Pistil : la revue des jeunes et de la nature… (première partie)

Le premier numéro d’un modeste mensuel, joliment baptisé Pistil et tout entier dédié à l’écologie, arrive dans les kiosques en mai 1977. Bien que la nature et l’écologie soient des thèmes porteurs en ces années soixante-dix, lancer un nouveau magazine de bande dessinée pour jeunes est assez gonflé. D’autant plus qu’il deviendra rapidement hebdomadaire, alors que la presse des jeunes doit faire face à une lente érosion, avec l’arrivée en fanfare d’une bande dessinée plus adulte.

Jean-Clément Bismuth, directeur de la publication et rédacteur en chef, animateur des modestes éditions Cinq Pouce (108, rue Réaumur à Paris), ne compte pas seulement sur la bande dessinée pour faire connaître son journal. Il fait aussi appel à des personnalités du mouvement écologique naissant et habituées du petit écran. À ses yeux, c’est le meilleur moyen pour faire décoller les ventes de son journal.

Dès les premiers numéros Allain Bougrain-Dubourg, Claude Pierrard, Jean Carlier, Antoine Reille, Jean-Paul Steiger… entourent les journalistes maison (Richard Lavigne, Bernard Monier, Pierre Pellerin…), afin d’offrir un rédactionnel sérieux, tout entier dédié à la nature, aux jeunes lecteurs.

En ce qui concerne les bandes dessinées, faute de moyens, il n’est pas possible de faire appel à des dessinateurs professionnels. Ce sont de jeunes auteurs qui sont contactés ; dont beaucoup vont par la suite devenir des grands noms de la BD.

Tout au long de sa trop courte carrière, Pistil leur aura permis de se roder aux rudes lois de la bande dessinée tout en gagnant modestement leur vie. Malheureusement, l’histoire de Pistil, c’est un peu celle de la grenouille qui a voulu se faire plus grosse que le bœuf.

Du mensuel à l’hebdo

Mai 1977. Le premier numéro de La Revue des jeunes et de la nature effectue une apparition discrète dans les kiosques. À la Une, un arbre humanisé dessiné par un inconnu, René Dosnes, et la promesse d’une entrée gratuite à Thoiry.

Ce mensuel de 56 pages de format classique, dont 24 en couleurs, le reste en bichromie, est vendu 6 francs alors que les hebdos concurrents coûtent 3,50 francs. Cinquante pour cent de texte, cinquante pour cent de bandes dessinées que se partagent deux dessinateurs : René Dosnes et Pierre Makyo.

Une page de gag signée René Dosnes dans le n° 1 du mensuel Pistil.

Né en 1949, René Dosnes est depuis 1964 (il avait 15 ans) le dessinateur officiel de la Brigade des Sapeurs Pompiers de Paris. Il sera témoin des grands incendies (ce dont il rêvait depuis son plus jeune âge) qu’il dessine pour Allo 18 (la revue des Sapeurs Pompiers), mais aussi pour les calendriers… Il poursuivra cette activité jusqu’en 2011, année où il prend sa retraite. Décoré de l’Ordre national du mérite en 2016, il est l’auteur d’ouvrages sur le feu dont « Au cœur des incendies et interventions » chez Hachette, « Croqueurs de feux » chez France-Sélection… Sa première bande dessinée, « Pataski le Dahu » est publiée dans La Vie catholique illustrée en 1968.

Sa collaboration à Pistil sera sa dernière incursion dans l’univers de la bande dessinée traditionnelle. C’est a lui que revient l’honneur de croquer Oreste : sympathique arbre humanisé, à la fois la mascotte du journal et son héros le plus écologique. Au sein de la charmante bourgade de Chantevert, Oreste lutte contre les pollueurs de tous poils en compagnie de la charmante Aubépine. Histoires courtes et aventures à suivre se succéderont à un rythme soutenu tout au long de la parution de Pistil.

Des boules préhistoriques, découvertes dans le désert Afghan par le professeur Polibrius, donnent naissance aux étranges Pollukum Noiris.

Il s’agit de sept sales bêtes noires, laides et méchantes baptisées les Polluks, dont l’activité principale consiste à détruire la nature.

Signée du simple prénom Pierre, cette série est la première création de Pierre Fournier, alias Makyo.

À 26 ans, employé aux P.T.T., il démarre une carrière féconde dans Pistil, dont « Les Polluks » seront rarement absents.

