Le Allez !.. France de Marijac !

Tout au long de son histoire, la bande dessinée a vu naître des journaux fugitifs qui n’ont vécu que le temps de quelques numéros. C’est l’histoire de ces magazines éphémères que nous vous invitons à découvrir. Après Le Journal illustré le plus grand du monde, Henri Filippini nous parle, aujourd‘hui, d’un fabuleux mensuel lancé par l’infatigable Marijac, au lendemain de mai 1968 : Allez !.. France.

Mai 1968. La France connaît sa plus grande grève depuis la guerre. L’ORTF. (Office de radiodiffusion-télévision française), dont la première chaîne est omniprésente dans les foyers français, n’échappe pas au mouvement.

Les journalistes du service des sports, stars de la petite lucarne, arrêtent à leur tour le travail.

Le Général de Gaulle, qui n’apprécie pas que la télévision, censée être à la botte de l’État, se rebelle, obtient le licenciement des trublions : des noms aujourd’hui célèbres comme Thierry Rolland, Michel Drucker, Roger Couderc, et quelques autres, se retrouvent chômeurs.

Marijac, scénariste, dessinateur, mais aussi éditeur (créateur du célèbre Coq hardi [1], il est alors le responsable des éditions du Centre), se trouve dans une situation difficile.

L’hebdomadaire Nano et Nanette s’est arrêté en 1966, le titre Mireille [2] a été cédé à Cino Del Duca [3] et Frimousse — qui, pendant de longues années, a connu un succès considérable — vivote à la SFPI (Société française de presse illustrée) de son nouvel associé Jean Chapelle.

Il ne lui reste plus guère que Paris-Centre Auvergne, un mensuel (avec quelques excellentes BD) à la gloire de sa chère Auvergne.

Inventif, prêt à sauter sur les bonnes occasions, Marijac offre à Roger Couderc le poste de rédacteur en chef d’un mensuel sportif, un rien cocardier, surgi de son imagination. Baptisé Allez !.. France, formule chère au journaliste lorsqu’il commentait les matchs de rugby, le projet est bouclé. en quelques mois.

Un journal classique à la sauce Marijac

Sous une couverture dessinée, la seule (elle sera remplacée par une photo dès le second numéro), par Georges Brient et sous-titré Le Magazine illustré de tous les jeunes, Allez !.. France sort en kiosques fin décembre 1968. Le bébé a de l’allure : bien que ses pages bicolores fassent un peu vieillot face aux couleurs en quadrichromie de ses concurrents. Des articles sur le sport, les variétés et les voyages (les « Springboks » par Roger Couderc, Pierre Perret interviewé par Michel Drucker, le reportage sur la chasse au crocodile de mer par Henri Garcia…) alternent avec les 32 pages de bandes dessinées : toutes à suivre.

Un total de 56 pages pour 1,50 franc ce qui, comparé à Spirou et Tintin, vendus 1,20 franc pour 52 pages en couleurs est un prix, à l’époque, plutôt élevé.

Le sommaire, concocté par Marijac reste très classique.

Ce dernier me confiera, bien des années plus tard, que Roger Couderc n’était qu’un nom et que, pour lui, le monde de la BD était inconnu.

Les lecteurs qui connaissaient Marijac ont d’ailleurs reconnu tout de suite sa patte : tant au niveau de la présentation, du choix des articles, que de celui des bandes dessinées.

Nous ne sommes pas très loin de la dernière formule mensuelle de Coq hardi disparue cinq ans plus tôt qui, elle, mêlait aussi articles et bandes dessinées.

« En te coupant le fil de ton micro, ce fil qui te reliait à la jeunesse, l’on veut te couper également la vie ! Tu n’as pas le droit de rester inactif et désemparé. Tu aimes la jeunesse, ardente, remuante, parfois turbulente, tu la comprends et tu l’as toujours défendue avec un enthousiasme sans calcul. Alors, cet enthousiasme, tu vas le mettre au service de notre journal ! » : c’est ainsi que Roger Couderc évoque, dans son éditorial, les paroles de Marijac tenues à son égard.

