Guido Buzzelli (1ère partie)

On l’attendait depuis longtemps ! Voici enfin, grâce aux éditions Clair de lune qui tentent de relancer les fumetti de Sergio Bonelli en Europe francophone grâce à diverses collections, la traduction de la seule aventure du mythique western « Tex Willer » qu’a dessiné le fantaisiste et tourmenté Guido Buzzelli : « Il Grande ! » (deux cent vingt-quatre pages scénarisées par Claudio Nizzi), dans une édition Prestige cartonnée, en grand format, et agrémentée d’un dossier conséquent sur l’auteur et la série !

Certes, ce western très classique, avec un héros sans peur et sans reproche, aussi inflexible qu’incorruptible, n’est peut-être pas la plus intéressante des œuvres de cet étonnant dessinateur et peintre italien, hélas bien oublié aujourd’hui…

Cependant, non seulement elle était complètement inédite dans nos contrées mais, en plus, c’est pratiquement, aujourd’hui, la seule à être disponible en langue française (1) pour que les nouvelles générations puissent découvrir le très illustratif dessin, aussi vif que gracieux, de Guido Buzzelli : chaque image étant composée avec raffinement et dotée d’un noir et blanc inoubliable que met en valeur des contours précis.Cette histoire de bûcherons, victimes d’incidents criminels mais secourus par notre justicier ami des Indiens et par le fidèle Kit Carson, a été dessinée à partir de 1985 et est parue, à l’origine, en juin 1988, dans la collection annuelle Speciale Tex.

C’était même le premier numéro de ce prestigieux label italien qui propose, désormais, vingt-six titres dus à différents et talentueux dessinateurs issus de la scène internationale : tels qu’Aurelio Galleppini (le créateur graphique de la série d’origine ; voir « Tex »), Víctor De La Fuente, José Ortiz, Roberto Raviola (Magnus), Jordi Bernet, Alfonso Font, Ivo Milazzo, Colin Wilson, Joe Kubert, Corrado Mastantuono, Pasquale Frisenda, Ernesto Garcia Seijas…Quoi qu’on en pense, nous en profitons, quant à nous, pour nous jeter sur cette rarissime occasion de nous attarder sur la production francophone de ce fabuleux et génial dessinateur qui, dans ses travaux baroques, destinés à un public dit adulte, aimait beaucoup se représenter comme personnage principal, sous les traits d’un satyre dansant ou d’un antihéros barbu : toujours prêt à l’ironie ou au clin d’œil, afin d’établir une complicité avec le lecteur-spectateur : « Je me dessine toujours dans mes histoires, parce que cela m’engage davantage et je participe plus. Et puis, j’aime beaucoup le portrait et il n’y a pas de meilleur exercice au monde pour cela que l’autoportrait. » (2)

Guido Buzzelli est né le 27 juillet 1927 à Rome, où il décède le 25 janvier 1992. Il est issu d’une famille d’artistes : son grand-père est décorateur, son père est peintre, sculpteur et architecte, sa mère modèle et son frère, Raoul, est aussi auteur de bandes dessinées (son œuvre la plus célèbre étant l’amusant « Sam Bot » : voir « Le Coin du patrimoine » que nous avons consacré à cette série : « Sam Bot » et les fascicules Elvifrance). Évidemment, cet environnement familial va conditionner ses choix enfantins et estudiantins : il fréquentera d’ailleurs, très souvent, les cours libres de nu de l’Accademia di San Luca : « Je fais de la bande dessinée depuis l’âge de dix ans ! Je dessinais sur mes cahiers de classe, de longues histoires ; et tout pour un seul lecteur, mon petit frère… » (2)

Comme il perd son père, juste après la Seconde guerre mondiale, il doit chercher du travail dès l’âge de quinze ans ; et il n’en aura que dix-huit quand il fera ses débuts artistiques, en tant que caricaturiste, dans l’hebdomadaire Argentovivo !, sous la houlette du vétéran Rino Albertarelli. Travaillant énormément pour un salaire déplorable, il y publie sa première bande dessinée, qu’il réalise entièrement lui-même, en 1946 : une histoire médiévale de huit pages intitulée « Il Monaco Nero ».

