Carlos Laffond, un parcours méconnu…

Dans le cadre des rééditions patrimoniales du regretté scénariste Jean-Michel Charlier (1), le troisième tome de « Thierry le chevalier » va bientôt paraître aux éditions Fordis. Pour être sûr de ne pas rater le premier tirage et ses avantages, n’hésitez pas à souscrire ici : http://fordisbooksandpictures.fr. Cette deuxième partie d’un diptyque mettant en scène le roi Richard Cœur de Lion se révèle être l’une des plus palpitantes aventures moyenâgeuses de ce chevalier sans nom apparu dans le journal Spirou en mars 1957. La série comportera, en tout, quatre épisodes somptueusement enluminés par le dessinateur espagnol Carlos Laffond, jusqu’en octobre 1961. Voici l’occasion de survoler la carrière de cet illustrateur trop méconnu, que les habitués de l’hebdomadaire des éditions Dupuis avaient alors déjà pu remarquer sur « Les Belles Histoires de l’Oncle Paul ».

Attention, les lignes qui suivent ne reprennent qu’une infime partie du contenu des quatre dossiers inédits de quatorze pages réalisés par votre serviteur pour accompagner les albums des éditions Fordis : ceci dans le but de vous mettre l’eau à la bouche afin que vous vous ruiez sur ces productions, mais aussi pour vous faire profiter d’une iconographie qui n’a pas pu être intégrée dans ces ouvrages, par manque de place.

Carlos Laffond y Díaz-Albó, qui signait juste Carlos Laffond, mais aussi D. Albó ou Ladial, est né à Madrid en 1929.

À l’instar de son frère aîné José, dit Pepe Laffond (2), il faisait partie de ce que l’on appelle, en bandes dessinées, l’Escuela Madrileña (l’école de Madrid).

Sa carrière commence en 1944 avec divers récits d’aventures publiés dans les récits complets au format à l’italienne de l’éditeur Tritón : comme Gorgorito ou Chorlito où il y illustre, alors, des scénarios de Miguel González Casquel.

« Raza de heroes » dans Gorgorito. en 1944.

Parallèlement, Carlos Laffond travaille aussi avec son frère dans les Ginesito (avec « Satanás » comme série principale) ou Diamante Negro des éditions Rialto, participant ainsi au studio d’Adolfo López Rubio.

Ce dernier s’entourait alors d’habiles débutants (comme Federico Blanco, Francisco Blanes, Manuel López Blanco ou encore Víctor de la Fuente ; voir Victor de la Fuente), pour alimenter de nombreux périodiques publiés en castillan.

Jusqu’à la fin des années 1950, Carlos Laffond continue donc de travailler pour les publications espagnoles.

« Dinah en la reina de Angkor » dans Aventuras y amenidades de la prensa.

Il réalise, entre autres, de courtes séries réalistes comme « Dinah en la reina de Angkor » dans Aventuras y amenidades de la pressa ou « Guillermo » (1954) et « Juan Aventuras » (1955) dans l’hebdomadaire pour enfants Chicos, où l’on trouve surtout des bandes signées par l’un de ses principaux inspirateurs : Jesús Blasco.

Carlos Laffond dessine aussi « Drake el pirata » pour Flecha y Blanco en 1955, ou encore « Numancia » (scénario d’un certain Torrero) publié dans le magazine Balalín en 1957.

C’est alors qu’il décide d’émigrer, pour fuir la consolidation de la dictature franquiste dans son pays d’origine.

« Drake el pirata » pour Flecha y Blanco en 1955.

Il choisit de s’installer en France, suivant l’exemple de nombreux dessinateurs ibériques de l’époque.

