Quelques documents historiques sur le 9e art et nouveautés oubliées du passé…

Ayant toujours voulu avoir sous la main un guide précis et très illustré de toutes les publications contenant les bandes dessinées qui ont bercé son enfance, Victor Cypowyj s’est lancé dans une « Anthologie historique de la bande dessinée », de la préhistoire à 1980, qu’il vient d’autoéditer. Le premier tome se présente sous la forme de quatre épais opus (de trois cents pages chacun), qui ont nécessité, en tout, pas moins de dix ans de travail ; et notre amateur s’apprête à sortir les six volumes du tome 2 : mille sept cents pages qui sont déjà rédigées et mises en forme. Cette encyclopédie fort illustrée, ce qui n’est pas forcément le cas de celles existant actuellement, devrait totaliser, en fin de compte, vingt-deux volumes.

On reste pantois devant ce travail de fourmi qui présente toutes les bandes dessinées franco-belges, italiennes et américaines publiées dans les périodiques de l’époque : avec un historique et un résumé des séries abondamment illustrés par des couvertures et des planches intérieures.

Évidemment, ce travail de titan engendre quelques petites erreurs de noms ou d’attributions bien pardonnables, mais dans l’ensemble, l’ouvrage est très bien documenté ; pour commander les quatre premiers opus, tout est expliqué ici : http://r.leone.free.fr.

Alain S. Lerman est un autre passionné qui a réalisé également, tout seul dans son coin, un autre monumental ouvrage autoédité concernant le 9e art : « L’Encyclopédie historique du journal Tintin-Kuije ». Déjà auteur, en 1979, de l’« Histoire du journal Tintin » aux éditions Glénat (opus broché en noir et blanc qui ne concernait, alors, que l’édition française de l’hebdomadaire Tintin), ce livre est plus qu’une mise à jour, puisqu’il totalise sept cent douze pages et deux mille cinq cents visuels : toutes les couvertures du magazine des éditions du Lombard, sauf une cinquantaine de couvertures des recueils cartonnés du journal dont la reproduction a été interdite par Moulinsart, sous le prétexte qu’elles ont été dessinées par Hergé…

Aujourd’hui, cet historique recensant toutes les bandes dessinées et tous les auteurs (avec courtes biographies à l’appui) publiés dans Tintin, Kuifje (la version néerlandaise), Tintin sélection, Tintin reporter, Hello Bédé, etc., est finalisé dans une édition à compte d’auteur à mille exemplaires uniquement disponible par correspondance. Là encore, on regrettera que cette référence, pourtant incontournable, contienne encore quelques petites erreurs biographiques, mais il semble que ce soit, malheureusement, bien souvent le lot de ce genre d’ouvrages concoctés en dilettante.

N’hésitez pas, cependant à soutenir cette démarche patrimoniale (comme celle de Victor Cypowyj) en commandant ce livre chez l’auteur, à l’association Kronos : 2, traverse de la Marine, 13600 La Ciotat (téléphone : 0442082770) ou au Coffre à BD (http://www.coffreabd2.com/cgi-bin/boutique.bin?s=0&W=Lerman). Leurs coûts vous paraîtront peut-être élevés, mais ils sont tout à fait justifiés, vu le nombre de pages et de temps passés à leur réalisation.

Troisième ouvrage indispensable à votre culture bédéesque, « Bande dessinée, imaginaire & franc-maçonnerie » (vingt-six euros aux éditions Dervy) est également une grande œuvre due à deux autres passionnés : Manuel Picaud et Joël Gregogna. Le premier est le rédacteur en chef du site auracan.com et le second est auteur de plusieurs essais sur le langage ésotérique du 9eart, ayant déjà abordé cette thématique dans « Corto l’initié » ou « Les Arcanes du Triangle secret », par exemple.

Cet épais document, lui aussi très bien illustré, se penche donc sur les rapports entre la bande dessinée et la franc-maçonnerie : l’histoire, mais aussi les valeurs, de ces deux univers ayant, en effet, de nombreuses similitudes, ne serait-ce que par leur recherche d’une certaine reconnaissance.

