« Gil Jourdan »

Poursuivant leur formidable politique patrimoniale qui remet en valeur les séries publiées dans le journal Spirou, les éditions Dupuis nous proposent une nouvelle et somptueuse intégrale : les enquêtes de « Gil Jourdan » !

Et sont réunies ici les quatre premières histoires policières de cette série qui a marqué le 9ème art par son humour décalé, ses scénarios efficaces et son dessin qui reste un modèle de lisibilité : « Libellule s’évade » publiée dans Spirou en 1956, « Popaïne et vieux tableaux » (1957), « La Voiture immergée » (1958) et « Les Cargos du crépuscule » (1959).

Sachez cependant qu’il existait déjà une première intégrale des aventures irrésistibles de ce détective privé, flanqué de ses comparses Libellule, Crouton et Queue-de-cerise, également publiée chez Dupuis à partir de 1985 (sous le titre de « Tout Gil Jourdan »), mais qui ne contenait que les trois premières.

Cependant, elle proposait, en sus, une préface de maître Tillieux lui-même, une décortication éditoriale signée M. Archive (alias Thierry Martens) et deux histoires complètes jusqu’à lors inédites en albums : « La Poursuite », douze pages publiées en 1963 où est narrée la première rencontre entre l’inspecteur Crouton et le cambrioleur André Papignolles dit Libellule, et « Les Vacances de Crouton », six planches fantaisistes et débridées datant de 1964 (1).

Ne vous inquiétez pas, ces deux petits joyaux seront bien entendu intégrés dans cette nouvelle entreprise éditoriale qui privilégie l’ordre chronologique de réalisation. Vous pouvez donc revendre sans regret vos anciennes éditions à votre libraire ou soldeur favori (ou encore les offrir à vos enfants ou à vos amis si vous n’êtes point vénal), d’autant plus que la présente version est un très bel écrin pour deux cent quarante pages restaurées et imprimées sur du beau papier, le tout étant truffé de documents souvent rares et peu connus (même des amateurs), lesquels illustrent le très intéressant dossier préparé par José-Louis Bocquet en ouverture à ces quatre chefs-d’œuvre impérissables en bande dessinée.

D’ailleurs, dans ses trente pages d’introduction à l’œuvre, le scénariste et directeur littéraire de chez Dupuis nous explique, précisément, pourquoi Maurice Tillieux reste au panthéon personnel de tant de lecteurs et de dessinateurs. Et il commence son propos en nous signalant qu’« Aujourd’hui, dans son atelier bruxellois, François Schuiten (qui personnifie pourtant la rupture avec la tradition graphique belgo-centriste) se révèle ému devant la planche de « Gil Jourdan » dont il est le propriétaire. Il n’est cependant pas question de nostalgie chez Schuiten, mais bien de reconnaissance. Celle d’avoir appris dans ces albums d’enfance la grammaire subtile de la bande dessinée, cet équilibre fragile entre les mots et les images, cette manière de conter par omission. Que se passe-t-il entre deux cases ? Tout l’art invisible de la bande dessinée se résume à cette question. Ce sont Tillieux et ses amis, au début des années cinquante qui, les premiers, ont donné une réponse. »

Un peu plus loin, il nous rappelle que Tillieux, amateur de polar, transcende le genre en y insufflant une dose maximum d’humour, trouvant le bon dosage entre dérision et action ; ceci quelques années avant que Michel Audiard ne le formalise au cinéma avec « Les Tontons flingueurs ». Car Tillieux s’impose avant tout comme un fabuleux dialoguiste, n’hésitant à remanier et recycler d’anciens scénarios en y peaufinant les discours de ces personnages pour mieux faire entendre les mots posés sur le papier et en modernisant son dessin de plus en plus efficace et maîtrisé : comme ce fut le cas pour « Traffic de coco », une enquête de « Félix » (en 1949), dont la trame et certaines scènes ont été réutilisées pour « Popaïne et vieux tableaux » (2). D’ailleurs, les amateurs n’ignorent pas que le triangle Jourdan – Libellule – Crouton n’est qu’un habile démarquage du trio Félix – Allume-Gaz – Cabarez, les personnages principaux de la série « Félix » publiée dans les Héroïc Albums, de 1949 à 1956.

Nous avons déjà parlé, en long et en large, de l’œuvre intemporelle de Maurice Tillieux dans notre rubrique « Le Coin du patrimoine » (voir par exemple http://bdzoom.com/1467/interviews/lenvers-des-planches-de-maurice-tillieux/, http://bdzoom.com/spip.php?article3191, http://bdzoom.com/spip.php?article3479, http://bdzoom.com/spip.php?article3760 ou http://bdzoom.com/spip.php?article3567) et il est certain que nous en reparlerons encore longtemps… Alors, qu’est-ce que nous allons bien pouvoir vous raconter de nouveau cette fois-ci, d’autant plus que José-Louis Bocquet nous coupe un peu l’herbe sous le pied avec son excellente préface fort bien écrite et très documentée ?

