiques, vous avez bien lu) (3) comme « Les Zozos », « Les Durs » ou « La Nef des fous » !

Ces joyeux lurons employèrent également des auteurs issus de la concurrence directe (le journal Tintin), tels Derib, Serge Ernst (qui n’avait pas encore rejoint la rédaction de Spirou car ses « Clin d’œil » dans Tintin étaient alors à leur apogée) ou Dany : ce dernier y réalisa d’ailleurs une superbe « Idée noire » à la suite de Franquin, entre autres travaux illustratifs.

Notre duo infernal donna aussi leur chance à quelques jeunes auteurs comme Frédéric Jannin (qui y place, dès le premier numéro, son « Germain et nous… » scénarisé par son pote Thierry Culliford, le fils de Peyo), Didgé (à qui l’on doit « Les Ouvriers du tartre » et une « Idée noire ») et son complice Julos (« Noé »), Hugues Servé, Gabriella Verna…, et même Bernard Hislaire (alias Yslaire) qui se dissimulait alors sous le pseudonyme de Nous Deux.

Quelques traductions alimentèrent également le contenu décapant du Trombone : ainsi, les pages d’humour noir de Grzegorz Rosinski, publiées originellement en Pologne (dans le magazine Relax), y prennent naturellement place ; à noter que ce dessinateur signait aussi Rosek, dans Spirou, des histoires de science-fiction bien éloignées du « Thorgal » qu’il venait de créer simultanément, avec Jean Van Hamme, dans Tintin !!!

Yvan Delporte maîtrisant parfaitement l’anglais et le flamand, il y traduit aussi les bandes ironiques du hollandais Peter De Smet (« Parrain, fils & co », « Zapapa y la revolución » et « Le Cuirassé Honneur et Patrie »), les étonnantes « Tête-Bêche » (« The Upside Downs of Little Lady Lovekins and Old Man Muffaroo ») que l’Américain Verbeek (4) avait dessiné de 1903 à 1905…, et le drolatique « Fernand l’orphelin » qu’il avait lui-même créé avec Claire Bretécher, huit ans plus tôt, pour la presse néerlandophone (5).

Enfin, quelques auteurs maison, triés sur le volet, complétèrent l’équipe de base : René Hausman (qui y dévergonda sa petite « Zunie » et relaya Franquin sur de somptueuses « Idées noires »), Jean Roba (avec « Le 6ème jour »), René Follet (qui était l’un des illustrateurs des irrésistibles contes fantastiques de Fredric Brown), Marc Wasterlain, Charles Degotte (« Elmer Dunord »), Peyo, Jamic, Raymond Macherot, Paul Deliège (« Les Imposteurs sont parmi nous ! »), Will et même Jijé (avec des planches étonnantes mettant en scène le Pancho de « Jerry Spring » sur le mode humoristique dans « Que Barbaribad ! »).

Un autre auteur classique et pilier de Spirou fit également impression : c’est Sirius, de son vrai nom Max Mayeu, avec son « Arthur Gordon Penterghast » (une parodie de son « Pemberton » (6) publié dans Pilote) !

Dans le n°16 de Schtroumpf Fanzine (en février 1978), le passionné Henri Filippini nous racontait la création de ces deux séries qui révélèrent le créateur de « L’Épervier bleu » ou de « Bouldaldar » à la nouvelle génération des amateurs de bandes dessinées: « Si les premiers récits de « Pemberton » sont signés Sirius et Gérald Forton, c’est parce que Forton encrait les planches réalisées au crayon par Sirius, planches que ce dernier lui laissait lorsqu’il venait d’Espagne (où il résidait) pour se rendre en Belgique. Puis, Forton trainant de plus en plus sur sa mise à l’encre, Sirius décida de prendre entièrement en main la destinée de son vieux marin devenu l’une des vedettes du journal Pilote… Le succès de la série est tel que Delporte lui demande alors de créer un personnage proche de « Pemberton » pour son Trombone illustré : ça sera « Arthur Gordon Penterghast », tout aussi hâbleur et menteur que son cousin. Il faut signaler, pour la petite histoire, que René Goscinny avait assez mal pris la chose, mais qu’une correspondance amicale entre Sirius et lui a finalement tout arrangé », des confidences obtenues de Sirius lui-même, mais qui n’ont pas pu être fidèlement retranscrites, suite à une panne de magnétophone : et oui, à l’époque, la technique n’était pas ce qu’elle est aujourd’hui !!!

