Entretien inédit avec Martial par Patrick Gaumer (deuxième et dernière partie)

Suite d’une passionnante interview, complètement inédite, où le regretté Martial évoque sa longue carrière, sans langue de bois. Elle avait été réalisée, par l’encyclopédiste Patrick Gaumer, pour la collection Archives Goscinny qui devait, alors, se poursuivre chez Dupuis, au tout début des années 2000.

PG : En 1952 arrive « Sylvie ».

M : C’étaient aux temps héroïques de la World’s Presse. Là encore, je n’étais pas un dessinateur brillant, je m’étais formé sur le tas. J’avais fait une page d’essai avec les principaux personnages. Charles Dupuis était descendu tout spécialement de Marcinelle et l’a examinée, sous le regard attentif de Troisfontaines. J’ai découvert, à cette occasion, qu’Uderzo avait fait, lui aussi, un essai. Je n’y croyais pas. Je pensais que les lectrices n’aimaient pas la bande dessinée. J’ai bien entendu été ravi de constater le contraire.

PG : Les premiers gags, c’est vous qui les scénarisiez ?

Premier gag de « Sylvie » dans le n° 1603 du 26 octobre 1952.

M : Oui. Les scénarios de Goscinny n’interviennent qu’un an plus tard, à la planche n° 62, précisément. Il y a eu aussi des scénarios imaginés par des tiers, après les premières planches. Certains par Jean-Michel Charlier. Tout le monde s’en mêlait…

Il y a eu notamment une cousine de Goscinny qui en a rédigé un, copié d’ailleurs sur un gag de « Mickey » ! Même Hubinon en a écrit un ou deux, c’était devenu pour nous un jeu. Ma propre vie de famille m’a par ailleurs inspiré à maintes reprises.

Au bout de quelques mois, j’ai entendu Troisfontaines dire à Charlier : « Sylvie ne durera pas ! ». Comme quoi, nul n’est prophète en son pays. Lors des referendums, la série arrivait en tête, côte à côte avec la rubrique cuisine. Dans Mimosa, la version néerlandophone de Bonnes Soirées, la série était également très appréciée. On la retrouve aussi au Canada.

Version en strips de « Sylvie » dans le quotidien régional La République de Seine-et-Marne.

PG : Vous avez également dessiné des « Oncle Paul » dans Spirou ?

M : Oui, dans un style réaliste et sous le pseudonyme de Benoît Laroche.

PG : Vous rappelez-vous de votre première rencontre avec Goscinny ?

M : Ce devait être par l’intermédiaire d’Uderzo. Celui m’avait dit : « Entre Goscinny et moi, c’est à la vie, à la mort ».

Reste que Goscinny pouvait avoir plusieurs facettes. C’était quelqu’un capable d’amitié, mais qui était capable, aussi, de la faire taire, au profit de ses intérêts.

PG : Combien de temps a-t-il collaboré à « Sylvie » ?

M : Il en a fait durant deux ans. Il avait beaucoup plus d’astreintes que moi, car il devait soumettre ses gags à Charles Dupuis, alors que j’étais beaucoup plus libre.

PG : Parlez-moi d’« Alain et Christine » ?

M : C’est Charlier qui en avait eu l’idée. Il en a d’ailleurs rédigé le synopsis. Débordé, une fois de plus, il a « refilé le bébé » à Goscinny — sûrement sur les conseils de Duray —, qui a alors assuré le découpage du premier épisode. L’histoire a paru dans La Libre Junior, sous le copyright International Presse, dirigée par Yvan Cheron. L’homme était parfois indécis, nous incitait, Uderzo et moi, à changer de format en cours de série… Ce n’était pas toujours facile.

PG : Ces personnages ressemblent un peu à Sylvain et Sylvette ?

Extrait d’« Alain et Christine » provenant du site www.jmcharlier.com.

M : S’il existe des ressemblances, celles-ci ne peuvent être que fortuites. Alain et Christine sont deux petits paysans. Comme tels, à l’époque, ils portent une blouse, sont chaussés de sabots et coiffés de bonnets. Je les avais en tête lors de leur création et j’avoue volontiers que cette série m’a procuré beaucoup de plaisir. J’ai regretté que l’histoire, qui flirtait avec le fantastique poétique, n’ait pu être, à l’époque, reprise en album… Nous aurions fait un « tabac ».

Extraits d’« Alain et Christine » provenant du site www.jmcharlier.com.

PG : Vous vous installez en 1956 en Belgique.

M : Auparavant, je réalisais, toujours pour La Libre Junior, mais cette fois sous la forme de planches gags, la série « Fifi et Fifille », d’après des personnages d’Hubinon. La série a été reprise ensuite par Greg. Nous sommes restés en Belgique, ma famille et moi, jusqu’en 1962.

PG : Sylvie est un peu la Blondie européenne ?

M : Je connaissais la série « Blondie » de Chic Young, mais, honnêtement, je ne crois pas qu’elle m’ait influencée. Mais bon, peut-être qu’inconsciemment j’y ai pensé?