Et bien, outre le plaisir pour les yeux de revoir ou de découvrir des planches de jeunesse de Maurice Tillieux (comme ces premières histoires réalistes publiées dans les Héroïc Albums, entre 1947 à 1951, où l’on sent la nette influence des dessinateurs américains Milton Caniff et Fred Harman, ou encore ces dessins humoristiques inspirés par le trait, multipliant les détails incongrus, du français Albert Dubout), nous allons vous parler des différentes reprises de « Gil Jourdan ».

Si Tillieux a réalisé la totalité des dessins et des scénarios de « Gil Jourdan » jusqu’au dixième album, certains assurent toutefois qu’il aurait eu recours à la collaboration (non créditée) du dessinateur et scénariste Jean-Marie Brouyère, pour le seconder sur les albums n°10, 11 et 12. Évidemment, tous les spécialistes connaissent aussi, parfaitement, les quatre albums (« Carats en vrac », « Gil Jourdan et les fantômes », « Sur la piste d’un 33 tours » et « Entre deux eaux ») que dessina, dans Spirou, Gos alias Roland Goossens (le futur papa du « Scrameustache »), sur scénarios du maître, entre 1970 et 1979 (3) ; c’était une époque où Maurice Tillieux était de plus en plus accaparé par les autres scénarios qu’il écrivait alors pour Francis, Arthur Piroton, Will, René Follet ou François Walthéry.

C’est d’ailleurs pourquoi il délaissa le dessin et délégua la partie graphique de « Gil Jourdan » à Gos, ne désespérant pas, cependant, d’en reprendre la responsabilité : hélas, un terrible accident de voiture, le samedi 4 février 1978, mit fin à tous ses projets… La preuve, la couverture du n°2095 de l’hebdomadaire Spirou (du 8 juin 1978) montre l’une des dernières apparitions de notre ancien avocat, lequel annonçait une réédition de « Marc Jaguar », peu de temps avant l’ultime aventure mise en images par Gos (« Entre deux eaux »), publiée de novembre 1978 à février 1979. Il dessina même, tout seul, les deux dernières planches de sa carrière dans le n°26bis (ou 146 bis en France) du trimestriel Tintin Spécial (daté du deuxième trimestre 1978) : une aventure inédite de « Gil Jourdan » intitulée « La rue perdue ».

Ce n’est que onze ans plus tard, chez Soleil éditions, que sort l’album « Les Enquêtes de leurs amis : l’hommage à Gil Jourdan et à M. Tillieux » : huit courts récits et quelques dessins dus à Turk, Pierre Seron (scénario de Michel de Bom), François Dimberton (4), Éric Maltaite (scénario de Stephen Desberg), Laudec (scénario de Chris Libens), Leonardo Vittorio (dessins de Jacques Sandron ou Gauthier), Paul Glaudel (qui en profitait pour faire un clin d’oeil à son ami Scotch Arleston) et surtout à Pierre Tranchand et à son complice scénariste de l’époque (François Corteggiani) qui se taillaient la part du lion avec une excellente re-visitation et modernisation des personnages de Tillieux. C’était d’ailleurs François Corteggiani, qui officiait alors, plus ou moins, comme directeur de collection dans la boîte du alors très jeune Mourad Boudjellal, qui eu l’idée de cet hommage qu’il put réaliser grâce à l’appui d’Anne Tillieux (la préfacière de l’album et veuve de Maurice) et de sa fille Régine. Pourtant, aujourd’hui, la famille, héritière des droits du personnage et de la série, refuse toute reprise par un nouveau dessinateur…

Voilà pourquoi depuis, malgré l’intérêt que suscita ces diverses versions, plus personne ne parle d’une reprise de « Gil Jourdan » ! Même si François Corteggiani a bien tenté de recycler son héros fétiche sous le patronyme de « Simon Nian » (une série dessinée par le québécois Yves Rodier qui a parfaitement su imiter le style graphique de Tillieux) (5)

… Même si du célèbre « Léo Loden » de Serge Carrère et Arleston au récent « Havank » du Hollandais Danier (6), les détectives qui ont un air de ressemblance avec notre licencié en droit, rusé et doté d’un humour pince-sans-rire, sont légion… Et même si les hommages n’arrêtent pas de pleuvoir de la part des plus grands…

Gilles RATIER, avec Laurent TURPIN

(1) Cette première intégrale de « Gil Jourdan » chez Dupuis (six tomes publiés de 1985 à 1987, plus deux tomes consacrés uniquement à « César » parus en 1988 et 1989) proposait aussi quelques épisodes de « Bob Slide », un personnage humoristique pendant la prohibition créé par Tillieux dans Spirou (1966), les aventures de « Marc Jaguar » autre ancêtre de « Gil Jourdan » publié dans les Héroïc Albums (1953) puis dans Risque-Tout (1955) et le dernier épisode de « Félix » (1956) dans une version retouchée et restaurée par François Walthéry. Inutile de préciser que l’on aimerait bien que quelqu’un réédite ces petits chefs-d’œuvre un de ces jours, que ce soit L’Élan, Niffle ou Dupuis (les trois éditeurs les plus concernés par l’œuvre de Tillieux) !