Manuel Picaud et Joël Gregogna à Épinal en mai 2013. © DR

« La première a pour mission ambitieuse de préparer la concorde universelle. Née au Siècle des Lumières, elle se rattache souvent aux constructeurs de cathédrales, aux templiers, voire plus loin encore, à l’Égypte ancienne et aux plus grands mythes, comme si elle se cherchait une légitimité auprès des grands anciens. Il en est de même pour la seconde, dont la mission originelle était pourtant uniquement de divertir, au mieux, un lectorat populaire en manque de distractions et d’imaginaire. Elle est née au XIXe siècle et se cherche, elle aussi, par l’intermédiaire des écrits de chercheurs érudits, des rattachements aux premières formes des séquences dessinées ; lesquelles, finalement, pourraient bien remonter à l’art rupestre », du moins si on en croit le préfacier de ce livre exaltant sur deux arts pourtant assez discrets : un certain Gilles Ratier (voir aussi http://bd75011.blogspot.fr/2013/06/evolution-du-blog-de-manuel-picaud.html).

Enfin, terminons, ce panorama sur les récents ouvrages remarquables concernant l’histoire de la bande dessinée en signalant la contribution de notre collaborateur Dominique Petitfaux à l’excellent article de Nelly Feuerhahn sur la dessinatrice anglaise Posy Simmonds, publié dans le n° 37 de la très sérieuse revue semestrielle Humoresque.

C’est d’ailleurs tout cet opus, axé sur le thème « adapter le comique et l’humour » et qui s’apparente à un livre avec ces deux cent trente copieuses pages, qui est illustré par des dessins peu connus de l’auteur de « Gemma Bovery » et de « Tamara Drewe » (voir : Tamara Drewe de Posy Simmonds, Grand Prix 2009 de la Critique Bande Dessinée) ; dont ses peu connus cartoons, strips et diverses bandes pour The Sun ou The Guardian.

Voilà qui nous rappelle que la bande dessinée a longtemps été proposée, en avant-première, dans des magazines et des quotidiens, surtout de l’autre côté de l’Atlantique ; ne serait-ce qu’à travers les bandes publiées, quotidiennement, sous forme de strips. Les éditions Actes Sud dirigées par Thierry Groensteen, autre grand nom de la réflexion livresque sur le 9e art, nous en proposent un exemple frappant avec l’intégralité de ceux de « Nancy » d’Ernie Bushmiller, publiés entre 1943 et 1945.

Plus connue sous le titre où elle a été éditée en France dans les publications des éditions Mondiales de Cino Del Duca (L’Intrépide, Hurrah !, Intimité, Télé-Poche, etc.), c’est-à-dire « Arthur et Zoé », cette amusante bande dessinée est considérée par les nouveaux exégètes comme la quintessence du comic strip, alors que les plus anciens, il y a encore peu de temps, la pointaient encore du doigt comme l’exemple de la BD américaine sans intérêt, se basant uniquement sur ses mauvaises traductions dans les magazines précités. Il faut dire aussi que ses gags d’une simplicité désarmante et son graphisme réduit à l’essentiel ne plaidaient guère en sa faveur… Les strips proposés ici, et qui reflètent le contexte particulier de la Deuxième Guerre mondiale, permettent toutefois une relecture plus sophistiquée : « L’auteur ne cessant de jouer avec les lois de la figuration, de la ressemblance, de l’illusion d’optique, et avec les codes mêmes du dessin. Rien d’étonnant, donc, si les artistes et les intellectuels (de Andy Warhol à Art Spiegelman, en passant par Joe Brainard) ont exprimé leur admiration pour cette œuvre totalement culte. », nous prévient quand même Thierry Groensteen dans un court, mais efficace communiqué de presse.

« Ben » du cartoonist Sherbrookois Daniel Shelton, est un autre comic strip familial publié au Québec depuis 1996, mais que l’on retrouve également dans de nombreux quotidiens américains ou anglo-saxons, et même aux Philippines. Par ailleurs, sa version française est de plus en plus en populaire, notamment depuis qu’elle a été compilée sous forme de sept albums brochés par Les 400 coups, diffusés en France entre 2008 et 2011. Les Québécois des éditions de la Pastèque, très sensibilisés par le patrimoine BD de leur propre pays, viennent de prendre le relais en proposant une véritable intégrale en opus cartonnés plus épais (deux cents pages) et qui démarre avec le volume 5 ; c’est-à-dire par les strips qui n’ont pas encore été publiés précédemment en fascicules et qui correspondent aux tomes 9 et 10 originaux.

