L’histoire inattendue de la bande dessinée polonaise…

À l’occasion du SoBD 2019 (salon parisien d’études & discours sur la BD, dont la 9e édition se tiendra les 6, 7 et 8 décembre à la Halle des Blancs Manteaux, Paris IVe), et en association avec ce dernier, les éditions P.L.G, qui restent l’une des rares structures professionnelles à continuer de publier régulièrement des ouvrages d’études sur le 9e art, il faut vraiment le souligner !, sortent une très instructive « Histoire de la bande dessinée polonaise » : la Pologne étant, cette année, le pays invité du salon SoBD (1). Voici l’occasion de découvrir une production, aussi abondante qu’étonnante, qui existe depuis le XIXe siècle, comme c’est le cas dans de très nombreux autres territoires.

L’introduction de Renaud Chavanne, l’un des organisateurs du SoBD, est éclairante !

Elle nous permet d’aborder la richesse de cet ouvrage et de comprendre dans quel but il a été développé.

Constatant que l’existence d’une tradition de bande dessinée dans d’autres contrées que les USA, le Japon et la sphère franco-belge est quasiment méconnue par les amateurs du genre, les éditions P.L.G, qui proposent des livres d’étude sur le 9e art depuis près de 20 ans, se sont attaqués à ce pan ignoré qu’est l’histoire de la bande dessinée dans des aires géographiques inattendues : avec « Histoire de la bande dessinée suédoise » de Fredrik Strömberg, en attendant un « Taïwan et la bande dessinée » qu’est en train de concocter Florian Rubis.

« Histoire du fils unique en 32 images » par Franciszek Kostrzewski et Leon Kunicki (1859).

Le SoBD ayant fait le même constat, leurs forces mutuelles ont permis cet indispensable ouvrage de 190 pages écrites par de grands spécialistes locaux : Wojciech Birek, Piotr Machłajewski, Adam Rusek et Jerzy Szyła. Car c’est une autre conviction qu’ont le SoBD et P.L.G : celle que cette Histoire de l’art narratif d’un pays doit être faite par ceux qu’elle concerne au premier chef » ! (2)

« Franek Rzepka » par Henryk Kulesza (1935).

En exemple, Renaud Chavanne enfonce le clou en nous demandant combien de titres japonais d’Histoire de la BD nipponne ont été traduits ? La réponse est : « Pratiquement aucun… L’étude de la bande dessinée japonaise faite par ceux qui sont les mieux placés pour le faire, autrement dit les Japonais eux-mêmes, ne nous est pas encore parvenue. »

« Pat et Patachon » par Wacław Drozdowski dans Express Wieczorny Ilustrowany (1933).

Après cette introduction qui a le grand mérite de nous faire réfléchir sur la façon de présenter l’Histoire du 9e art (3), venons-en au contenu de ce livre.

« Ti Romain et A'Thomas » par Henryk Jerzy Chmielewski (1957).

En premier lieu, un préambule historique nous permet de mieux appréhender cet essai relativement bien illustré, en le resituant dans l’Histoire de la nation polonaise. Ceci avant de nous plonger directement dans la découverte de pratiques, d’artistes et d’œuvres dont on ne soupçonnait pas l’existence et que nous vous laisserons découvrir quand vous aurez acquis ce salutaire petit livre.

« Front clandestin » par Mieczysław Wisniewski (1969).

En effet, il n’y a pas eu que Grzegorz Rosiński, Kas (Zbigniew Kasprzak, dit), Krzysztof Gawronkiewicz et Tadeusz Baranowski comme dessinateurs talentueux en Pologne : pour ne citer que quelques-uns des rares privilégiés qui ont déjà été traduits en français.

« Kaïko et Kokoche » par Janusz Christa (1981).

Ce champ très vaste, qui ébranle donc nos certitudes artistiques souvent limitées à la BD franco-belge, américaine ou japonaise, est ensuite chronologiquement présenté en six chapitres qui vont des origines à l’aube du XXIe siècle, en passant par la 2e république polonaise (1919-1939), l’occupation allemande (1939-1945) et les moments communistes de 1945 à 1967, puis de 1968 à 1989.

 Gilles RATIER

« Sorceleur » par Boguslaw Polch et Maciej Parowski (1995).

 (1)   Au SoBD 2019, la bande dessinée polonaise sera abordée au cours de quatre tables rondes et de deux expositions : la première sera consacrée à une sélection d’œuvres des artistes invités, la seconde, patrimoniale, sera une rétrospective de 100 ans d’histoire de la bande dessinée en Pologne, installée dans les murs de la Bibliothèque polonaise (à l’île Saint-Louis). Aux côtés de plusieurs historiens et spécialistes polonais de la bande dessinée (dont trois des responsables de ce livre), nous remarquerons la présence de quatre auteurs du cru : Tadeusz Baranowski, Berenika Kołomycka, Marzena Sowa et Przemysław « Trust » Truściński. Enfin, plusieurs éditeurs polonais proposeront leurs livres, offrant ainsi un aperçu de la production actuelle, dont seule une toute petite partie est traduite en français. Pour en savoir plus, voir https://sobd2019.com/.

(2)   Au détour de notre cycle d’articles sur « Les Grands Auteurs de la bande dessinée européenne » (cliquez ici Chapitre zéro. Avant Töpffer…, ici Premier chapitre, ici Deuxième chapitre, ici Troisième chapitre, ici Quatrième chapitre, ici Cinquième chapitre, ou ici Sixième chapitre), nous avons pu évoquer certaines œuvres polonaises grâce à l’ouvrage « Teraz komiks ! », catalogue d’une exposition qui a eu lieu au Museum Narodowe de Cracovie, rédigé par Praca zbiorowa et Artur Wabik, et que nous avons pu dégoter l’an dernier.