PG : Vous basez plus vos intrigues sur le cadre familial, alors que la série de Young se déroule principalement dans une atmosphère de bureau, de travail.

Un gag plus récent de « Sylvie », scénarisé par Martial au début des années 1990.

M : Je puisais mon inspiration dans ma vie de tous les jours, les mille et une anecdotes d’une famille ordinaire, composée en l’occurrence d’un couple et de ses quatre enfants !

PG : Vous poursuivez « Sylvie » jusqu’en 1994, à part une interruption de 1973 à 1974.

M : Oui, le rédacteur de l’époque jugeant mon dessin pas assez « rond » !

PG : Vous avez vécu la rupture entre Goscinny et la World’s Presse ?

M : Oui, et le départ conjoint d’Uderzo, de Charlier et d’Hébrard. Troisfontaines était fou furieux. Il a notamment demandé à Michel Tacq [MiTacq] d’interrompre sa collaboration avec Charlier. MiTacq lui a alors répondu qu’il en était absolument hors de question. Pour ma part, j’ai continué à garder de bons contacts avec eux, lorsqu’ils ont fondé ÉdiPresse, ÉdiFrance. Je suis allé notamment les voir dans leurs premiers bureaux, sur les Grands Boulevards. C’était l’ancien appartement du champion de ski Émile Allais. Je m’entendais très bien avec Charlier qui s’est révélé être un vrai copain, un vrai ami.

Extraits de « Rosine », série réalisée du temps d'ÉdiFrance et rebaptisée « Poum et Rosine » dans Pilote, provenant du site www.jmcharlier.com.

PG : Vous êtes entré ensuite à Pilote ?

M : Oui, j’ai même participé à la maquette avec le personnage Nibdeblair, qui sera ensuite adapté [par les animateurs Guy Bertret et Jacques Ledrain], sans que l’on me demande la permission, sur Radio-Luxembourg.

Extrait de l'une des maquettes du n° 0 de Pilote (merci au site http://leblogdujournalpilote.blogspot.fr).

Monsieur Sait-Tout.

PG : Quelques mots sur « Monsieur Sait-Tout » ?

M : Goscinny m’a proposé ça. Le premier récit a plu, et l’on a continué. Comme je continuais à être débordé, à ne pas pouvoir livrer en temps et en heure, la série a dû s’interrompre. Dommage, j’aimais bien ce personnage.

On nous a demandé ensuite, à Christian Godard, Jean Chakir et moi-même, de faire des séries en 22 planches, c’est ainsi que sont nés « Jérôme Bluff », puis « Tony Laflamme ».

J’avais proposé ce dernier personnage à Spirou, du temps où j’étais en Belgique, qui me l’avait refusé ; puis je suis allé voir Hergé, avenue Louise, pensant qu’il pourrait peut-être m’appuyer. Il m’a renvoyé vers Raymond Leblanc, le directeur des éditions du Lombard. J’avais fait une planche d’essai au lavis avec de la couleur bleue. Leblanc a eu l’air intéressé et m’a dit : « Cela tombe bien, nous cherchons des planches avec du lavis bleu ».J’ai compris, à cet instant, qu’il n’y connaissait rien.

« Tony Laflamme » dans Pilote.

Caricature de Martial par Alexis pour les bandeau-titres des pages d'actualités dans Pilote.

PG : Il y a eu aussi les pages d’actualités de Pilote ?

M : Oui, c’était vraiment la grande époque du journal. Jusque là, on s’ignorait et, là, tout d’un coup, on se retrouvait entre nous. Il faut avoir vécu les homériques séances de rédaction du lundi pour s’en rendre véritablement compte. Nous étions tous autour d’une table immense. Avec Goscinny comme chef d’orchestre. Je me souviens qu’une fois, j’étais dans le bureau de Paul Giannoli, le directeur artistique de Pilote. Il revenait tout juste du bureau de Goscinny. Il s’est effondré sur une chaise devant moi et a jouté : « Il est dur ». À côté de ça, Grammat, qui est incroyablement psychologue, m’a dit : « Il est très humain ». Alors, dur ou humain ? Je crois qu’il était les deux à la fois. Il avait la double casquette d’auteur et de rédacteur en chef, et je peux vous dire que ce n’est pas du tout le même métier !

PG : Que retiendriez-vous de Goscinny ?

M : C’était quelqu’un d’extrêmement brillant, dont l’humour n’était jamais vulgaire. Il était capable d’être extrêmement gentil, sitôt que l’on avait acquis sa confiance. Il pouvait être également d’une extrême froideur s’il n’appréciait pas la personne en face de lui.

Je fondais littéralement devant son sourire, mais c’était aussi quelqu’un de très secret, qui ne parlait jamais de sa famille, de ses origines. Il nous manque.

Martial aussi !

Patrick GAUMER

Recherches iconographiques et mise en pages : Gilles Ratier

Extrait des « Divagations de Monsieur Sait-Tout ».