Bien que Makyo confiant quelques années plus tard « Ma carrière professionnelle commence avec “Le Roi Rodonnal”, ce que j’ai fait avant, pour Pistil, Mercredi ou Spirou, relevait encore de l’amateurisme. » (Les Cahiers de la bande dessinée n° 79 de janvier 1988), ces ancêtres des « Bogros » ne manquent ni de charme, ni de qualité.

Non content d’animer ces personnages, l’ancien facteur propose toujours dans ce premier numéro, sous la signature Makyo, le début d’un récit à suivre au trait plus réaliste : « Le Livre de Madame Colzako ».

Vieille bouquiniste un peu bizarre, madame Colzako peut faire voyager ses visiteurs dans le temps grâce à un livre magique.

L’occasion de permettre aux jeunes lecteurs de Pistil d’apprendre la grande Histoire tout en s’amusant.

Ne pouvant assurer seuls une production de plus en plus importante, Dosne et Makyo seront, peu à peu, rejoints par d’autres jeunes pousses prometteuses.

C’est d’abord « Janotus agent spécial » qui arrive dans le n° 2 de Pistil, sous le crayon d’Alain Dodier.

C’est d’un trait plus humoristique que celui que nous lui connaissons que le futur auteur de « Jérôme K. Jérôme Bloche » campe ce policier bucolique et joyeux qui parvient à faire régner l’ordre dans sa ville grâce à un esprit inventif.

« Janotus » sera présent dans la plupart des numéros de Pistil et il existe un album publié par les éditions Loup en 2004, réunissant les derniers épisodes scénarisés par Makyo ; sur Alain Dodier, voir aussi Alain Dodier.

Le jeune Frank Le Gall fait aussi son entrée dans le journal, au n° 2, en campant « Pouce de Plein-Vent » : des planches ou double-pages mettant en scène un curieux épouvantail doté de la parole.

Nous sommes encore loin de « Théodore Poussin », mais son trait parfois un peu raide est déjà prometteur : voir aussi Frank Le Gall.

Camillo Osorovith (qui signe aussi Camillo ou Oso) livre illustrations, sommaires, longues histoires indépendantes (« Petite Lune », « Trocadéro bleu citron »). Décorateur, peintre, auteur de théâtre pour l’enfance, de dessins animés (« Boc, Boboc et Boloboc »), illustrateur d’ouvrages pour la jeunesse (« L’Autre Soleil », « Gentillet le canard », « Marjolaine »…), Camillo Osorovith collaborera régulièrement à Pistil, tout au long de sa parution. 

Ses pages colorées au graphisme résolument moderne se démarqueront des autres histoires du journal au style plus classique.

Autre arrivée importante et durable, celle d’Oxygène (à partir du n° 3) : extraterrestre sympathique, toujours prêt à chasser les pollueurs, imaginé par Jean-Clément Bismuth pour Roland Gremet.

Né en 1944, Roland Gremet travaille surtout pour la publicité (« Jessie » dans L’Union de Reims), se tourne vers la BD classique dans Plein Pot (« Alec »), Tintin et Super Tintin (« Youka », « Zanie », « Adam », « Cyril et Enna »), Télé juniorMercredi. Il a aussi signé une reprise de « Fripounet et Marisette » (scénario Didier Convard sous le pseudonyme de Grégory). Il abandonne la BD au milieu des années quatre-vingt pour revenir à la publicité.

Ensuite, un certain Jacky propose, à partir du n°7, « La Promenade d’Antoine » (scénario Olivier Renaudin), où un jeune garçon curieux découvre les secrets de la nature. 

Sous le prénom Jacky se dissimule Jacky Robert, qui après avoir abandonné le dessin s’est consacré à la profession de coloriste (notamment sur « Balade au bout du monde »).

Le n° 9 voit aussi arriver Dorothée : une poule qui rêve de liberté, illustrée par Pierre Tranchand (scénarios Bernard Abrial ou Patrick Rohat).

Né en 1953, Pierre Tranchand a, par la suite, créé de nombreuses séries : « Bastos et Zakousky », « Marine », « L’École Abracadabra »… et « Les Profs » sous le pseudonyme de Pica.

« Dorothée » est présente en son poulailler dans pratiquement tous les numéros de Pistil et quelques gags sont aussi parus dans Tintin en 1979. Pierre Tranchand anime, en parallèle, « Le Jardin de Monsieur Cloche » : BD nature écrite par Richard Lavigne, par ailleurs auteur de nombreux articles pour Pistil.