Finalement, comme le constate Frédéric Jannin dans l’indispensable « Yvan Delporte réacteur en chef » de Christelle et Bertrand Pissavy-Yvernault, c’est plus par lassitude que par censure (comme le veut la légende) que Delporte et Franquin jetèrent le gant… Mais l’aventure n’a pas été vaine puisqu’elle permit rapidement l’éclosion d’un esprit plus frondeur au sein même de Spirou, esprit favorisé par le nouveau rédacteur en chef Alain De Kuyssche, ne serait-ce que par l’arrivée des « Hauts de pages » de Yann et Conrad !

Justement, ces deux énergumènes étaient montés de Marseille à Bruxelles dans le but d’être publiés dans le Trombone, mais ils sont arrivés trop tard : précisément la semaine où tout s’est arrêté ! Ce n’était pourtant que partie remise puisqu’en mai 1982, Yann et Conrad ayant intégré l’organisation du salon de bandes dessinées de Marseille-ESCAE (une école de commerce), ils invitent l’équipe du Trombone. Et Delporte a aussitôt l’idée de fabriquer, pour l’occasion, un unique numéro pirate : Le Tromblon illettré ! (7) « C’était un pari de Marseillais fervents de bandes dessinées. En ce temps-là, le midi connaissait très mal la bande dessinée. Ils avaient organisé cela pour leur école de commerce. Il a été décidé de faire quelque chose comme un Trombone, mais Franquin avait promis à monsieur Dupuis de ne jamais faire Le Trombone Illustré ailleurs que dans Spirou. C’est donc devenu Le Tromblon illettré. C’était le même boulot que pour Le Trombone, mais au lieu d’être dans une cave à Bruxelles, nous étions dans une salle à Marseille. Conrad a dessiné une page de titres et j’étais fâché avec lui parce que cette planche était pleine de nanas déshabillées : elles avaient toutes le même corps, je lui ai reproché de n’avoir dessiné que des poupées gonflables. Il a changé depuis… » (8)

L’excellent livre sur Delporte n’en montrant que quelques extraits comme le bandeau-titre par Yann et Conrad, les dessins de « La Mitre railleuse » d’André Franquin, les illustrations de Gotlib, Enki Bilal, Alain Voss et Philippe Bercovici, un strip de Bruce Krebs ou encore une demi-page due à François Walthéry et Yvan Delporte, nous nous permettons de vous en montrer d’autres passages : notamment la suite du « Maître des hauts plateaux » par Charlie Schlingo, Edmond Baudoin, Georges Ramaïoli et Christian Vicini ou une « Idée noire » signée Philippe Vuillemin !

Ce qui est aussi assez amusant, c’est que cet irrévérencieux évènement de huit pages (qui proposait aussi des pages inédites de « Zunie » par Hausman, de « Germain et nous » par Jannin et Delporte ou de « Bob Marone » par Yann et Conrad), où les collectionneurs de bandes dessinées en prenaient pour leur grade, a été totalement improvisé en un week-end et qu’il fut ensuite proposé à la vente par correspondance (20 francs franco de port) par le fanzine local Bédésup : revue amateur dont l’idéologie était loin de correspondre à celle de ce sympathique anar trop méconnu du grand public qu’était Yvan Delporte !