Quant au reste de l’apport de l’homme de télévision, il est plutôt minime : la formule du nouveau magazine étant plutôt celle de Marijac et non celle de Roger Couderc qui conclut son édito par « La sortie de Allez !.. France est un essai : à vous de le transformer ! »

Nous allons hélas constater que le ballon s’est perdu en touche, comme dans une formule qui aurait fait merveille après-guerre, mais nous étions en 1968 !

Cinq numéros et puis s’en vont

— Au n° 1 (décembre 1969) : quatre histoires débutent dans ce premier numéro : trois réalistes et une seule humoristique.

« Une fille sur deux planches ».

« Une fille sur deux planches » permet de retrouver un duo de jeunes écervelées rappelant les Juliette et Maryse dont les exploits tragicomiques ont fait les beaux jours de Frimousse.

Ici, Zette la blonde et Michou la brune rêvent de croiser la route (ou plutôt la planche) du prince charmant, jusqu’à ce qu’arrive Toni Kifonce : le champion de descente…

Le scénario, un peu simpliste avec ses gags qui, aujourd’hui, feraient sourire, est signé Jacques François : pseudonyme de Marijac, plus à l’aise dans l’aventure pure.

« Allez Ramuntcho ».

Christian Gaty, dessinateur bien connu des lecteurs de Vaillant et plus tard de Pif gadget (« Le Grelé 7 : 13 », « Robin des Bois », « Fanfan la Tulipe », « Cogan »…) illustre avec dynamisme les neuf premières pages de ce récit dans l’air du temps.

Un autre grand dessinateur d’après-guerre, Noël Gloesner [4], illustre « Allez Ramuntcho » : un excellent scénario de Marijac dont l’action se situe dans les montagnes entre Espagne et France.

Ramuntcho, jeune et talentueux joueur de rugby, met son sac de tabac sur le dos afin de passer la frontière en contrebande : vieille tradition transmise de père en fils. Il est traqué par la police, ce qui effraie sa jolie partenaire du groupe folklorique local.

Sept premières pages superbes signées par deux auteurs qui ont souvent collaboré ensemble (« Colonel X », « Mademoiselle Ci-devant », « Boule de neige », « Dolores de Villafranca », « La Fée des solitudes », « Laideron », « Fleurs d’Andalousie »…) toujours pour le meilleur.

« Les Invincibles de l’Ouest ».

Avec « Les Invincibles de l’Ouest », Marijac retrouve Pierre Duteurtre (qui signe souvent Dut).

Ce spécialiste des westerns, a dessiné, depuis le début de leur collaboration en 1947, des histoires comme « Sitting Bull », « La Fille de Buffalo Bill », « Mary », « Callie », « 3 Filles à l’Ouest », « Nora, la filleule du shériff », « Virginie du Texas », « La Fille de l’outlaw », « Coq hardi »…

Il illustre toutefois avec le même talent d’autres genres de bandes dessinées écrites par Marijac comme « La Fille du passeur », « La Fille du boucanier », « La Filleule du roi Henri », « Autant en emporte la haine », « Premier Bal », « Première Valse », « Jocelyne face aux loups », « Les Robinsons de la mer», « La Louve du Gévaudan », « L’Odyssée tragique de la reine Margot en Auvergne »…

Ce récit évoque les frères Earp : fédéraux intransigeants en lutte avec les hors-la-loi de l’Ouest américain.

Onze belles pages pour ce premier chapitre réalisées par un Dut en grande forme, lequel s’apprête, pourtant, à abandonner la bande dessinée afin de se consacrer à la peinture.

Hélas ! Allez !.. France ne publiera qu’un seul autre épisode des « Invincibles de l’Ouest », resté donc inachevés : huit pages dans le n° 3…

« Vingt et un ans après ».

Enfin, « L’Étroit Mousquetaire », réutilisant un personnage, né en 1963 dans Le Journal de Nano et Nanette, dont Jacques Dumas (véritable patronyme de Marijac) nous invite à suivre les exploits burlesques « Vingt et un ans après ».

Gags de Roger Blachon.

D’Artaban, notre mousquetaire, se voit confier une mission dangereuse par Mazarin : démasquer les espions qui lorgnent sur les plans d’une arme secrète, une épée pliante incassable et inoxydable.

