« Sambre T1 : Plus ne m’est rien… » par Yslaire et Balac : analyse de planche

Devenu éditeur à partir de 1972, le grenoblois Jacques Glénat compose dans les années 1980 et 1990 un exceptionnel catalogue appuyé sur un genre en vogue, celui de la bande dessinée historique, bientôt complété par la puissance et le dynamisme du manga (« Akira » en 1990). Prépublié à partir du 1er juin 1985 dans le 86e numéro du mensuel Circus (les séries phares étant replacées dans le nouveau magazine Vécu dès janvier 1985), « Sambre T1 : Plus ne m’est rien… » rejoint d’emblée les plus grandes séries Glénat : citons en particulier ce quatuor composé par « Les Passagers du vent » (François Bourgeon, 1979), « Les 7 Vies de l’épervier » (Patrick Cothias et André Juillard, 1983), « Les Tours de Bois-Maury » (Hermann, 1984) et « Les Chemins de Malefosse » (Bardet et Dermaut,). Retour cette semaine sur une 17e planche de « Sambre » particulièrement sombre et intrigante…

Annonce de la prépublication de Sambre, en couverture de Circus n°86 (Glénat - Juillet 1985)

La saga « Sambre », incontestable, chef-d’œuvre de la bande dessinée contemporaine, fut initiée par Balac (pseudonyme du prolifique scénariste Yann Le Pennetier) et Yslaire, un dessinateur à l’époque déjà connu pour « Bidouille et Violette », série publiée chez Dupuis dès 1978. Dès le 1er tome (« Plus ne m’est rien… » est publié en album chez Glénat en juin 1986), les lecteurs découvrent un drame romantique aux graphismes envoûtants et dans lequel se devinent les inspirations littéraires tour à tour balzaciennes, hugoliennes et shakespeariennes. Le contexte est celui des prémices de la Révolution française de 1848, dirigée contre Louis-Philippe en raison de grandes difficultés politiques et financières, des mécontentements ouvriers et des risques sanitaires (disette et épidémie de choléra dévastatrice à partir de 1832). Alors que son vieux père vient de mourir en laissant inachevé un mystérieux ouvrage intitulé « La Guerre des yeux », Bernard Sambre tombe amoureux de Julie, une braconnière aux yeux rouges née d’une mère prostituée à Paris. Les deux s’uniront en secret, par une sombre nuit de pleine lune, dans le caveau des Sambre (voir la couverture proposée), scellant ainsi leurs propres amours au seuil d’une destinée tragique digne de « Roméo & Juliette ». Car tout laisse en effet deviner que la « race maudite » au regard de sang creuse la vengeance et la malédiction des Sambre, tel que le devine Sarah – la sœur de Bernard – en tentant de retranscrire les brouillons du père disparu, Hugo Sambre…

Dessin original d'Yslaire pour la couverture et 1er plat du tome 1 (Glénat, juin 1986)

Associé à Yann et Didier Conrad dont il partage l’humour corrosif (déployé pleinement dans « Bob Marone », les « hauts de pages » du journal Spirou ou « Les Innommables »), Bernard Yslaire s’associe légitimement avec Yann lorsque celui se fâche avec Conrad. En contre-pied de l’humour cynique, et désireux d’aborder un tout autre style, Yslaire réclame une « histoire d’amour qui finit mal » inscrite au XIXe siècle et directement inspirée par la ligne sombre et romanesque contenue dans les lectures de la bibliothèque paternelle. Pour débuter assez paradoxalement sa vaste fresque historique et feuilletonesque dans un huis-clos, Yslaire s’inspire également d’une bastide de Villars-Comars, une ancienne maison d’époque construite dans l’arrière-pays niçois. C’est dans ce théâtre que résonnent bientôt les petites phrases assassines et les coups du destin, entre des protagonistes masculins frappés du sceau de la paternité (Bernard Sambre/Bernard Yslaire, Hugo Sambre/Victor Hugo et Guizot, cousin et amant de la « veuve joyeuse » Blanche Sambre, et référence au fameux ministre François Guizot). Éternellement sans, sangs, cendres, sombres et Sambre…