Gilles RATIER, avec Laurent TURPIN aux manettes

(1) Il existait déjà un premier album (tiré à 13 209 exemplaires, en 1980, par les éditions Dupuis), lequel côte aujourd’hui 150 euros au BDM, réalisé à partir des trente numéros du Trombone que Michel Dupuis avait soigneusement dégrafé et enlevé des exemplaires invendus de Spirou : ces derniers étant stockés en attente d’être compilés en recueils qui, de toute façon, ne reprenaient pas les suppléments.

Par ailleurs, les bandeaux-titres dessinés par Franquin pour le Trombone ont été édités en port-folio aux éditions Marsu Productions, en 2000 (180 euros au BDM), puis réédités en album dans un tirage de luxe limité (sic !) à 6000 exemplaires, toujours chez Marsu, en 2005.

(2) Extrait d’une interview d’André Franquin (par Numa Sadoul) parue dans « Et Franquin créa la gaffe » aux éditions Schlirf Book, en 1986.

(3) Cependant, quand on connaît sa carrière, cela n’a rien de vraiment étonnant ! En effet, Didier Comès, qui était un copain de René Hausman et de Paul Deliège, a commencé à être publié, vers 1969, dans le supplément jeunesse du quotidien belge Le Soir, où il a multiplié les séries éphémères et amusantes : « Hermann » (gags mettant en scène une sauterelle et une marionnette), « Swentebold » (un petit musicien), « Les Cheeses » et quelques pages scénarisées par Michel Noirret. Il collabore ensuite à Spirou, en 1971, en signant trois gags d’« Homard Vigilant » en compagnie de Paul Deliège, puis à la version belge de l’hebdomadaire Pilote où il réalise plusieurs « Pages d’actualité » et gags en une planche (« Comèseries »), en 1972.

(4) En fait, Verbeek (de son vrai nom Gustave Verbeck) était d’origine néerlandaise, mais il était né au Japon et avait poursuivi ses études artistiques à Paris ! Une première traduction française de ses bandes narrativement insolites (il fallait retourner les bandes pour connaître la suite de l’histoire) fut publiée dans Charlie Mensuel en 1974 avant de faire l’objet d’un album intitulé « Dessus-Dessous » aux éditions Horay, en 1977 : donc publié en même temps que l’échantillon proposé dans le Trombone !

(5) « Fernand l’orphelin » n’était que la traduction d’« Alfred de Wees » qui parut dans le journal hollandais Pep, de 1971 à 1972. Cette série fut aussi l’un des prétextes de l’arrêt du Trombone, Charles Dupuis ayant refusé d’en publier certains textes (qui, rappelons-le étaient dus à Delporte) et que le même Delporte avait rayé alors avec de gros traits noirs, soi-disant parce qu’il ne pouvait pas faire autrement : Claire Bretécher étant en vacances !!!

(6) Il y eut quatre recueils des récits de « Pemberton » aux éditions Dargaud, entre 1976 et 1981 et aujourd’hui, on peut lire en ligne les souvenirs fantastiques que ce marin aimait à raconter à Jonathan, le serveur du bar où il se faisait payer des boissons fortes, sur http://coffre-a-bd.com/series/pemberton.htm. Cet éditeur a, par ailleurs, permis l’existence en album d’une aventure inédite : « Les Effilochés du crépuscule » (http://www.coffre-a-bd.com/cgi-bin/albumsserie.bin?t=Pemberton&s=0).