Arrivée discrète, dans ce dernier numéro mensuel, de Laurent Vicomte qui dessine une simple demi-page baptisée « Ainsi Futile… ».

Neuf numéros sont publiés mensuellement, jusqu’en janvier 1978. Conforté par le succès naissant de sa revue, Jean-Clément Bismuth décide de tenter la publication hebdomadaire.

Pari osé, puisque le journal dont la pagination ne change pas passe de 6 à 4 francs afin de pouvoir rivaliser à armes égales avec ses concurrents.

Si de nouveaux dessinateurs apparaissent au fil des numéros, Jean-Clément Bismuth conservera fidèlement l’équipe d’origine.

Hebdomadaire !

Le premier numéro de Pistil hebdo (dont la numérotation reprend au n° 1, daté du 6 février 1978) propose un sommaire qui pourrait encore faire rêver, sous une couverture signée René Dosne. Arrivée de « Marty et Titine » : planche hebdomadaire réalisée par Alain Dodier qui propose les facéties de deux fourmis espiègles et sympathiques. Sont également présents : « Oreste » de Dosne, « Les Polluks » de Pierre Fournier, « Oxygène » de Gremet, « Dorothée et compagnie » de Tranchand, « Janotus » de Dodier, « Pouce de Plein-Vent » de Le Gall (qui signe aussi des jeux), « Madame Colzako » de Pierre Fournier, le strip « Ainsi Futile… » de Vicomte et la « Pisti-encyclopédie » de Denis Dugas qui, sur une double page illustrée, explique le fonctionnement du corps humain.

Enfin, début de « Petite Lune » : une histoire à suivre écrite par Élisabeth Briot, dessinée Witz qui signe par la suite Oso (probables pseudonymes de Camillo Osorovith).

La jeune Indienne Petite Lune monte à bord d’un engin interplanétaire qui la conduit sur une lointaine planète où elle devient l’amie des habitants d’une étrange forêt.

Ce long récit de science-fiction de 100 pages se poursuit jusqu’au n° 25 de Pistil.

Notons le Pisti-Journal : quatre pages centrales, imprimées sur papier journal de format tabloïd, traitant de l’actualité écologique et réalisées avec le concours des élèves d’une école.

Ce Pistil hebdo se révèle un journal astucieux qui, côté BD, est riche en promesses.

Le n° 2 publie en pages centrales un premier « Pistilorama » (clin d’œil aux fameux « Pilotorama ») réalisé par Michel de Roisin : scientifique doté d’un bon coup de crayon, très longtemps présent dans les pages du grand Vaillant. Cette rubrique reviendra régulièrement dans Pistil.

Le n° 3 voit débuter « Le Grand Inutile », qui met en scène le roi des Postérieurs, régnant sur son palais de Corpus. C’est Jean-Pierre Dirick (« Docteur Psy », « Inspecteur Klebs » — voir « Inspecteur Klebs » : un message humaniste animalier original et humoristique —, « Les Enquêtes de Tim », « Napo et nous ») qui anime cette série délirante au graphisme simple, mais efficace.

Enfin, au n° 6 (donc le quinzième numéro, en fait), premières apparitions d’un curieuse page signée Rose (?) et intitulée  « Revanche» et, en dernière page, d’« Édouard et Lucie » par Laurent Vicomte. 

Édouard, jeune garçon timide et fleur bleue, est amoureux de la jolie Lucie. Un gag en une planche au trait bien plus humoristique que celui que cet auteur utilisera sur la future « Balade au bout du monde ».

À suivre…

Henri FILIPPINI

Compléments bibliographiques, relecture et mise en pages : Gilles Ratier

Un gag des « Polluks » au dos du n°1 de Pistil mensuel.

Galerie

2 réponses à Pistil : la revue des jeunes et de la nature… (première partie)

  1. Roberto dit :

    Aussi bien Rohat que Cicérone ont fait leurs premiers pas dans la rubrique L’apache qui Rit de Spirou ; ils y ont fait quelques planches, et je pense qu’ils auraient pu y faire carrière si la ligne du journal était restée celle de Martens. On verra aussi Cicérone sporadiquement dans Tintin.

    Il est amusant de constater que la série Dorothée préfigure les Poules à Lier que Tranchand dessinera une quinzaine d’années plus tard dans Spirou, sur scénar de Bouchard.

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