Si certains de ses compatriotes alimentent le sommaire de revues françaises comme le catholique Bayard de la Maison de la Bonne Presse (à l’instar de Julio Ribera ou de José Ramón Larraz ; voir L’étonnante carrière de José Ramón Larraz), comme le sympathisant communiste Vaillant (où l’on retrouve José Cabrero Arnal – voir Pif le chien : histoire d’une tragédie éditoriale —, Ramon Monzon, Francisco Hidalgo ou Antonio Parras), ou les Hurrah ! et L’Intrépide du prétendu capitaliste Cino Del Duca des Éditions mondiales (avec Edmundo Marculeta, voir Le Hurrah ! d’après-guerre… [première partie], Le Hurrah ! d’après-guerre… [deuxième partie] et L’Intrépide, un hebdomadaire classique [deuxième partie]), d’autres dessinateurs espagnols, à l’exemple de Francisco Batet Pellejero qui signera plus tard François Batet, passent par des agences qui utilisent largement leurs services pour la grande presse quotidienne.

Ceux-ci offraient l’avantage d’accepter d’être payés moins cher, tout en produisant des travaux d’une qualité graphique incontestable.

Un « Oncle Paul » imagé par Carlos Laffond, scénario d'Octave Joly, dans le n° 949 (21 juin 1956) de Spirou.

La World’s Presse du Liégeois Georges Troisfontaines ne va pas s’en priver et va ainsi faire travailler, sur les « Oncle Paul » destinés au journal belge Spirou, d’excellents artistes réalistes comme José María Fernández Bielsa (qui remplacera aussi Albert Uderzo sur « Tom et Nelly, enfants du siècle » écrit par Octave Joly en 1957), Roberto González Casarrubio ou encore les frères Carlos et José Laffond.

Entre 1956 et 1959, le dessinateur de « Thierry le chevalier » illustrera pas moins de trente-six récits didactiques de quatre pages scénarisés par Octave Joly pour alimenter « Les Belles Histoires de l’Oncle Paul » : une rubrique hebdomadaire créée par Jean-Michel Charlier (qui s’était inspiré d’une idée de départ de Troisfontaines), au début de l’année 1951 ; voir Les premières « Belles Histoires de l’Oncle Paul ».

Un « Oncle Paul » imagé par Carlos Laffond, scénario d'Octave Joly, dans le n° 960 (6 septembre 1956) de Spirou.

Tout en illustrant minutieusement les textes passionnants de Charlier pour « Thierry le chevalier » dans Spirou, le prolifique Carlos Laffond travaille aussi pour un autre client d’envergure : l’agence Opera Mundi de Paul Winkler.Il y réalise des bandes dessinées destinées à la presse quotidienne (comme les cent trois bandes de « La Casaque noire » parues en 1956 dans L’Aurore) ou au Journal de Mickey.

« La Casaque noire » parues en 1956 dans L’Aurore.

C’est le cas de sa somptueuse adaptation de « La Revanche de Robin des Bois » en cinquante pages (éditées du n° 364 du 17 mai 1959 au n° 388 du 1er novembre 1959), où il remet en scène un Richard Cœur de Lion, légèrement différent de celui qu’il avait illustré dans « Thierry le chevalier ».

Ou de celle, non moins magnifique, en dix-sept doubles-pages de « La Mer est grande, Viking », entre le n° 419 du 5 juin 1960 et le n° 435 du 25 septembre 1960 : le tout sur des textes de Pierre Fallot, le rédacteur en chef de ce Journal de Mickey publié par Édi-Monde, une filiale de Paul Winkler et du groupe Hachette.

Ensuite, Laffond sera momentanément sans travail et devra se recycler dans la production de petits formats. C’est ainsi qu’on le retrouve sur des récits sentimentaux publiés, en France, dans les pockets Sissi chez Artima (en 1960).

Puis, acceptant un prix défiant toute concurrence, il intègre l’équipe de ses compatriotes qui travaille en exclusivité pour Impéria (dont l’ancien nom était, jusqu’en 1951, les éditions du Siècle).

Sous la direction de Francisco Gallardo Pons, Carlos Laffond est alors chargé de prolonger la mise en images de séries anglaises interrompues depuis 1962 par la Fleetway Publications : une société d’édition londonienne qui fournissait, en récits dessinés, l’essentiel de mensuels comme Oliver ou Kit Carson.

