« Moon » : Cyrille Pomès dévoile la face cachée de l’adolescence…

Après le beau temps, la pluie. Et après la saison estivale, la rentrée. Autant dire que l’ennui guette l’ensemble des ados de ce village méditerranéen, replongé dans le virtuel à défaut de la belle bleue. Parmi eux, la belle Luna, égérie des réseaux sociaux, et Gabriel, déconnecté malgré lui, surnommé Cosmos par le reste de la bande… Jusqu’au jour où leur quotidien est remis en question : la foudre vient de s’abattre sur l’antenne-relais, au moment où une photo intime de Luna s’est retrouvée par erreur sur Internet ! En 160 pages, Cyrille Pomès questionne la métaphysique adolescente du paraître : le réel se trouve-t’il encore derrière les écrans ? Le lien social permet-il de se confronter à l’humain ?

Luna sous les étoiles (pages 13 et 14 - Rue de Sèvres 2022).

Né en 1979 dans les Hauts-de-Seine, diplômé de l’E.E.S.I. (École européenne supérieure de l’image, située à Angoulême) en 2003, Cyrille Pomès s’est fait connaitre en enchaînant les illustrations, les travaux d’animation et les albums, notamment « Le Printemps des Arabes » et « La Dame de Damas », scénarisés par Jean-Pierre Filiu et paru chez Futuropolis en 2013 et 2015. Des titres dont les thématiques rejoignent celles des récits-reportages réalisés pour La Revue dessinée, Arte et Amnesty International Plus, ou celles des carnets de voyages rendant compte de périples en Asie et au Moyen-Orient. Après l’adaptation remarquée du roman de Xavier-Laurent Petit, « Le Fils de l’ursari » (Rue de Sèvres, 2019), récompensée du Prix jeunesse ACBD, l’auteur – désormais installé dans un atelier collectif à Toulouse – évoque Daech et l’Afghanistan dans « 9603 kilomètres : l’odyssée de deux enfants » (scénario de Stéphane Marchetti ; Futuropolis, 2020).

Recherches et premières idées pour « Moon ».

Au fil de ses pérégrinations, Cyrille Pomès note des idées. Ainsi ressurgissent les origines de « Moon » : « Sur la double page d’un carnet, une prise de note rapide, au détour d’une promenade avec des amis du côté de Port-Barcarès, il y a six ans. Il y avait du vent ce jour-là, et ce jeune garçon aperçu le temps d’une rafale. Il y avait le squelette d’un toboggan aquatique à l’abandon aussi, pas loin. Depuis, le garçon est devenu un livre, sur lequel je travaille tous les jours depuis mars dernier. C’est vachement rare, de pouvoir dater une idée, une envie, le début d’un livre. En retombant sur ce carnet, je peux le faire : c’était le 26 janvier 2014. »

Recherches pour la couverture.

Des origines de « Moon » à la conception de sa couverture, il n’y a qu’un pas. En guise d’indices sur l’intrigue : deux personnages, un grand plongeoir en béton, des mouettes et un ciel jaunâtre suffisent à signifier l’adolescence, les loisirs nautiques, la mer, l’ennui, l’arrière-saison, l’orage et la quête de sens. Un apprentissage du dialogue et de l’amour probable pour les principaux protagonistes ; garçon et fille qui, pour le moment, regardent encore en silence dans des directions différentes, pour ne pas dire opposées. La partie supérieure du visuel, vide, laisse la part grande au ciel, à une certaine rêverie contemplative. Y a-t-il de la nostalgie, des regrets, des chagrins ou des espoirs ? L’on ne saurait vraiment le dire, mais le titre « Moon » vient suggérer à son tour un cycle temporel, un certain mystère de la psychologue humaine autant qu’une étape intermédiaire entre le jour et la nuit, l’obscurité et la lumière. Est-ce à dire que Luna finira par rejoindre Cosmos-Gabriel en plongeant dans le grand bain de la vie et du réel ? Car (chaque détail compte…), nous la voyons tenir en main un portable demeurant – désespérément, pour un ado ! – éteint : grimper jusqu’au sommet du plongeoir n’a donc pas permis de retrouver les ondes du réseau. La réalité en face, les écrans abandonnés ou orientés vers d’autres centres d’intérêt, la vie tourbillonnante : l’âge adulte est déjà en ligne de mire, dans une « Odyssée de l’espace » qui ne dit pas son nom…

Visuels pour les doubles-pages de décors.

Storyboard et planche finalisée, mise en couleurs par Isabelle Merlet.

Une fête foraine désertée, des lieux de rendez-vous, des cellules familiales plus ou moins structurées, un collège devant faire face aux humeurs des ados ; et des ados, justement, que Cyrille Pomès s’amuse à décrire dans tous leurs excès (colère et amour jusqu’au-boutiste ; boulimie de savoirs inutiles et de likes inconsistants collectés sur le fictif et envahissant réseau Snoop) et contradictions (le respect revendiqué face à la délation sociale ; le conflit avec les adultes et la recherche permanente de protection ou de moyens). Bien sûr, chaque archétype (la fashion victim, le mal dans sa peau, le chef de bande, l’amoureux transi, le geek, etc.) détermine une posture, une place et un rôle dans la galaxie ironiquement saisie par l’auteur. Le traitement des corps et des visages, très élastique et parfois proche du style graphique de Simon Léturgie, y est vif, incisif, remontant de la fiction au réel dans un jeu qui ne calque pas les schémas préexistants (ni « Titeuf » ni « Les Sisters » ni « Seuls »). Lorsque la foudre s’abat sur l’antenne-relais de la station balnéaire, Internet, téléphones et réseaux sociaux sont subitement coupés : dans cet album où l’on marche beaucoup, le blues s’abat immanquablement sur la petite bande à laquelle appartiennent aussi nos héros, Luna et Gabriel. Obligés de faire bouger les lignes qui régissaient jusqu’ici la cour du collège, ils vont apprendre dans ces conditions à réinventer leur quotidien 2.0. D’un acte à l’autre, le théâtre de « Moon » s’agite en conséquence : drames et comédies avec ou sans conséquences, dialogues et scènes favorisant la communication. Au profit d’une adolescence sensible mais pas si lunatique que l’on pouvait le craindre. Car, sous le plongeoir, il faudra en définitive se mouiller pour savoir décoller… « Emmène-moi jusqu’à la Lune », chantait ainsi un certain Sinatra.

Philippe TOMBLAINE

« Moon » par Cyrille Pomès

Éditions Rue de Sèvres (18,00 €) – EAN : 978-2810214228

Parution 23 mars 2022

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