Vieux complice de Marijac, Jen (Jean) Trubert, dessinateur du « Chevalier Printemps » (scénario de Roger Lécureux) dans Les Belles Images de Pierrot [5], mais aussi de récits écrits par Marijac (« Les Petits Révoltés du Bounty »), livre six planches truffées de gags.

Notons, au fil des pages, la présence de Roger Blachon, présenté comme une révélation d’Allez !.. France et dont les dessins seront présents dans tous les numéros du magazine.

— Au n° 2 (janvier 1970)

Photo de Sylvie Vartan en couverture (nous sommes en pleine folie yé-yé et Johnny et Sylvie sont alors les invités de Michel Drucker) d’un second numéro qui propose quelques changements dans les BD.

Absence des « Invincibles de l’Ouest », mais arrivée de deux nouvelles (?) séries.

D’abord, « Nos pages éducatives et culturelles », est une création d’un futur collaborateur de Pilote — Jean-Marc Laureau, dit Loro — qui propose, en trois pages, « Un gros et grand zoizeau comme ça » : l’autruche.

Un thème inspiré par Gotlib dont « La Rubrique à brac » fait un tabac dans Pilote.

Petit coucou en trois pages des « Mousquetaires du maquis » : les héros fétiches de Marijac (ici scénariste et dessinateur à la fois) qui, une fois n’est pas coutume, ridiculisent le fridolin. Il s’agit, bien entendu, d’extraits du tome 1 de cette mythique série, créée en 1944, qui vient d’être réédité aux éditions Albatros.

— Au n° 3 (février 1969)

« Allez ! Antoine » : le jeune chanteur des « Élucubrations » (invité de Michel Drucker) est en couverture de cette nouvelle livraison où l’on retrouve « Une fille sur deux planches », « Allez Ramuntcho », le second épisode des « Invincibles de l’Ouest » et quatre nouvelles pages éducatives de Loro consacrées aux éléphants.

Pas d’« Étroit Mousquetaire », mais arrivée de Jerry Dingo, shérif gaffeur mais de première classe, campé par Claude Marin [6] ; on en trouvera une autre aventure parodique au n° 4. Il s’agit, en fait, d’une reprise remontée en deux ou trois planches d’épisodes de la série humoristique « Jerry Jengo » publiée à l’origine dans le petit format Mark Trail, en 1964.

Partenaire fétiche de Marijac qui l’a fait débuter à l’âge de quatorze ans et dessinateur de « Frimousse », Claude Marin deviendra, dans les années 1980, le plus grand dessinateur français du personnage de Mickey.

— Au n° 4 (mars 1969)

Sheila, autre star de cette époque lointaine, parle de ses quinze ans à Michel Drucker et occupe à son tour la couverture.

Si « L’Étroit Mousquetaire » et « Les Invincibles de l’Ouest » sont toujours absents, « L’Ablette » met en scène la jeune Margot, passionnée de natation, aux prises avec un gangster au cœur tendre.

Un scénario de Marijac illustré par Pierre-Léon Dupuis, à l’époque collaborateur prolifique des pockets de la SFPI de Jean Chapelle (Olac, Erik le Viking, Titan, Mac Gallan…).

Ces sept planches seront les seules publiées par le magazine et nous ne connaîtront jamais la suite des aventures de l’Ablette.

Par ailleurs, Fortuné, dessinateur bien connu des lecteurs de la presse humoristique, rejoint Blachon pour faire sourire les lecteurs.

— Au n° 5 (avril 1969)

C’est au tour d’Adamo d’être l’invité de la Une de cet ultime numéro. La mention fin de l’épisode a de quoi inquiéter, alors que les histoires ne sont pas terminées.

C’est le cas pour « Allez Ramuntcho » et « Une fille sur deux planches » : les deux seuls récits encore présents. Quid de « L’Étroit Mousquetaire » et des « Invincibles de l’Ouest » ?