(3)   Un débat sur le thème « Faut-il revoir toute l’histoire de la bande dessinée francophone ? » sera d’ailleurs organisé au sein du SoBD, le dimanche 8 décembre 2019, de 17h45 à 18h45, avec la présence de Jean-Pierre Dionnet, Manuel Hirtz, Harry Morgan, Dominique Petitfaux et Gérard Thomassian.

 « Histoire de la bande dessinée polonaise » par Wojciech Birek, Piotr Machłajewski, Adam Rusek et Jerzy Szyła

Éditions P.L.G (15 €) – ISBN : 978-2-917837-34-4

Galerie

8 réponses à L’histoire inattendue de la bande dessinée polonaise…

  1. jacques dit :

    Ouvrage intéressant. Existe t-il un ouvrage consacré à la BD anglaise ?

    • Gilles Ratier dit :

      Pas en français ! Mais il en existe plusieurs dans la langue de Shakespeare… Qu’il serait urgent de traduire, comme il est recommandé dans notre article et la préface de Renaud Chavanne !
      Gilles Ratier

  2. Crissant Clavier dit :

    « Un débat sur le thème « Faut-il revoir toute l’histoire de la bande dessinée francophone ? »  »

    Certains gentrifieurs patentés sont déjà en train de le faire, en toute impunité.Quelques invités parmi les débatteurs seront dans leurs chaussons.

    D’ailleurs pour rester dans le sujet et le SoBD, savoir que des aligneurs de case aussi caractéristiques que Menu et Goblet vont faire des masters classes pour donner des cours de BD, à des gogos qui vont payer pour ça ,est pour le moins fendard.

    Will Eisner et Gil Kane n’ont qu bien se tenir….. Le théoricien 2.0 est en marché et ça va se savoir!

    Pour en revenir à la BD et à la très saine volonté de faire connaître les autres écoles dans le monde, il serait vraiment intéressant de faire un livre sur la BD philippine , avec ses artistes au plus beau trait d’encre de toute l’histoire du médium. Absolument sublime.

  3. Henri Khanan dit :

    Ah, la BD philippine a fourni d’excellents encreurs et dessinateurs à Warren, Marvel et DC. Des types ultra-brillants et bosseurs (de Zuniga, Alcala, Marcos notamment) qui embellissaient tellement les lay-out de Buscema sur Conan que le résultat final évoquait Gustave Doré.
    MAIS ils travaillaient pour de grandes maisons, sur des titres d’heroic-fantasy ou d’horreur, donc ce n’est pas demain que sortira un livre sortira un livre consacré à leurs talents. Peut-être dans quinze ou vingt ans.

    • Crissant Clavier dit :

      Pablo Marcos est péruvien, mais oui les artistes philippins ont carrément sauvé l’industrie des comics qui subissait une énième crise.
      Quand Carmine Infantino artiste légendaire des comics et aussi, à ce moment-là ,éditeur en chef de DC Comics s’ est déplacé début 70 aux Philippines, avec son second Joe Orlando,après que Tony de Zuniga se soit déplacé aux USA pour montrer son travail ,il a été ébloui.
      Il a recruté un maximum d’artistes ,qualifiés de « maîtres de la putréfaction », qui ont excellé aussi dans les adaptations de classiques de la littérature, qui sont devenus des références à suivre .Les éditeurs se les arrachaient, on les sollicitait pour leur encrage dense et profond, savamment manièré ,mais qui ,c’est vrai ,avait parfois tendance à raidir un peu les silhouettes des personnages, leur seul vrai défaut. De plus ils étaient d’une rapidité à toute épreuve .

      Un livre sur ces artistes fabuleux ne devrait pas attendre,puisque cette école « pinoy  » de komiks à quasi disparue.Les auteurs philippins actuels sont des clones de Jim Lee ou Marc Silvestri, dilués dans le style global qui va des références à l’animé et au manga . Pire ces artistes,excellents, semblent quasi ignorer l’existence de leurs brillant prédécesseurs. Un héritage que l’artiste Gerry Alanguilan cherche par tous les moyens à faire exister.

      Il pourrait faire un chouette livre.

      • caramel dit :

        Une grande partie de ces auteurs ont été publiés en France dans les comics pockets dont les titres étaient tirés des revues américaines.
        D’ailleurs DC à republier ces titres dans la collection show case presents
        Il en a un que je trouve remarquable dans la mise en page c’est Eufronio Reyes Cruz ainsi que Nestor Redondo pour la grâce de son travail.
        C’est vrai, qu’un ouvrage (gros boulot) sur ces auteurs serait le bienvenue.

        • Crissant Clavier dit :

          Nestor Redondo Oui,il est avec Francisco v. Coching chez qui il a été élève l’une des deux figures tutélaires de la BD philippine.Deux styles de rendu ,à l’encrage surtout, qui vont connaître quelques héritiers fameux. Surtout Coching.

          Même si par ailleurs José Rizal le « Léonard de Vinci « philippin aux capacités intellectuelles hors normes et figure historique majeure de l’histoire du pays, est un précurseur de la BD philippine, tandis que Tony Velasquez en est le « Hergé  » .

          Bien sûr il y a eu quelques franc-tireurs tel Alcala le « graveur » , et surtout le très graphiste Alex Nino.NIno celui qui avec Régis Loisel a proposé des visuels pour le film d’animation Mulan,de Disney : https://one1more2time3.wordpress.com/tag/alex-nino/

          https://one1more2time3.wordpress.com/tag/regis-loisel/

  4. Henri Khanan dit :

    Mea culpa, Pablos Marcos n’est pas philippin, mais péruvien (comme Boris Vallejo). En revanche Ernie Chan Chua est bien philippin aussi.

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