Galerie

8 réponses à Entretien inédit avec Martial par Patrick Gaumer (deuxième et dernière partie)

  1. Francois Pincemi dit :

    Merci, Monsieur Gaumer, pour cette passionnante interview d’un grand auteur méconnu, ou du moins qui tend à tomber dans l’oubli des jeunes générations, puisque les gens qui ont lu Tony Laflamme s’en souviennent. Cordialement. Francois Pincemi

    • Patrick Gaumer dit :

      C’est moi qui vous remercie, Monsieur Pincemi.

      Samedi dernier, je visitais l’exposition « Astérix » à la BnF (Je n’avais pas encore eu le temps de la voir ! Après une prolongation d’une semaine, elle fermera ses portes le dimanche 26 janvier). Dans l’une des vitrines de l’entrée, un courrier de René Goscinny, expédié de New York à son ami Albert Uderzo et rédigé sur un papier à l’en-tête de la Word’s Press. Nous sommes à la fin 1952-début 1953, à l’époque de « TV Family », ce projet de magazine télé, financé par la fratrie Dupuis et Georges Toisfontaines, et qui tournera bientôt à la pantalonnade. Il y évoque nommément « La Fleur merveilleuse », précisant que ce récit lui cause décidément bien des soucis !

      Bien cordialement,

      Patrick Gaumer

  2. Juju dit :

    Merci pour cet entretien passionnant !: J’attendais avec impatience les archives Goscinny chez Dupuis, et je fus bien attristé d’apprendre un jour qu’elles ne paraîtraient jamais… Est-ce que le projet est susceptible d’être relancé ? chez IMAV (la maison d’édition d’Anne Gosicnny) par exemple ?

    Une petite question sur Sylvie : pourquoi deux dessinateurs ont fait des essais sur la série ? l’idée de base serait de aurait donc été soumise aux deux artistes c’est bien cela ?

    Si d’autres interviews ont été réalisées pour ce projet d’archives, j’espère qu’on pourra les lire ici prochainement !

    • Patrick Gaumer dit :

      Bien aimable. Merci pour votre commentaire. Je ne suis pas dans le secret des dieux, mais il ne semble pas que ce type de projet — la relance des « Archives Goscinny » — soit à l’ordre du jour. Chez IMAV ou ailleurs.
      Pour ce qui est de Sylvie, les responsables de « Bonnes Soirées » avaient tout d’abord demandé à René Goscinny et à Albert Uderzo de faire un essai. On y voyait une jeune femme, en pleine séance de maquillage, accueillir en robe de chambre, et sur le pas de la porte, Robert son prétendant. Ce dernier lui proposait, d’emblée, d’aller prendre un verre de porto. Tout ça avait été jugé, à l’époque, très « inconvenant » par les responsables éditoriaux. Cet essai sans suite a été reproduit dans le petit volume consacré à Goscinny (dans la collection « Les auteurs par la bande », chez Seghers, 1987, page 37) écrit par Marie-Ange Guillaume, ainsi que dans le corps de cet article (2ème partie)… Merci Gilles.
      Rappelons que le tandem Goscinny-Uderzo n’en était alors qu’à ses débuts et peinait à animer une rubrique sur le savoir-vivre dans l’hebdomadaire féminin. Ne jugeait-on pas, à l’époque, l’humour de Goscinny trop « intellectuel » et le dessin d’Uderzo, trop « américain » (sic).
      Charge fut donc confiée à Martial de reprendre au vol le personnage dans un registre plus « familial ». On connait la suite.
      Pourquoi pas un jour d’autres entretiens ? Il faudra juste trouver le temps !
      Très amicalement,
      Patrick Gaumer

  3. Francois Pincemi dit :

    Tout cela est bien dommage, car l’oeuvre complète de ce scénariste brilant et spirituel mérite d’etre disponible. Il y a des petits éditeurs spécialisés dans les micro-tirages, qu’attendent-ils? Et au fait, quand sortira la suite des archives Uderzo? Bien cordialement. Francois Pincemi

    • Patrick Gaumer dit :

      Bonjour,
      J’imagine que Philippe Cauvin et Alain Duchêne travaillent actuellement sur la suite, mais l’éditeur Hors Collection ne l’a pas pour l’heure, sauf erreur de ma part, programmé.

      Bien à vous,

      Patrick Gaumer

  4. Idéfix dit :

    Un Auteur fantastique ! Merci pour le partage de ce maître de la BD trop méconnu !
    Un grand dommage de ne pas lire ce cinquième volume des Archives.
    Serait-il possible de lire des histoires complètes telles que « Alain et Christine » ou Sylvie, où nous pouvons voir ici des extraits ?

    • Patrick Gaumer dit :

      Bonjour,

      Seule l’association Regards (Esperausse, 81260 Brassac) propose aujourd’hui quelques recueils en tirage limité des gags de Sylvie. Je vous invite à vous rapprocher d’elle où à fréquenter les rares officines ou salons qui en proposent parfois quelques exemplaires. Verra-t-on un jour des albums d’Alain et Christine ? Je n’en ai pour l’heure aucune idée. Quant à en proposer de plus larges extraits sur ce site, je ne suis pas sûr que l’idée soit à l’ordre du jour… C’était bien le sens de votre question ?

      Bien cordialement,

      Patrick Gaumer

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