La bastide des Sambre (extrait du tome 1 : planche 12, case 2) et la référence documentaire d’Yslaire

Si le début du tome 1 n’est pas précisément daté (à l’inverse du tome 2, « Je sais que tu viendras », qui débute en janvier 1848), le lecteur n’a aucun mal, tel que nous l’avons dit, à situer l’intrigue dans la première moitié du XIXe siècle. Aidé en cela par les costumes, les termes anciens et plus généralement le déploiement des atmosphères de drames romantiques propres à Chateaubriand, Hugo, Dumas, Stendhal (« Le Rouge et le Noir », ici à l’évidence), Musset ou Lamartine (le poète étant cité à propos, à la planche 13), le lecteur clairvoyant aura également identifié un univers proche du temps de Balzac grâce au pseudonyme Balac adopté par Yann (le véritable nom d’Hislaire se transmuant plus simplement en Yslaire… par rapprochement avec Yann ?). Dans les premières planches abonde également la monstration des divers artefacts du « Mal du siècle », soit la prise de conscience d’une inadaptation fondamentale du héros (l’être sensible) face à son environnement social : spleen et temps de silence, volonté désespérée d’agir seul, rêveries et désillusions, cimetière et représentations religieuses, ciels lourds, venteux ou nuageux, pluies d’automnes et couleurs froides, arbres décharnés et amours suicidaires. En parallèle, le récit se teinte des théories du temps concernant l’étude des mœurs, le déterminisme social et l’idéologie des races basée sur de prétendues observations scientifiques.

Dans ce cadre, le regard – tentateur, perfide, jaloux ou vicieux – des uns sur les autres aura une portée malheureusement souvent bien lourde de sens. Préféré au final au titre « Le Sang du jars », « Plus ne m’est rien… » (phrase d’Alfred de Musset) indique une devise mystérieuse liée à un absolu perdu ou impossible à atteindre.

Encre de Chine originale pour la planche 17 de Plus ne m’est rien... par B. Hislaire (1985)

Planche 17 : l’ensemble de la page, composé de 7 cases, est entièrement nocturne et silencieux. Dénué de personnages et de paroles, mais non de textes (on lira « Sambre au clair la Lune te regarde » sur le fronton de la chapelle familiale à l’avant-dernière case), l’ensemble résonne tel un écho à la planche 5, qui vit précisément la première rencontre entre le héros Bernard Sambre et l’étrange braconnière aux yeux rouges Julie. Les deux amoureux se sont fixés rendez-vous à minuit (planche 9, case 5) en un lieu tenu secret, que le lecteur découvre donc pour la première fois sur la présente planche. Suivons le mouvement de caméra omniscient suggéré par Yslaire : partant de l’œil-de-bœuf éteint situé sous les combles de la bastide elle-même plongée dans la nuit (cases 1 et 2), nous suivons sous une Lune blafarde le chemin serpentant entre les herbes (case 3), lequel nous mène jusqu’à l’enceinte du cimetière (case 4). Ainsi s’installe peu à peu une dramaturgie morbide et fantastique, cette fois-ci plus proche des écrits d’Aloysius Bertrand (« Gaspard de la nuit », 1842), d’Hoffman ou de Nodier, dans la mesure où l’action se circonscrit dans un périmètre étroit (entre la bastide et le cimetière) qui semble étouffer l’ensemble des protagonistes. Sous un cercle céleste lumineux venu irradier la transgression, nous voici devant les grilles du néant (case 5), près à passer vers le territoire où reposent les morts : cette violation du sacré à l’angle des amours interdites annoncées ne laisse rien présager de bon… Univers surnaturel teinté de noirs, de gris et de sépias, en contraste avec les rouges du désir, de la passion (adolescente ou révolutionnaire) et du sang, celui de « Sambre » transporte en permanence le thème de la blessure à l’œil, du regard biaisé et de l’aveuglement. Case 6, sans détour et sans masquer ses intentions (selon le sens de l’expression « Sabre au clair », ici déviée en « Sambre au clair de Lune… »), le héros tragique (toujours invisible) s’apprête bel et bien à commettre l’irréparable. Contrairement à ce que pense cependant le lecteur, à ce moment du récit, ni Bernard ni Julie ne sont encore réunis (ce sera le cas à la planche 23)… Ultime ellipse, en guise d’ouverture/fermeture, la case 7 s’illumine : nous y retrouvons l’œil-de-bœuf symbolique de la bastide, motif répété selon la figure de style littéraire nommée épanadiplose. C’est là que Sarah Sambre désire comprendre, transcrire et parachever l’ouvrage « La Guerre des yeux » (planche 18), nous exposant inexorablement à la compréhension du poids du passé, à la quête des origines et aux choix historiques. Toutes choses méticuleusement travaillées par les auteurs, non seulement dans les 3 ouvrages venant compléter ce premier cycle (publié de 1986 à 1996), mais aussi dans deux cycles suivants (prévus en 8 albums couvrant les années 1856 à 1871) et dans la série dérivée « La Guerre des Sambre » (débutée en 2007 avec Jean Bastide et Vincent Mezil ; 12 albums prévus au total, en remontant les époques jusqu’en 1789 et la Préhistoire).

