« L’Épouvantable Peur d’Épiphanie Frayeur » par Clément Lefèvre et Séverine Gauthier

Grandir, c’est se défaire de ses peurs d’enfant. Plus facile à écrire, ou à dire, qu’à faire ! Surtout pour la petite Épiphanie qui traîne comme un boulet une peur noire qui grandit bien plus vite qu’elle. Mais lors d’un voyage initiatique au fin fond d’une forêt énigmatique, la jeune fille de 8 ans fait moult rencontres, aussi loufoques qu’étranges, qui l’aideront à domestiquer ses frayeurs irraisonnées.

L'épouvantable peur d'Épiphanie Frayeur 4eme de couverture

Épiphanie, huit ans et demi, a peur, tout le temps peur ! Elle glisse dans sa peur comme un enfant dans un toboggan. Elle plonge la tête la première dans cette masse sombre, inquiétante, pour ressortir au cœur forêt angoissante. À l’orée d’une clairière, enfin une indication ou plutôt un panneau indicateur ; d’un côté « Par-là » de l’autre : « J’ai des questions à toutes vos réponses ! »

L'épouvantable peur d'Épiphanie Frayeur page 26 27

Le choix est vite fait et Épiphanie se retrouve devant le guichet d’un étrange bonhomme. Il a en effet bien du mal à guider la petite fille, car il perdu son sérieux et, en le perdant, il a aussi perdu sa gravité ; donc, c’est un guide qui dit n’importe quoi, qui ne peut plus renseigner les gens et qui flotte ! Oui, comme il n’a plus les pieds sur terre, il flotte au-dessus du guichet comme un ballon gonflé à l’hélium. C’est gênant, mais cela lui permet d’apercevoir le cabinet du docteur Psyche où Épiphanie doit se rendre.

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C’est le début d’un parcours surprenant pour Épiphanie qui traîne toujours, comme son ombre : une peur qui ressemble à une énorme masse noire qui peut prendre différentes formes. La gamine va à la rencontre d’adultes qui lui prodiguent de vains conseils pour surmonter sa peur. La thérapie du psychologue se révélant vite inefficace, il la renvoie chez un coiffeur pour qu’il dompte de beaux cheveux argentés qui ont tendance à se dresser sur la tête de la patiente.

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Suivront un Don Quichotte, chevalier sans peur et sans reproche qui propose à la demoiselle en détresse de la conduire vers le soleil couchant — car c’est une destination rassurante —, Alfio Delmonico, célèbre dompteur qui peut maîtriser n’importe quel animal sauvage – mais pas la peur d’Épiphanie —, et Irma Chinassou, chiromancienne minuscule qui sait que l’avenir fait peur à Épiphanie, certes, mais ni plus ni moins qu’à tout à chacun ! Ce n’est qu’à l’issue de ce voyage initiatique que, par elle-même, la petite fille apprend à apprivoiser une peur, finalement pas si redoutable.

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Nous vous faisons régulièrement part dans la rubrique jeunesse de notre site du remarquable talent de conteuse de Séverine Gauthier, scénariste notamment d’« Aliénor Mandragore », « Haïda, l’immortelle baleine » ou « Cœur de pierre ». En explorant les peurs enfantines, elle construit ici une riche fable, inventive, surprenante sur un sujet déjà mille fois traité, toujours délicatement poétique.

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Elle joue élégamment avec les mots, de mot-valise en dialogues à tiroirs, comme celui-ci :

 « –     Qu’est-ce que c’est que ça ?

-          C’est ma peur justement

-          Votre peur ? On dirait votre ombre.

-          Oui. J’ai peur de mon ombre. »

Séverine Gauthier s’inspire de classiques indémodables comme « Alice au pays des merveilles », « Le Magicien d’Oz » ou « La Princesse légère » de George MacDonald pour référencer son récit fantaisiste iconoclaste, l’enrichir de citations ludiques, amusées et toujours tendres.

Le trait rond, coloré et foisonnant de Clément Lefèvre apporte des notes d’étrangeté et de merveilleux supplémentaires à cet univers loufoque dans lequel non-sens et absurde règnent en maître jusqu’à une fin morale, forcément didactique, pour tous les jeunes lecteurs. Les adultes qui accompagnent la lecture des plus jeunes se réjouiront du « Petit Précis de psychiatrie à l’usage des phobiques … » qui clôt l’album. De quoi frissonner devant l’image de l’oculusinamanusophobie : la peur de se réveiller un matin avec les yeux dans la paume de ses mains !

Petit Précis de psychiatrie à l'usage des phobiques

Juste un mot pour évoquer un autre album de l’excellente collection Métamorphose des éditions Soleil. On peut enfin découvrir l’intégralité du diptyque « Satanie », la série brutalement interrompue de Fabien Vehlman et des Kerascoët (voir « Voyage en Satanie » T1 par Kerascoët et Vehlmann).

Pour des lecteurs plus âgés que ceux de « L’Épouvantable peur d’Épiphanie Frayeur », Fabien Vehlman a concocté un récit qui mêle aventure, étrangeté fantastique et sensualité. Il s’en explique ainsi : « J’ai mixé l’iconographie satanique des légendes avec certaines théories scientifiques concernant la disparition difficilement explicable de l’homme de Neandertal de la surface de notre planète ; […] Ne me restait plus qu’à essayer d’envisager les mœurs ahurissantes de ce peuple vivant à l’écart de notre monde ! Car si je voulais m’amuser à imaginer la faune et la flore sataniennes, j’étais tout aussi intéressé par une réflexion philosophique sur la culture. »

charlie en Satanie

L’album vraiment original par son propos, l’est tout autant par le graphisme des Kerascoët qui utilisent une grande palette de couleurs, qui fluctuent au fil du récit, de fonds noirs vers des couleurs plus flashies, directement issues de la pop culture.

Retour à plus de classicisme la semaine prochaine, loin de la « Satanie » et des malicieuses métaphores littéraires et visuelles de « L’Épouvantable peur d’Épiphanie Frayeur », nous retrouverons un grand héros des débuts de la bande dessinée, si ce n’est son premier héros mondial : Mickey. Ceci pour mieux découvrir sa jeunesse réinventée par un auteur français facétieux.

Laurent LESSOUS (l@bd)

« L’Épouvantable peur d’Épiphanie Frayeur » par Clément Lefèvre et Séverine Gauthier

Éditions Soleil, collection Métamorphose (18,95 €) – ISBN : 978-2-3020-5385-4

« Satanie » par Kerascouët et Fabien Vehlmann

Éditions Soleil, collection Métamorphose (21,50 €) – ISBN : 978-2-3020-55386-1

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