Claude Marin

Les éditions Regards font partie de ces microstructures (comme l’ANAF, Bague à Tel, Le Coffre à BD, L’Élan, Taupinambour ou La Vache qui médite) qui font un travail phénoménal de transmission pour les générations futures en rééditant, hélas à un nombre très réduit d’exemplaires, les ?uvrettes d’auteurs méritants mais qui ne sont bien trop souvent connus que des amateurs. La plupart du temps, ces éditeurs (car ce sont bien des éditeurs) se passent de diffuseurs et de distributeurs, et c’est aussi le cas pour les éditions Regards sises à Esperausses (81260 Brassac).

Ces dernières viennent de publier un bel album cartonné réunissant deux aventures d’« Éva ». Cette sympathique jeune fille dans le vent avait d’abord été créée par le prolifique Claude Marin dans les pages de Mireille, revue lancée par Marijac en 1953 :

Elle débuta sa carrière l’année suivante, sous forme de planches de gags (dont deux pages étaient publiées dans chaque numéro de ce bimensuel), avant d’être remplacée par le personnage de « Mireille » en 1956 (toujours dessinée par Claude Marin), et de se retrouver dans les pages du magazine féminin Votre Mode-Reflet de Paris pour vivre de grandes aventures toutes en couleurs, où suspens et humour faisaient bon ménage, de 1958 à 1961.

Les 72 pages que totalisent « Le Manoir des deux étangs », qui date de 1958 et « Sous le signe d’Osiris » (paru en 1960), respectivement deuxième et cinquième épisodes de cette sympathique série, n’avaient jamais connu l’honneur d’une publication en album : voilà qui y remédie, et pour un prix qui reste abordable (32 euros).

En fait, seule la quatrième péripétie (« La Chauve-souris ») de cette mignonne demoiselle, flanquée d’une tante, d’un oncle et de « charmants » neveux, avait été reprise dans un album passé bien trop inaperçu. Publiées par Comics Factory (4 Place Galonne, 84200 Carpentras) en 2001, les 33 planches de cette cocasse péripétie, mettant encore en scène une jeune demoiselle typique des années soixante, étaient agrémentées d’un avant-propos de François Corteggiani et d’une post-face de Louis Cance, le tout sous une superbe couverture dessinée par Félix Meynet.

Malgré ces nombreuses qualités (fraîcheur du propos et immense talent du dessinateur), cette bande n’eut qu’un relatif succès auprès des lectrices de cette revue féminine qu’était Votre Mode-Reflet de Paris… Mais cela ne va pas nous empêcher de revenir sur la carrière de ce fabuleux dessinateur humoristique que fût Claude Marin (1931-2001) (1) : « C’était un magicien. Il avait tant d’amour en lui qu’il arrivait à le transmettre dans ses dessins… », dixit François Corteggiani (au milieu de bien d’autres hommages aussi émouvants dus à Albert Uderzo, Régis Loisel, Dany, Pierre Tranchand, Curd Ridel…) dans le supplément au DBD n°13 de décembre 2001.

Atteint par le virus du dessin, dès son plus jeune âge, Claude Marin participe à une exposition de dessins d’enfants où il est remarqué par un ami du dessinateur, scénariste et éditeur Marijac. Ce dernier donne tout de suite du travail à ce jeune homme, âgé seulement de 14 ans, qui deviendra, petit à petit, l’indispensable pilier du genre humoristique pour ses diverses revues : la collection « Magazine Coq-Hardi » (avec une réinterprétation de son « Rouletabosse » en 1946 et « Tom Pom » en 1950), les nouvelles formules de Coq-Hardi (avec « Bobichon » en 1946 et « Bill de clown » en 1948, puis « Les 3 mousquetaires du far west » toujours d’après Marijac en 1962), Baby Journal (avec « Costo chien policier », une autre réinterprétation d’une série d’avant-guerre de Marijac en 1948, puis « Pin-Pin le lapereau » destiné aux plus jeunes en 1949), Ouest Magazine (avec « Joé Jo » en 1953), Pierrot (avec « Mic, Mac et Pouf » et la reprise de « Trilili » créé par Robert Moreau, en 1955), Mireille (avec « Éva », « Mireille »…), Nano & Nanette (avec « Fan-Fan » en 1958), Frimousse (avec « Frimousse » en 1959 et « Mimi » en 1961), Mark Trail (avec « Jay Quedall » en 1964), Bout D’Chou (avec « Sophie et Poilapuce » en 1966 et « Baptistou » autre reprise d’un vieux Marijac en 1968)…

C’est surtout avec la création du « Père Noël », vagabond philosophe qui marquera les lecteurs de cette époque, que Claude Marin se fait remarquer, de 1950 à 1954 : les histoires longues de ce personnage maladroit et malchanceux qui ne songe qu’à rendre service sont écrites par Marijac alors que le dessinateur se réserve les scénarios des gags en une planche.

