Pistil : la revue des jeunes et de la nature… (deuxième et dernière partie)

Suite et fin d’un article consacré à un magazine écologique où, entre mai 1977 et juin 1979, de futures vedettes du 9e art firent leurs premiers pas : Laurent Vicomte, Pierre Makyo, Alain Dodier, Franck Le Gall, Christian Goux, Pierre Tranchand, Pierre-Yves Gabrion… Pour lire la première partie, cliquez ici : .

Retour de Laurent Vicomte dans le n° 1,  avec un nouveau personnage : Clopin le vagabond.

Le premier récit de « Clopin » dans le n° 11 de Pistil, exclu de l'album paru aux éditions Dessis, en 1986.

Des rencontres drôles et poétiques pour cet éternel voyageur sympathique qui sera le héros d’une dizaine de récits dans Pistil, réunis dans un album aux éditions Dessis, en 1986.

Au n° 12, arrivée de « Fossilex » par Patrick Rohat (1953-1979) : jeune auteur prometteur et apprécié par ses confrères, décédé d’un coma diabétique, peu après la disparition de Pistil. On lui doit aussi des scénarios pour « Dorothée et compagnie » dessinés par Tranchand. Ces récits préhistoriques mettent en scène le jeune Fossilex et son tonton Trogloth.

 Patrick Rohat revient au n° 22 avec « Pr. Papillon Labrasse » : des récits complets de quatre pages qui mettent en scène un vieux professeur qui peut vivre sous la mer avec une pieuvre dévouée et sincère. Les scénarios sont signés par des inconnus : J.-J. Burah et J.-P. Sitbon.

C’est au tour de Christian Goux de présenter son nouveau héros, Croque-Béton, aux lecteurs de Pistil, dans le n° 13.

Né en 1946, Christian Roumegoux vient de publier « Saucisson Smith » chez Garnier et « Claquenouille » dans Spirou : prélude à une riche carrière dans Pif gadget (« Manivelle »), chez Glénat, Dargaud… et aujourd’hui aux éditions du Triomphe.

Sa collaboration à Pistil lui a permis de publier « Les Archives de Moulinsart » dans les pages de Tintin, devenu propriété de Cinq Pouce à cette époque.

Étrange créature à la peau verte, Croque-Béton est prêt à tout pour qu’arbres et fleurs ne soient pas détruits par les promoteurs destructeurs d’espaces verts.

Non content d’être le chouchou des lecteurs avec les facéties de Dorothée, Pierre Tranchand campe un nouveau personnage à partir du n° 15 : Eugène Duplumeau, héros de courts récits dont il est aussi le scénariste, à l’exception de ceux publiés dans les n° 29 et 57 qui sont dus à Bernard Abrial.

Sa rude journée de labeur terminée, le brave Eugène combat Salvador Picassax : le créateur démoniaque amateur de poubelles.

Neuf histoires complètes de cinq pages chacune (sauf une de six pages au n° 44) qui témoignent de la formidable progression graphique, en seulement quelques mois, de Pierre Tranchand.

À noter que ce n° 15 contient aussi « Avec ta pipe… » : une page humoristique, sans personnage récurrent, signée Frank Le Gall. Le n° 16 de 1978 fête le premier anniversaire de l’existence de Pistil sous couverture de Pierre Makyo : une double page propose, pour l’occasion, les photos de tous les collaborateurs.

Cette revue hebdomadaire contient exceptionnellement soixante-douze pages et invite un nouveau venu, Jil, qui anime « Attention chien léchant ! ».

Il s’agit les déboires d’un brave chien (plus tard baptisé Bidule) à l’imagination débordante, toujours prêt à rendre service au péril de sa vie.

Malgré nos recherches, Jil demeure un dessinateur énigmatique dont seule subsiste sa photo publiée dans ce n° 16 de Pistil.

Dans ce même numéro, les enquêtes de Janotus passent en quadrichromie et les scénarios sont désormais signés Pierre Fournier : le véritable nom de Makyo.

La couverture du n° 19 signée Zacot annonce l’arrivée de Clément Pfff : un petit garçon bien triste qui s’ennuie ferme.

Né en 1950 en Égypte, Fernand Zacot enseigne pendant quinze ans, tout en travaillant pour Quinze ansSpirouTrioloFripounetFooty… et Pistil.

Il se consacrera ensuite au dessin de presse dans L’Événement du jeudiLe PointL’ExpressL’Expansion

Alors qu’un concours avait été organisé au n°13 pour trouver le titre de cette BD mettant en scène deux curieux animaux (éléphant et autruche ?) aux prises avec les bizarreries de notre monde moderne, « Monsieur Tohu et mister Bohu » apparait officiellement dans ce même numéro avec la même page due à un certain Gill : encore un dessinateur dont nous ne savons absolument rien, à moins qu’il s’agisse du Jil qui anime déjà les gags du brave Bidule ? 

