Laurent Vicomte : la fin de la « Balade »…

Laurent Vicomte, le créateur graphique de « Balade au bout du monde » et de « Sasmira », nous a quittés en prenant le large pour le Grand Pays au bout du temps, ce dimanche dans la soirée, à l’âge de 64 ans ! Dire que cette triste nouvelle m’a surpris serait mentir. Depuis longtemps, Laurent vivait sur le fil du rasoir ; mais conservait la même passion, le même enthousiasme à faire ce métier, cette recherche d’un absolu qui l’obsédait…

L'une des dernières photos connues de Laurent Vicomte : au festival Pré en bulles, à Bédée, en 2019.

Fils de parents pharmaciens, Laurent Vicomte est né le 25 mars 1956 à Sainte-Adresse, près du Havre en Seine-Maritime. Il commence à griffonner pendant les cours, tout en rêvant de devenir dessinateur de BD au grand désespoir de ses parents.

Il n’a pas 20 ans lorsqu’il publie ses premiers dessins pour le quotidien local (La Presse de la Manche), où il réalise des pubs pour les commerçants, des jeux, des illustrations…

Il participe à la rubrique « Carte blanche » proposée par l’hebdomadaire Spirou où un autre jeune tente sa chance : un certain Pierre Fournier, dit Makyo.

Il monte à Paris et fréquente les rédactions des journaux.

Première « Carte blanche » de Laurent Vicomte publiée dans le n° 1938 de Spirou, en 1975.

Ancien scout, il démarre une collaboration qui durera 14 ans avec la revue Scouts de France où il réalise divers dessins avant de créer « La Sizaine des fauves » dans Louveteau.

« La Sizaine des fauves » dans Louveteau.

Chez Dargaud, il croise Jean-Pierre Gourmelen qui lui écrit le strip « Gus » pour la filiale presse de Dargaud, en 1977.

« Gus » avec Jean-Pierre Gourmelen pour Dargaud, en 1977.

« Édouard et Lucie ».

Jean-Michel Charlier lui ouvre les portes du Nouveau Tintin où il anime brièvement « Édouard et Lucie ».

En 1977, il fait partie de l’équipe de Pistil : hebdomadaire écologique lancé par Jean-Clément Bismuth (voir Pistil : la revue des jeunes et de la nature… [première partie] et Pistil : la revue des jeunes et de la nature… [deuxième et dernière partie]).

Aux côtés d’une solide équipe de débutants (Makyo, Alain Dodier, Frank Le Gall, Pierre Tranchand, François Corteggiani…), il découvre la vie d’un journal.

Il y anime divers personnages comme Ainsifutil, Édouard et Lucie, et surtout Clopin le vagabond rêveur, si proche de lui.

« Ainsifutil » dans Pistil.

Planche originale de « Clopin».

Gomme ! n° 5 (01/02/1982).

C’est à Pistil qu’il sympathise avec Makyo et met au point une histoire plus adulte : « Balade au bout du monde ».

Refusé par les grands anciens (Dargaud, Dupuis, Casterman), le projet échoue aux éditions Glénat où le duo me rend visite.

Enthousiasmé par cette histoire au ton original, au dessin lumineux bien que flirtant encore un peu avec la BD jeunesse, je leur ouvre les pages de Gomme ! en 1981 (voir Gomme ! : éphémère mensuel…), puis de Circus en 1983.

Page après page, Laurent se libère, ses pages deviennent plus riches, son trait plus personnel. Bref, Laurent Vicomte est né !

Dès le premier album paru en 1983, la série connaît un succès considérable.

Succès qui pèse sur les épaules du jeune dessinateur de plus en plus exigeant avec lui-même.

La réalisation du quatrième album est un véritable calvaire : la livraison des pages prend des retards qui repoussent sans cesse leur publication.

« Balade au bout du monde ».

Dessin pour l'affiche du festival de BD de Perros-Guirec d’avril 1999.

En 1989, lorsque paraît cet épisode intitulé « La Pierre de folie », Laurent est lessivé, mais heureux d’avoir mené à son terme cette épuisante « Balade ». Lorsqu’une suite de la série est envisagée, il préfère en laisser la réalisation à d’autres.

À noter la création, en 1985, des éditions Dessis avec Jean Léturgie, où il publie un recueil de « Clopin ».

Il quitte Paris pour Perros-Guirec où il retrouve ses amis Régis Loisel et Jean-Charles Kraehn.

Ils créent l’atelier Granit et participent au lancement du salon de BD de Perros-Guirec. Probablement les plus belles années de sa vie !

Il lui faudra huit ans pour s’en remettre et terminer son cinquième album : « Sasmira », publié en 1997 aux Humanoïdes associés.

Un nouveau chef d’œuvre de maîtrise graphique qui, une fois de plus, l’a épuisé.