Au milieu de ces nombreux titres de pockets, il est très difficile de différencier, à l’œil nu, la patte pourtant souvent reconnaissable de notre dessinateur espagnol : en effet, la plupart des dessinateurs étant employés pour un salaire de misère, ils uniformisaient leur style et avaient tendance à bâcler quelque peu leur travail.

« Oliver » par Carlos Laffond.

En fait, pour s’y retrouver parmi la cinquantaine d’auteurs ibériques qu’ils employaient (dont des artistes très connus comme Carlos Giménez – voir « Paracuellos » de Carlos Gimenez -, Jaime Brocal Remohi, Manuel López Blanco, Jesús Durán, Adolfo Buylla…), les éditions Impéria attribuaient à chacun d’eux un code de deux lettres et de deux chiffres.

En général, les lettres retenues étaient tirées du nom du dessinateur : « Ce code, imprimé en haut et à gauche de la première planche de chaque histoire, permet de repérer immédiatement son auteur. Ajoutons qu’en bas à droite, figure le code du scénariste. » C’est ce que nous apprend le spécialiste du domaine qu’est Gérard Thomassian dans le tome 1 de son indispensable « Encyclopédie des bandes dessinées de petit format » consacrée, justement, à Impéria ; épuisée depuis longtemps, elle devrait faire l’objet, dans les années qui viennent, d’une réédition complétée et réactualisée.

Par conséquent, la correspondance code/auteur résout, en partie, le problème de l’identification des travaux des auteurs espagnols pour Impéria, et plus particulièrement pour Carlos Laffond (codé LN 91) qui travailla surtout pour les pockets Oliver et Kit Carson.

Le bimensuel Oliver abrite surtout la série au titre éponyme, laquelle n’est autre que le « Robin Hood » anglais (« Robin des Bois » pour les francophones) publié, à l’origine, dans la collection Thriller Comics, à partir de 1951, et dessiné par d’excellents artisans anglais (Patrick Nicolle, Reg Bunn, Derek Charles Eyles …), italiens (Guido Buzzelli – voir Guido Buzzelli [1ère partie] et Guido Buzzelli [2ème partie] —, Raffaele Paparella, Nadir Quinto…), portugais (Eduardo Texeira Coelho) ou espagnols (Jesús Monterde Blasco, Santiago Martín Salvador, Ángel Pardo…).

Les dessinateurs français Yves Mondet et Georges Estève prennent la suite pour des versions autochtones à partir de 1961, relayés par les Espagnols Vicente Ramos, César Lopez, Jaime Juez Castella, José Maria Ortiz, Francisco Puerta…

Et surtout Carlos Laffond qui n’en illustre pas moins de quarante-sept épisodes de trente pagettes sur scénarios d’Hervas, Ramon Ortiga ou Molina, et publiés entre mai 1964 et avril 1986.

« Oliver » par Carlos Laffond.

Outre la série principale, Laffond a aussi dessiné cinq récits complémentaires d’une dizaine de pagettes sur scénarios de Molina, publiés dans les n° 309 d’août 1971 (« Le Chevalier du Rhin »), 320 de janvier 1972 et 428 de janvier 1981 (« Le Chevalier à la fleur de lotus »), 357 de janvier 1975 (« Apparition »), 409 de juin 1979 (« Le Défi ») et 455 d’avril 1986 (« Un fidèle écuyer ») : des histoires qui font la part belle à la chevalerie pendant le Moyen Âge et racontant des aventures épiques, remplies de courageux héros au grand cœur.