Le n° 21, un spécial vacances de 80 pages, voit commencer, en noir et blanc, « Les Pétroliers de l’apocalypse » : rare récit réaliste présent dans les pages de Pistil. Deux auteurs inconnus, M. Clébant et D. Dégréaux, évoquent les interrogations d’un capitaine de Tanker peu après la catastrophe de l’Amoco Cadiz. Arrivée dans ce même numéro de Méduse : un brave type qui, avec une bande de copains, chasse les pollueurs. Cette brève série est signée par Alain Cicérone : jeune dessinateur qui ne fera qu’une courte carrière dans le monde de la bande dessinée, dont les albums publicitaires « La Chasse aux poux » pour les laboratoires Giphar et « Cyclamed » pour Imland. On lui doit aussi quelques gags de « Didou », toujours dans Pistil, à partir du n° 42. Ce ne sont pas des bandes dessinées, mais des pages de jeux et des illustrations que propose Pierre-Yves Gabrion, lui aussi débutant.

La couverture du n° 27 évoque le début d’une aventure des 4 As : les héros bien connus de François Craenhals (voir François Craenhals (1ère partie) et François Craenhals (2ème partie)) et Georges Chaulet (lequel a créé la série en romans en 1957, dans la collection Relais des éditions Casterman ; voir Le créateur des 4 as et de Fantômette est mort…)..

C’est le seizième épisode (« Le Vaisseau fantôme ») de ces aventures farfelues, dont les albums sont publiés par Casterman depuis 1964, qui est prépublié dans Pistil.

Pour la première fois, Jean-Clément Bismuth fait appel à un auteur confirmé, et ce n’est que le début d’une nouvelle politique éditoriale qui va se poursuivre au fil des semaines.

Hervé Lacoste débarque dans le n° 29 en compagnie de « Courtevues de Courtepointe » : héros de gags « historiques » au temps des croisades.

Également présent dans Tintin (« Tant qu’il y aura des heaumes »), Super As (« Abou Dsoufl’ ») et Footy (« Foot-Story »), ce dessinateur spécialisé dans l’animation de séries de gags n’a effectué qu’un court passage dans la presse bande dessinée pour jeunes.

Retour de Camillo dans le n° 30 avec « Trocadéro bleu citron », adaptation par Élisabeth Brio et Jean-Clément Bismuth du film réalisé par Michaël Schock.

Sacha, dessinateur connu pour le strip quotidien « Dragonet » publié par France-Soir, campe « Robocric et Crapougnac » dans le n° 39 : une BD délirante au graphisme peut-être un peu déroutant pour les jeunes lecteurs de Pistil.

Né en 1930, Sacha Broussine se lance dans la BD en 1976, après avoir exercé pendant 15 ans la profession d’architecte-décorateur, avec « Dragonet » et l’écriture de divers scénarios : « Anaël » pour André Chéret, une adaptation de « Fantomas », « Matt et Jenny » dans Télé junior, dessine « Les Fêtes juives » chez Biblieurope (scénario de Denis Akoun), puis abandonne la BD pour l’élevage de chiens.

Jean Ache (1923-1985), dessinateur fameux d’après-guerre (« Arabelle », « Nic et Mino », « Pat’Apouf ») crée « Ortax le robot » dans le n° 40.

Les aventures futuristes d’un vieux robot découvert par Russ et sa sœur Flore qui, malgré son âge mémorable, se révèle utile.

Deux longues histoires au trait classique seront publiées par Pistil (sur Jean Ache, voir D’Arabelle à Pat’Apouf : Jean Ache [première partie] et D’Arabelle à Pat’Apouf : Jean Ache [deuxième partie]).

Jean-Pierre Terrien et Gilbert Lions entrent en scène, dans le n° 44, avec les premières planches d’une longue histoire : « Paris sur mer ».

Cette dernière a pour héros le capitaine Rokoko, dont la mission est de sauver la capitale menacée par la montée des eaux.

Gilbert Lions (« Sylvio le grillon » avec Philippe Luguy) et Jean-Pierre Terrien (« Citronelle » dans Fripounet, « Pépin et Margot » dans Virgule) abandonneront la bande dessinée au cours des années 1980.

Dans ce même numéro Howard (Jean-Jacques) Cartry, auteur bien connu des lecteurs de Pilote (« L’Eusses-tu cru ? ») et de Record (« La Patrouille sous-marine ») livre des rubriques loufoques. Il signe aussi l’unique aventure de Tri et Tra, les petits dinosaures dans le n° 50.