« Sasmira ».

La réalisation du second épisode est un long chemin de croix avant sa publication en 2011 aux éditions Glénat, où il finit par accepter d’être assisté au dessin par Claude Pelet. Les deux derniers albums publiés en 2016 et en 2018 sont dessinés par une jeune peintre : Anaïs Barnabé (voir « Sasmira T3 : Rien » par Anaïs Bernabé et Laurent Vicomte et « Sasmira Tome 4 : La Petite Boîte rouge » par Anaïs Bernabé et Laurent Vicomte).

Pour survivre chichement au cours de ces longues périodes sans nouveauté, Laurent Vicomte réalise des ex-libris, des illustrations, des statuettes, des images… et, surtout, dessine des bijoux. « Virages » : un très bel album publié par les éditions Daniel Maghen, en 2005, retrace ce parcours chaotique ; voir L’Envers des planches de Laurent Vicomte.

Alternant périodes de folle créativité et de dépressions profondes, d’enthousiasme et de découragement, Laurent Vicomte restera pour ses amis, nombreux dans la profession, un charmant compagnon. Cette quête d’absolu a, peu à peu, détruit le doux rêveur.

Planche originale de « Balade au bout du monde ».

Dessin pour « Sasmira ».

« Avec lui, le temps est une éternité. C’est quelqu’un qui vit avec quatre heures de retard sur le quotidien des autres. Tu ne peux rien entreprendre avec lui, parce que le temps n’existe plus. Il a une force d’inertie comme je n’ai jamais vu, jamais rencontré. C’est à la fois sa force, son charme, c’est pour ça qu’on l’aime, et c’est pour ça que je l’aime aussi… »

Ces paroles de son ami Régis Loisel publiées dans Sapristi ! (n° 41 de l’hiver 1998) résument bien Laurent Vicomte qui vient de nous quitter.

Henri FILIPPINI

Relecture, corrections, rajouts et mise en pages : Gilles RATIER

Une case de « Balade au bout du monde »

Galerie

11 réponses à Laurent Vicomte : la fin de la « Balade »…

  1. caramel dit :

    votre lien l’envers des planches de laurent vicomte renvoie en haut de page

  2. BARRE dit :

    Repose en paix Laurent. Tu quittes à la fois la belle Sasmira et le difficile Samsara dans lequel nous nous débattons tous…

  3. Michel Dartay dit :

    Toutes mes condoléances à ses proches.

  4. Erik A dit :

    « Jean-Clément », Henri… Amitiés.

    • Gilles Ratier dit :

      Oui Erik, tu as amplement raison, c’est bien Jean-Clément Bismuth (et non Jean Claude) : j’ai corrigé la bévue d’Henri dans le texte de son article.
      Merci de nous l’avoir signalé !
      La bise et l’amitié
      Gilles

  5. Erik A dit :

    J’ai un peu connu la personne, c’est pour ça ! Amitiés E

  6. Bonjour,

    Laurent Vicomte, « Lolo » pour ses amis proches, est arrivé tout près de chez moi, en Côtes d’Armor en février 2017. J’étais là depuis Juin 2016.
    On s’est beaucoup vus, baladés ensemble devant la mer qu’il adorait , refait le monde de la BD et pas seulement ce monde-là, et je l’ai accompagné jusqu’au bout de son chemin, je ne dirai pas  » de croix » comme le dit Henri, car Lolo était farouchement anticlérical, mais c’est tout comme.
    Je peux témoigner de son incroyable courage, de sa dignité et de sa pudeur, mais aussi de sa profonde solitude.
    Pour celles et ceux que cela intéresse, j’ai écrit un texte-hommage à Lolo à paraître dans le prochain « Tonnerre de Bulles » , la belle revue de Yannick Bonnant.
    Je suis vigilant sur les « réseaux » car je ne veux pas lire des choses sur lui qui ne soient pas vraies…l’ayant si bien connu.
    Merci à toi,Henri, pour ce bel et long article qui rend bien hommage à ce grand Artiste et Ami.
    Philippe.

  7. Boule dit :

    Chers amis de BDzoom,
    Ce poignant article.comporte deux petites fautes d’accord, que vous corrigerez aisément :
    « Laurent Vicomte, le créateur graphique de « La Balade au bout du monde » et de « Sasmira », nous a quitté en prenant le large »
    > nous a quittés
    (noter aussi qu’il n’y a pas de « la » dans le titre « Balade au bout du monde ») ;
    « Première « Carte blanche » de Laurent Vicomte publié »
    > publiée
    Bien sincèrement.

    • Gilles Ratier dit :

      Oh là là ! Cela est sûrement dû à l’émotion (car ce n’est pas vraiment dans nos habitudes, rires) : nous corrigeons tout de suite !
      Et merci pour votre lecture attentive…
      La rédaction

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