En ce qui concerne le mensuel Kit Carson, Carlos Laffond a seulement mis en images trois épisodes de trente pagettes scénarisées par Mariano Hispano González alias Bañolas et publiées dans les n° 443 et 444 de mai et juin 1977 : à l’origine, les aventures de Kit Carson, célèbre pionnier de la conquête de l’Ouest américain, contenues dans ce pocket, étaient des récits complets provenant de la collection anglaise Cow Boy Comics, publiés entre avril 1950 et septembre 1962 et illustrés par une pléiade d’auteurs comme Derek Charles Eyles, Cyril Holloway, Reg Bunn, Geoff Campion, Graham Coton, Robert Forrest, Patrick Nicolle, Peter Sutherland, Joe Colquhoun, Ronald Embleton…

À partir du n° 116 de janvier 1961, Impéria propose de manière intermittente des épisodes inédits réalisés par des auteurs français (Yves Mondet, André Rey ou Bob Leguay) et espagnols (principalement Vicente Ramos et José Morante).

« Kit Carson » par Carlos Laffond.

Carlos Laffond a aussi dessiné quelques courts épisodes complémentaires, sans héros récurrent, dans d’autres titres Impéria :

- de l’aventure policière sur scénario d’Hervas dans Kalar n° 95 du troisième trimestre 1971 (« Le Serviteur félon ») et X-13 agent secret n° 258 d’août 1971 (« Le Mystère du manoir »),

- historique dans Ögan n° 94 de juillet 1971 (« Les Évadés », toujours sur scénario d’Hervas)

- ou exotique sur scénario d’Eugenio Sotillos Torrent dans Kalar n° 104 de juin 1972 (« Le Puits de la discorde »).

À l’exception d’une participation à un titre de la collection Joyas Literarias Juveniles  publié par la maison d’édition barcelonaise Bruguera en 1974 (« Bernadette », sur un scénario de José Antonio Vidal Sales), les petits formats édités par la société Impéria sont les dernières bandes dessinées réalisées par Carlos Laffond avant son décès, oublié de tous et surtout du milieu qui l’a employé pendant trente ans, en 1979.

Gilles RATIER 

Merci à Gregory Shaw du Centre belge de la bande dessinée pour nous avoir scandé les pages des « Oncle Paul ».

(1) Voir La Collection Jean-Michel Charlier reprend son envol… et Le retour du chevalier….

(2) Carlos Laffond est souvent confondu avec son frère José, dit Pepe, même par les historiens et spécialistes de l’histoire du 9eart.

José Laffond dans Chicos.

Il faut dire, à leur décharge, que leurs styles ne sont pas très éloignés. Pourtant, dans la plupart des cas, les deux artistes signent, précisément chacune de leurs planches de leur nom et de leur prénom ou initiale. Outre dans Spirou, on pouvait lire en français les œuvrettes de José Laffond dans King Kong (« Raj’Cobra » et « Le Secret de la mine », en 1948) ou dans la presse quotidienne parisienne alimentée par l’agence Opera Mundi où il utilise quelques fois le pseudonyme de Jo Barque, dans les années soixante : que ce soient des bandes verticales (« Les Destins hors séries » racontés par Anne et Serge Golon, « Les Reines tragiques » écrites par Juliette Benzoni, « Les Aventures exotiques » d’après les textes de Robert Gaillard…) ou horizontales (adaptations de romans de Jules Verne, Jack London, Émile Richebourg, Georges Ohnet, Paul d’Ivoi, Hélène Berjac…).

« Les Voleurs de foudre » d'après Paul d'ivii, illustré par José Laffond, entre 1964 et 1965.

Galerie

8 réponses à Carlos Laffond, un parcours méconnu…

  1. jp M dit :

    …trés interessant…Merci..!

  2. Denis Gambier dit :

    Un très bon dossier pour la collection Charlier. Les éditions Fordis font là un excellent travail de restauration. Mon tome 3 est commandé.
    Cordialement.

  3. Denis Gambier dit :

    Des nouvelles du tome 3 qui était prévu en février ? Merci.

    • Gilles Ratier dit :

      Bonjour Denis !
      D’après ce que nous avons pu comprendre, la réalisation de ce tome a connu un léger petit retard par rapport à ce qui a été annoncé, mais l’ouvrage serait parti à l’imprimeur : il ne devrait donc plus trop tarder !
      Bien cordialement
      La rédaction

  4. Denis Gambier dit :

    Oui oui. Tout a fait.

    Encore merci.

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