Notons, cependant, la publication de la page de gag d’origine américaine « Circus Folies » signée Paul Houlton Terry (le créateur du studio TerryToons), mais en réalité dessinée par son assistant Bob Kay et scénarisée par Tom Morrison [merci à la revue Hop ! pour l'info],

et la reprise d’une histoire publiée par feu Coq hardi, en 1951 : « Champion courageux », un scénario dans le monde de la boxe écrit par Marijac pour l’excellent Pierre Le Guen, dessinateur « L’Orpheline du cirque » dans Mireille (scénario Marijac) ou de « Hurrah Freddi », « Nasdine Hodja », « Jacques Flash »… dans Vaillant.

Nombreux ont été les lecteurs qui ont vainement attendu la sortie du n° 6 qui, hélas !, ne viendra jamais.

Marijac, qui participait à la première Convention de la BD de Paris en avril 1969 (dont je fus le cofondateur) m’a confié que le journal est mort faute de lecteurs, mais aussi à cause des malversations d’un directeur financier indélicat.

Allez !.. France sera le dernier magazine d’envergure lancé par Marijac. Toutefois, il continuera pendant de longues années à retrouver ses vieux lecteurs dans les salons consacrés à la BD où les vieux membres des Coq hardi, la larme à l’œil, venaient saluer le « Grand sachem » qui avait enchanté leur enfance.

Henri FILIPPINI

Compléments bibliographiques, relecture et mise en pages : Gilles Ratier

[1] Voir Coq hardi : vie et mort d’un journal (première partie) et Coq hardi : vie et mort d’un journal (deuxième partie).

[2] Voir Mireille, un hebdomadaire pour le lectorat juvénile féminin… (première partie), Mireille, un hebdomadaire pour le lectorat juvénile féminin… (deuxième partie) et Mireille, un hebdomadaire pour le lectorat juvénile féminin… (troisième partie). 

[3] Voir Cino Del Duca : de la presse du cœur à la BD….

[4] Voir Noël Gloesner.

[5] Voir « Le Chevalier Printemps » par Jean Trubert et Roger Lécureux… et Des amis pour Trubert….

[6] Voir Claude Marin.

Devinez qui est cité (avec une faute de frappe dans son nom) dans l'édito de Roger Couderc ?

Galerie

7 réponses à Le Allez !.. France de Marijac !

  1. Mariano dit :

    Hé bien ! Que du beau monde dans ce journal.
    Merci de nous le faire découvrir.
    :o )

  2. Michel Dartay dit :

    Oui, merci beaucoup pour cette redécouverte qui donne envie de se les payer!

  3. moulinos dit :

    bonjour à tous et merci pour ce reportage
    Quelqu’un aurait-il des photos de Marijac (Jacques DUMAS) et son épouse (Marie DUMAS) lorsqu’ils étaient jeunes notamment en mai 1940 lorsque hergé s’était réfugié chez eux à Collanges (63). je ne retrouve rien sur le net. Merci pour votre collaboration
    Serge

  4. moulinos dit :

    merci pour votre réponse
    Serge

    • A propos des photos de Marijac il y en a dans divers magazines qu’il a publié : Paris Centre Auvergne, Coq Hardi ou encore Sitting Bull. Il y a aussi ses mémoires que j’ai publiées chez Glénat. Mieux, il a trouvé le temps de réaliser des romans photos dans Mireille dont il est l’acteur avec sa femme et ses filles. Marijac était un passionné de photos et de cinéma amateur. Il a d’ailleurs reçu de nombreux prix pour ses films amateurs. Il y a aussi une photo dans l’ouvrage sur Bob Dan dont nous avons parlé récemment où on le voit. En revanche, je n’ai pas le moindre souvenir de photos avec Hergé.
      Cordialement
      Henri Filippini

  5. moulinos dit :

    merci pour vos infos
    en fait j’aurai aimé trouver une photo de Mme DUMAS jeune, car je sais que hergé, son épouse et le couple Marijac allaient très souvent au théâtre et music-hall ensemble. Et je me suis demandé si dans l’album « les sept boules de cristal », hergé n’avait pas représenté mme DUMAS sous les traits de Mme CLERMONT ‘épisode du music-hall. Le nom de Mme CLERMONT évoquerait ainsi la capitale auvergnate, proche du village de Collanges où Hergé a été hébergé en mai 1940 chez le couple Marijac. Je poserai la question également aux Amis de hergé.
    Bonne journée.
    serge

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