Après « Les 4 As », ce sont « Les Toyottes » de Louis-Michel Carpentier que les éditions Casterman proposent en avant-première dans le Pistil n° 47, avec l’épisode « La Dalle maudite ». Seuls les rats ont échappé à la destruction de notre monde et vivent dans un vaste dépotoir.

Le réalisme pur et dur fait son apparition dans le n° 51 avec l’unique aventure de Sven et Bogi, « Vent d’angoisse sur la savane », écrite par Sacha et dessinée par Pierre Frisano (1934-2013, voir Hommage à Pierre Frisano…). 

Sur le thème de la protection des animaux en Afrique, ce récit permet de retrouver un dessinateur talentueux ayant abordé la bande dessinée (« Macchus », « Daktari », « Courtisanes »…) après avoir longtemps travaillé pour la grande presse (Nous DeuxParis-JourLa Vie en fleur…).

C’est un autre grand ancien qui arrive dans le n° 59, mais dans le registre humoristique : Martial. Martial Durand (1925-2013, voir Disparition de Martial !, Entretien inédit avec Martial par Patrick Gaumer [première partie], et Entretien inédit avec Martial par Patrick Gaumer [deuxième et dernière partie]) fut le dessinateur de « Sylvie » dans Bonnes Soirées, mais aussi de « Jérôme Bluff », de « Tony Laflamme » et de « La Famille Bottafoin » dans Pilote. « Tutti Frutti » invite ses lecteurs à Florence, chez un certain Léonard de Vinci…

Cette série sera également publiée dans Tintin.

L’épisode des « Toyottes » terminé, Louis-Michel Carpentier revient dans le n° 62 avec une adaptation d’« Un bon petit diable » de la comtesse de Ségur, série qu’il réalise aussi pour les éditions Casterman. Notons que c’est la première bande dessinée publiée par Pistil qu’il n’est pas possible de relier avec l’écologie.

Notons encore l’arrivée, au n° 67, du « Voyage de Bouzouk » : six pages assez oniriques dues à Ramon Monzón ; le scénario, non crédité, serait de Jean-Paul Tibéri, l’ancien responsable du fanzine Haga (1). De son nom complet Ramon Catalunya Monzón, ce dessinateur espagnol né le 3 septembre 1929 décide d’aller tenter sa chance à Paris dans la peinture. Il travaille un peu pour les éditions Fleurus (dans Âmes vaillantes ou Fripounet), puis rencontre José Cabrero Arnal, le créateur de « Pif », qui l’introduit chez Vaillant. Il y propose son personnage de Cha’Pa, un Indien Dakota et son bizarre animal rayé Group-Group. La série démarre en 1956 et durera jusqu’en 1965. Pour Vaillant, il illustre également « Jehan-des-Bois » (1957) et « Finnekin Jones » (1960). On le retrouve aussi à la Maison de la Bonne Presse avec diverses séries dans Bernadette ou Bayard. Il collabore ensuite à Amis-Coop, de 1963 à 1988. On le retrouve aussi au sommaire de Lisette magazine, de Pilote, de Francs-Jeux ou des petits formats de la SFPI de Jean Chapelle où il réalise des milliers de planches avec plusieurs séries humoristiques. En 1982, il revient à la BD avec « Testar le robot » sur un scénario de François Corteggiani dans la revue Gomme, mais sans grand succès. Ramon Monzón décède le 7 mars 1996, oublié de tous.

C’est aussi l’ultime création présentée par ce magazine qui publie son dernier numéro, le 71, le 13 juin 1979. La dernière couverture est signée Laurent Vicomte.

Une lettre adressée aux lecteurs et à leurs parents explique les raisons de cette interruption qui, hélas !, sera définitive : « Nous n’étions ni Américains, ni Japonais, et cela même nous a coûté cher auprès de la télévision française, puisque combien fut difficile pour nous de paraître sur le petit écran ! On nous avait pourtant dit qu’il fallait aider les créateurs français. C’est avec étonnement et regret que nous avons pu constater le contraire » écrit Jean-Clément Bismuth, sans doute déçu de voir les mangas japonais et les comics américains envahir le petit écran au détriment des créations françaises. L’équilibre financier du journal étant encore fragile, on peut supposer que la création de Footy (dont la publication se poursuivra au-delà de l’arrêt de Pistil) et le rachat de Tintin — alors que la presse BD est en déclin — n’ont pas contribué à arranger les comptes des éditions Cinq Pouce.