(2) Notre érudit préfacier propose même, dans cette nouvelle et indispensable intégrale, un comparatif entre une même scène de ces deux versions ; mais il aurait pu aussi mettre en parallèle « Libellule s’évade » avec deux autres récits de « Félix » : « Les Mésaventures de Cabarez » et « Trois petits messieurs » (1949). D’ailleurs, si « Popaïne et vieux tableaux » est la suite directe de « Libellule s’évade », « Traffic de coco » est aussi celle des « Mésaventures de Cabarez » !

(3) Si les trois premiers albums sont des longs métrages de quarante-quatre pages chacun, le dernier contient un récit de vingt-huit planches (qui donne son titre à l’album) ainsi que trois courtes aventures de six ou cinq planches également dessinées par Gos : « Les Santons » (1970), « Coup d’éclat » (1971) et « L’Homme au pull blanc » (1971).

(4) Ce n’était pas la première tentative de François Dimberton pour tenter de ressusciter un personnage de Maurice Tillieux puisque, en 1982, dans les n°2 et 3 de Félix le magazine du suspense (trimestriel cartonné édité par le libraire belge Michel Deligne), il proposa sa version de l’enquêteur éponyme dans « Yak 24 » et « Allume-Gaz au tribunal » : deux récits de douze pages réalisées dans le pur respect des Héroïc Albums.

(5) Les deux enquêtes de cet avocat (transparent clin d’oeil à Georges Simonian, lui-même avocat et grand amateur de bandes dessinées) sont parues chez Glénat en 2005 et en 2006.

(6) Pour en savoir plus sur cet étonnant dessinateur connu aussi sous son vrai nom de Daan Jippes, voir le « Coin du patrimoine » que nous lui avons consacré : http://bdzoom.com/spip.php?article3519.

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5 réponses à « Gil Jourdan »

  1. Pierre dit :

    La publication de « La poursuite » dans « Tout GJ » n’était pas la première en album puisque l’histoire fait partie de l’album « Patée explosive »!

    • Anonyme dit :

      On dit qu’avec les années le bon vin se bonifie. On peut dire la même chose avec la série « Gil Jourdan »
      Plus le temps passe et plus on a de plaisir à la redécouvrir et plus de jeunes lecteurs découvrent ce bijoux de la BD.

      Lorsque Tillieux commence cette série dans le journal Spirou il a déjà pas mal d’années de dessin dans son crayon.
      Mais le grand succé ne l’a jamais touché. Avec ce nouveau héros il va trés vite se hisser au rang des grands de la BD.

      Les scénarios sont bien construit, on ne s’ennuie jamais à aucune page. Le dessin est précis, à la limite du réalisme, la représentation des années 50/60 trés précise et l’humour n’est jamais absent.
      Il m’arrive encore de rire en relisant un album dont je connait pourtant l’intrigue.

      Je ne parlerai pas des nombreuses marques de voitures qui jalonnent cette oeuvre.
      En tant que retraité de France Télécom, je me contenterai de parler des postes téléphoniques si présents dans les albums et qui jouent souvent un rôle important dans l’intrigue.
      Il y a les téléphones classiques en bakelite noire, les téléphones mureaux dans les prisons ou les commissariats , sans oublier les cabines téléphoniques dans les rues ou dans les soupantes des bistrots. Voilà beaucoup de pièces de musées qui feraient le bonheur des collectionneurs.

      Alors bravo aux éditions Dupuis pour cette splendide réédition
      Jacques2010
      jacques.guillerm@neuf.fr

  2. Lecteur LamBDa dit :

    Au chapitre des tentatives de reprise, il ne faut pas oublier le projet plus récent de Yann et Olivier Schwartz … qui n’a pas obtenu, lui non plus, le feu vert des héritiers de Tillieux (malgré le sublime album « Groom en vert de gris » qui préfigurait ce qu’aurait pu être cette reprise et les quelques planches d’essai réalisées pour Gil Jourdan).

  3. Totoche Tannenen dit :

    Quelqu’un sait-il qui est et ce qu’est devenu Gauthier, qui avait dessiné le dernier récit dans l’album-hommage « Les enquêtes de leurs amis » ?

  4. mazy dit :

    serie qui a bercé toute mon adolescence et( en passant de felix a gil jourdan il a surtout améliorer ses histoires qui sont devenu des petits bijoux