Ils mettent principalement en scène Ben Hatley, un retraité d’Oshawa en Ontario, avec son épouse Olivia, leur fille Patty Tokoname, son mari Nathan et ses parents qui vivent à Vancouver, et leurs deux enfants Nicolas et Michael. Ils ont également deux autres enfants, nommés Alec et Mia. Bien que le personnage principal soit un retraité, cette bande dessinée ne se limite pas aux stéréotypes du monde des personnes âgées, en profitant plutôt pour montrer nos aînés comme des gens modernes et dynamiques. Voici donc, encore, une opération patrimoniale à soutenir sans hésiter ! Hélas, si les comics trips anglo-saxons se sont rapidement trouvé une place dans le paysage de la bande dessinée mondiale, cette forme de narration a, hélas, beaucoup plus de mal à exister aujourd’hui, en dehors d’Internet : les journaux ne payant plus, ou alors très mal, pour diffuser ce genre de créations.

Un strip de « Ben » en anglais et en couleurs.

Autre sorte de BD correspondant à une culture précise, les fumetti (c’est-à-dire les bandes dessinées populaires italiennes, proposées la plupart du temps en noir et blanc dans des petits formats à forte pagination) ont aussi bien du mal aujourd’hui à résister, alors que ces pockets avaient envahi l’édition du 9e art francophone entre 1940 et 1980. Aujourd’hui, outre les efforts des éditions Mosquito ou Pavesio et la publication de Captain Swing !, le dernier magazine des éditions Aventures & Voyages devenues Mon journal, il n’y a plus guère que les éditions Clair de lune qui en traduisent quelques séries mémorables.

Ainsi nous ont-ils proposé, ces derniers temps, le quatrième tome de la palpitante « Histoire de l’Ouest » de Gino D’antonio, relayé pour le dessin par Renzo Calegari et Renato Polese (voir « L’Histoire de l’Ouest » T1 et T2 par Gino D’Antonio, Renzo Calegari, Renato Polese…)

Une page originale de l'« Histoire de l’Ouest » de Gino D’antonio,

et la version française des n° 441 à 443 du célèbre western « Tex », dans leur collection brochée Encre de Chine (voir « Tex » ou notre dernier « Coin du patrimoine » consacré à Aldo Capitanio, une étoile filante des fumetti…).

Cet opus, jusque-là inédit dans nos contrées, est magistralement dessiné par Victor de la Fuente en ce qui concerne les deux premiers épisodes [voir aussi Victor de la Fuente] et par Fabio Civitelli [pour la troisième aventure]. Inutile de vous dire que l’on vous conseille fortement l’achat de ces rescapés du temps de la bonne vieille BD de papa.

Les éditions Artège, dont nous n’avions, à notre grande honte, pas encore parlé, privilégient elles aussi ce patrimoine du 9e art familial que certains exégètes jugent désuet, sans n’en avoir souvent jamais lu une seule page.

La réédition du romantique « Dolorès de Villafranca » de Noël Gloesner [voir Noël Gloesner] et Marijac, paru dans le magazine Mireille en 1956, permet, justement, de démontrer combien certaines œuvrettes peu connues des nouvelles générations sont dignes d’intérêt : cette histoire très forte d’amour et de haine, drame familial sur fond de corridas et de guerre civile espagnole, étant sublimée par un dessinateur au sommet de son art ; même si ce dernier est aujourd’hui injustement oublié, sauf par certains de ces pairs comme Félix Meynet qui en a réalisé la très belle couverture. 

Le duo Marijac-Gloesner devrait être encore à l’honneur prochainement, avec une nouvelle réédition toujours mise en valeur avec l’aide de Félix Meynet, chez Artège : il s’agit d’ « Hello Jim », un récit paru dans Frimousse, en 1967

Originellement issu de la mouvance catholique, cet éditeur propose d’autres curiosités patrimoniales bien restaurées et recolorisées, notamment la courte série « Yum Yum », en deux albums.

Ces tribulations turbulentes d’une jeune Chinoise intrépide et malicieuse étaient réalisées par Jean Sidobre, prolifique illustrateur jeunesse surtout connu comme dessinateur de bandes dessinées érotiques sous le pseudonyme de G. Lévis [voir : « Liz & Beth » et Bédéadult’], et étaient publiées, initialement, dans la revue anglaise Princess Tina, à partir de 1969.

Seul regret, c’est qu’aucun appareil critique ne puisse accompagner tous ces albums, pour apporter quelques précisions sur le contexte de l’époque où étaient publiées ces bandes dessinées représentatives de toute une époque.

Gilles RATIER

 

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