On dit aussi que les éditions de Montsouris (L’Écho de la mode, Lisette…) ont dans un premier temps soutenu financièrement Cinq Pouce, puis les ont abandonnés face à des résultats décevants.

Le pari était d’autant plus osé que le journal de Jean-Clément Bismuth a toujours publié de la création, que ce soit sur le plan du rédactionnel ou sur celui de la bande dessinée, à l’exception des trois récits achetés à Casterman et de quelques articles provenant du studio belge de Jean-Paul Quenez (matériel que l’on retrouve aussi dans Tintin à la même époque, avec des illustrations de Philippe Berthet aux n° 42 et 44, André Moons, Séraphine, Philippe Foester au n° 50…). Faire débuter Vicomte, Makyo, Dodier, Le Gall, Goux, Tranchand, Gabrion… en deux petites années est un exploit dont peut d’éditeur peuvent se vanter.

Pistil sera l’ultime tentative hebdomadaire dans le domaine de la presse des jeunes. 80 numéros (9 mensuels et 71 hebdos) qui ne laissent que des regrets…

Qui était Jean-Clément Bismuth ?

Pour terminer, quelque mots sur Jean-Clément Bismuth : initiateur du projet Pistil et, un temps, éditeur de Tintin en France. Pierre Tranchand écrit dans un mail : « Jean-Clément Bismuth était un arriviste ambitieux qui cherchait à faire des coups, enfin c’est comme ça que je l’ai perçu.

Interview de Jean-Clément Bismuth dans le n° 16 de Hop !, en 1978.

Mais si l’on veut être chef d’entreprise, il faut avoir de l’ambition. Il voulait monter un empire de presse, mais l’aventure a duré deux ans seulement. Il a continué à faire des affaires, je crois, mais pas dans l’édition. Je l’ai peu connu puisque je vivais en province, même si je montais souvent à Paris. Pistil m’a permis de vivre pendant un an et demi et apprendre mon métier, nous étions mal payés, mais on me publiait tout ce que je dessinais et ce n’était pas toujours bon. Chaque collaboration m’a permis de vivre de mon métier et de progresser doucement… »

Parisien d’adoption, Christian Goux conserve pour sa part un excellent souvenir de Jean-Clément Bismuth. Méridionaux tous les deux, lui du Sud Ouest, Bismuth pied noir, ils se sont trouvé des points communs. Il confirme que plutôt que passionné de BD, Jean-Clément Bismuth était avant tout un homme d’affaires. Grâce à lui, il a rencontré Hergé et son épouse Fanny et publié « La Bibliothèque de Moulinsart » dans les pages de Tintin. D’après lui, Jean-Clément Bismuth, sexagénaire, vit aujourd’hui en Espagne où il continue à faire des affaires.

Ah ! Si tous les hommes d’affaires avaient placé leur argent dans des projets de bandes dessinées de la qualité de Pistil

Henri FILIPPINI

Compléments bibliographiques, relecture et mise en pages : Gilles Ratier

(1) Comme Pistil s’est arrêté, la série n’eut pas de suite, mais un album intitulé « Bouzouk le petit prince » et officiellement scénarisé par Tibéri paraîtra aux éditions Fontaine en 1983 reprenant en préambule, et en noir et blanc, les pages publiées dans cette revue. Il sera réédité en couleurs, à seulement à cinquante exemplaires, par l’association Regards, en 2011.

Double page avec les photos de tous les collaborateurs, publiée dans n° 16 de Pistil.

Galerie

3 réponses à Pistil : la revue des jeunes et de la nature… (deuxième et dernière partie)

  1. Marcel dit :

    Encore un très bon article, richement illustré.

    Le M.Clebant du recit sur L’Amoco Cadiz ne serait-il pas le belge Marcel Clebant, qui a semble-t-il beaucoup milite pour l’ecologie, particulierement marine ?…
    https://www.babelio.com/auteur/Marcel-Clebant/182472
    Ce n’est qu’une supposition !…

  2. Guy-Ray dit :

    Cher Henri,
    Très intéressant article sur Pistil. J’ai très bien connu Jean-Clément Bismuth qui s’est occupé du journal Tintin France alors que j’étais directeur éditorial au Lombard. C’est vrai qu’il faisait preuve d’un extraordinaire esprit de création et qu’il a tenté avec énergie d’insuffler un nouveau dynamisme à Tintin France. Nous avons essayé tous les deux de convaincre nos directions respectives de réajuster l’équilibre des BD qui y étaient publiées. Sans succès malheureusement.
    Petite remarque au passage, il n’est pas aujourd’hui octogénaire, mais sexagénaire.
    Cordialement.

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