Ceci dit, à cette époque, Claude Marin ne travaille pas exclusivement pour Marijac puisqu’on retrouve sa trace dans Coquelicot (un hebdomadaire édité par la SPE) dès 1947, dans Jocko (avec « Rigobert et cie » en 1955 ou « Crick l’écureuil » en 1956), et même dans un magazine flamand (Kleine Zondag Friend) où il réadapte lui-même des scénarios de Marijac et réalise d’intéressants essais réalistes, de 1949 à 1955 ;

tout comme il le fait aussi dans Spirou, le temps d’un récit complet de quatre planches, en 1959.

Cependant, après les derniers échecs éditoriaux de Marijac (Allez France, Sitting Bull…), Claude Marin abandonne la bande dessinée pour se reconvertir dans la publicité où il travaille notamment pour une marque de vêtements d’enfant (« Bambino »), de 1965 à 1973 : il y conçoit de nombreux catalogues illustrés et même des petites bandes dessinées avec un personnage éponyme dont les gags (compilés en recueils) permettaient de vanter les qualités de cette enseigne.

C’est Jean Mulatier qui le fait revenir à ses premières amours en lui commandant une planche pour l’éphémère revue adulte Mormoil (2) (en 1975) et en lui présentant Greg. De cette rencontre naîtra 16 mini-livres de 8 pages en couleurs offerts dans les boîtes de fromages Junior (« Les Juniors », en 1977) et la charmante série « Frère Boudin » (scénarios de Greg, bien entendu) qui fut publiée dans Achille Talon Magazine (en 1976) avant d’être réunie en deux albums (forts recherchés aujourd’hui) publiés par Dargaud en 1977 et 1978. Le succès commençait à poindre le bout de son nez mais cette prometteuse histoire n’aura pourtant jamais de suite car Greg, pris par ses nombreuses occupations et par son installation aux USA, néglige quelque peu ses collaborateurs : voir deux de nos précédents « Coins du patrimoine » (http://bdzoom.com/4730/patrimoine/le-coin-du-patrimoine-les-pantheres-daidans-et-greg/ et http://bdzoom.com/spip.php?article3510).

Quant à Claude Marin, lui, il est en train de réaliser son rêve d’enfant : il vient d’être mis en relation avec Michel Mandry du Journal de Mickey, lequel met en place une équipe de dessinateurs et de scénaristes français pour réaliser des bandes dessinées inédites avec les personnages de Walt Disney. Son style rondouillard convenant parfaitement à l’esprit de cette entreprise, il réalise, dès 1979, multiples aventures plus ou moins longues de « Mickey », « Picsou », « Dingo » et « Donald » (3) qui seront publiées à partir de 1982 ; puis, en 1986, il participe à la naissance des « Bébés Disney » dont il dessinera environ 600 pages de gags sur des scénarios de Gégé et Bélom (toujours pour le Journal de Mickey). Dans une de ses dernières interviews pour Hop !, Claude Marin déclarera que « Travailler pour Disney était vraiment mon truc, je considère d’ailleurs que c’est ma meilleure période et elle a duré une vingtaine d’années »…

Gilles RATIER, avec Laurent TURPIN aux manettes

(1) Pour en savoir plus sur cet enchanteur graphique on consultera surtout les n°4, 18, 53, 59, 87 et 88 de Hop! (revue dirigée par Louis Cance), les n°20-21 et n°57-58 de Haga (le fanzine que dirigeait Jean-Paul Tiberi, l’actuel responsable des éditions Regards), et le livre « Claude Marin l’enchanteur » compilé et édité par Patrick Cauvin en 2007 (album hommage à Claude Marin qui contient 102 dessins réalisés en couleurs directes pour illustrer des rubriques du Journal de Mickey ; l e tirage de cet album, limité à 200 exemplaires, est en vente sur http://www.coffre-a-bd.com/cgi-bin/boutique.bin?s=0), ainsi que les articles contenus dans Le Journal de Mickey n°1700 et 2281, Circus n°7, La Lettre de Dargaud n°12 et Le Collectionneur de Bandes Dessinées n°96.

(2) Une autre bande un peu plus adulte, restée inédite jusqu’à lors, fut proposée (avec une interview réalisée par Henri Filippini) dans le n°20 de Schtroumpfanzine en 1978.

(3) Sur des scénarios de Patrice Valli, de Michel Motti ou de François Corteggiani, entre autres.

Galerie

4 réponses à Claude Marin

  1. Anonyme dit :

    je vous remercie pour cet article; mais comment entrer en contact pour commander aux editions du regards; impossible de trouver un numero de tel ou une adresse exacte?

    • Anonyme dit :

      Pas de téléphone ni mail ! Juste l’adresse précisée dans l’article : REGARDS
      Esperausses 81260 Brassac
      Contact : Jean-Paul Tiberi

      • Anonyme dit :

        merci pour votre reponse

        • Anonyme dit :

          Bonjour,

          je viens de découvrir l’existence de cet album, et je voudrais savoir si le prix que vous indiquez (32 euros) comprend les frais de port, où si ceux-ci doivent être rajoutés au prix initial ? Et si oui, sauriez-vous à combien ils se montent ?

          Merci d’avance.

          Bruno