Planche 17 - Mise en couleurs Glénat 1986

Philippe TOMBLAINE

« Sambre T1 : Plus ne m’est rien…» par Yslaire et Balac
Éditions Glénat (13, 90 €) – ISBN : 978-2723441384

Galerie

4 réponses à « Sambre T1 : Plus ne m’est rien… » par Yslaire et Balac : analyse de planche

  1. Marcel dit :

    Euh… (A suivre) publie par Glenat ?… Casterman, plutot.
    Et puis Vecu n’a pas succede a Circus, les deux ont coexiste entre 1985 et 1989, Vecu ayant continue ensuite.
    Par ailleurs, je ne comprends pas bien pourquoi vous parlez d’humour corrosif pour Yslaire, dont il aurait voulu prendre le contre-pied. Vous parlez la plutot de Yann, non ?…

    « Toutes choses méticuleusement travaillées par les auteurs, non seulement dans les 3 ouvrages venant compléter ce premier cycle (publié de 1986 à 1996) (…) »
    « Les auteurs » ?… Yslaire est seul sur la suite de la serie-mere, a part pour les premieres planches du tome 2.

    Je pinaille, mais l’article est tres bien par ailleurs, hein !

    • Tomblaine dit :

      Bonjour,

      Pour tenir compte de vos remarques pertinentes (merci !), j’ai modifié l’introduction : afin de de ne pas faire de contresens, j’ai supprimé la référence à (A suivre) ; il s’agissait initialement de dire que la période du « roman graphique » était amorcée (chez Casterman) en parallèle du contenu plus adulte des bandes historiques éditées chez Glénat. Comme vous le signalez, les débuts du magazine Vécu ne signent pas la mort de Circus mais entérinent un mouvement de recadrage sans doute plus profitable au final pour Vécu (les meilleures séries y seront !).

      Yann (en rupture avec Conrad) et Yslaire (qui avait aussi produit de l’humoristique) se sont donc tournés vers le réalisme tragique. Les deux hommes avaient travaillé et réfléchi à la trame de plusieurs volumes avant de « rompre » artistiquement fin 1987. D’autres « auteurs » aideront également le projet d’Yslaire, comme Jean Dufaux, le metteur en scène Alain Populaire ou – bien sûr – les actuels auteurs des albums dérivés (Guerre des Sambre).

      Très amicalement
      Ph. Tomblaine

      • Marcel dit :

        Ah bon ?… Dufaux et Populaire ont file un coup de main a Yslaire ?… Vous m’intriguez, la. Vous avez plus de details ?…

        Bien cordialement,
        Marcel.

        • Tomblaine dit :

          Pour aider à la conception sur le tome 2, Dufaux présentera certaines idées à Yslaire, qu’il ne retiendra pas forcement (telle qu’une rencontre avec Victor Hugo). Concernant Populaire, ce sont surtout les discussions et débats sur les sujets politiques et artistiques qui auront aidé Yslaire.

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