(7) Entre-temps, Delporte, Franquin et une partie de leur équipe habituelle (Gotlib, Mézières, F’Murrr, De Smet, Hausman, Jannin, Mœbius, Sirius, Servé, Roba, Wasterlain, Didgé, Deliège, Bilal, Loup, Bercovici, Julos…) lancèrent, au sein d’(Á Suivre), le très « intellectuel » mensuel des éditions Casterman, une rubrique déconnante de huit pages qui rappelait énormément Le Trombone : « Pendant ce temps à Landerneau… ». Mais malgré les signatures supplémentaires et prestigieuses de Jean-Claude Forest, Christian Binet, Cabu, Daniel Goossens, Pierre Wininger, Martin Lodewijk, Kerkeloux, José Muñoz et Carlos Sampayo, Sergio Toppi, Lejeune, Max Cabanes, Fred, André-François Barbe, Nicole Claveloux, Paul Carali, Grazia Nidasio…, l’expérience tourna court (d’octobre 1978 à octobre 1979) : l’humour piquant de nos deux comparses tombant souvent à plat en arrivant, comme un cheveu sur la soupe, au milieu des récits beaucoup plus sérieux de Hugo Pratt, Milo Manara, Jacques Tardi, Victor de la Fuente, Chantal Montellier, Francisco Solano Lopez, François et Luc Schuiten, Andreas et François Rivière, Didier Comès, Jacques Ferrandez et Rodolphe, Jean-Claude Servais, Jean-Claude Claeys, Guido Crépax… D’ailleurs, comme le disait, lui-même, Yvan Delporte : « Le Trombone est devenu culte, pas Landerneau ! »

(8) Extrait d’une interview d’Yvan Delporte pour l’ouvrage « Yann & Conrad : une monographie » de Vivian Lecuivre (avec Serge Buch et Gilles Ratier), aux éditions Mosquito, en 2007.

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3 réponses à Le Trombone illustré

  1. Patrick Gaumer dit :

    Cher Gilles,
    Très bien ta rubrique sur le Trombone illustré. Juste une précision, les planches de Rosinski sont inédites et ne sont pas des reprises de Relax comme me l’a confirmé l’ami Grzegorz dans une série d’entretiens à paraître au Lombard :

    « PG : Survient alors l’aventure du Trombone illustré, le supplément « autonome » de Spirou, cornaqué par Delporte et Franquin. Comment t’es-tu retrouvé dans cette aventure ? Et, tout d’abord, te souviens-tu de ta première rencontre avec Yvan Delporte ?

    GR : Et comment ! Il travaillait lui aussi rue de Libourne. La première fois que je l’ai vu, j’avais rendez-vous avec Thierri Martens. Ce devait être en 1976. J’arrive là-bas et Martens n’était pas là. Je vois une espèce de bonhomme avec les pieds sur la table, le genre un peu cow-boy. Il m’apostrophe : « Vous voulez quoi ? » Je me suis excusé et je suis sorti. Plus tard, nous avons sympathisé et je l’ai retrouvé dans la cave. Vraiment dans la cave. C’est là que se préparait Le Trombone Illustré. Il m’a présenté ses copains, Franquin, Hausman, Jannin. C’était une période merveilleuse.

    PG : Tu commences donc à travailler pour le Trombone Illustré.

    GR : Après un gag en solo, j’ai encore demandé un coup de main à mon copain Jaroszynski. Des années plus tard, il a repris l’histoire « Hold-Up » sous la forme d’un sketch radiophonique. Je l’ai entendu. Ce n’était pas mal du tout.

    PG : Là, tu n’hésites plus à employer ton patronyme. Tu collabores ainsi à quatre numéros du fameux Trombone.

    GR : Oui. Dommage que l’aventure se soit trop vite terminée. C’était un joli support, très novateur pour l’époque. »

    Bises

    Patrick Gaumer

    • Minéry dit :

      Bonne nouvelle que cette réédition.
      Bien bel article bien documenté.
      Bravo

      • S. du aaablog dit :

        Sans vous faire la morale, il aurait été utile de parler de la qualité de fabrication de cette onéreuse réédition. Sans entrer dans le jargon, comment passer sous silence tant de médiocrité, des images plus que floues, scannées à la va vite, une maquette bâclée, telle qu’en témoigne la couverture. A 70 euros l’intégrale (prix hautement prohibitif pour un livre de cette nature), la ligne éditoriale dite de « pérennisation du patrimoine », l’aspect série limitée… un tel travail de sagouin, comme j’en ai rarement vu ces dernières années, devrait être dénoté.

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