Au cours des dix années suivantes, il va travailler pour les différents fascicules populaires romains qui publiaient des bandes dessinées d’aventures, se spécialisant dans la réalisation des illustrations de couvertures ; notamment pour Raff Poigno d’Acciaco ou pour la collection Celebri Eroi dell’Avventura de Fratelli Spada qui traduisait, alors, « Flash Gordon », «  Mandrake the Magician » et « The Phantom ». Il y illustre alors des dizaines d’histoires de western ou de science-fiction comme « Dray Tigre » (en 1949), « Susan Bill », « Brendy Bill l’impavido, « L’Emulo di Zorro », « Pistola Jim », « Geronimo », « Bambola »… À cette même époque, il met aussi en images « Bill dei Marines », « Alex, l’eroe dello spazio » ou « I pionieri della Via Lattea » pour les éditions Diana, ainsi que « Nolan, il pioniere dello spazio » (dans Mondi Astrali, l’un des premiers périodiques italiens consacrés à la science-fiction) et une série de Zorro, pour l’éditeur Gabriele Gioggi, en 1953.

« Bill dei Marines »

En 1954, il s’installe en Angleterre où il travaille beaucoup pour Amalgated Press Ltd, agence également connue sous l’appellation Fleetway Publications (et où passa Hugo Pratt, Gino d’Antonio, Dino Battaglia, Stelio Fenzo, Ferdinando Tacconi et bien d’autres grands dessinateurs italiens), ainsi que pour la D. C. Thomson, jusqu’en 1960.

Il y dessine, de façon anonyme, plusieurs récits de guerre (des « Battler Britton » et des « Capt. Blood sails again » pour Thriller Picture Library) ou historiques, dont certains ont été traduits en France, remontés dans divers pockets.

C’est du moins le cas pour le Oliver des éditions Impéria qui abrite la série au titre éponyme, laquelle n’est autre que le « Robin Hood » anglais (« Robin des Bois », si vous préférez) publié, à l’origine, dans la collection Thriller Comics, et qu’il a illustré de 1957 à 1960.

On y reconnaît sans problème le trait de Guido Buzzelli dans les n° 4, 8, 14, 15, 54 et 62 (publiés entre 1958 et 1961). (3)

Extrait de l'épisode « Oliver et le simulateur » publié dans le n°62 d'Oliver, en mai 1961.

Son travail réalisé pour la D. C. Thomson, sur des séries sentimentales destinées aux jeunes filles (comme « Sandie » publiée, en Angleterre, dans la revue Romeo, « Nikola the Polish Refugee Princess », en 1960, ou le strip « Lonely HarryCastaway » pour New Hotspur) est moins aisé à identifier ! Il semble, toutefois, que l’on puisse en retrouver des traces, en France, dans l’hebdomadaire Lisette des éditions de Montsouris ou dans le pocket Tina des éditions Arédit, entre la fin des années soixante et le début des années soixante-dix.Les plus évidentes à retrouver le sont dans les mensuels de petit format édités par Aventures et Voyages : par exemple « The Three Bravos », beau récit de mousquetaires écrit par le scénariste britannique Michael Butterworth (proposé en Angleterre dans Thriller Picture Library, en 1956), traduit littéralement « Les Trois Bravos » dans le n° 15 du pocket Brik, en juin 1959. (4) Cependant, c’est surtout la somptueuse série fantasmagorique et épique « Ayesha » (adaptation, transposée par le scénariste italien Milo Milani sous le pseudonyme de Piero Selva, du célèbre roman de Sir Henry Ridder Haggard : « She ») que l’on peut le plus facilement découvrir dans la première série d’Akim ; du n° 480 d’août 1979 au n°488 de décembre 1979.

Mais il s’agit d’un travail plus ancien, réalisé au milieu de ses productions “adultes” (alors que Buzzelli était retourné en Italie), puisque publié dans l’hebdomadaire Corriere dei Ragazzi, en 1975.

Contrairement à ce que l’on peut lire dans les rares ouvrages qui signalent cet aspect de sa carrière, cet apprentissage forcené, au sein de la bande dessinée classique, est de fort belle facture (son trait à la plume est souvent époustouflant et la force expressive de son dessin est déjà bien mise en place) et certains titres mériteraient, vraiment, d’être redécouverts.Guido Buzzelli aurait aussi réalisé, au début des années soixante, une adaptation d’« Angélique » (le célèbre roman d’aventures sentimentales d’Anne et Serge Golon adapté au cinéma par Bernard Borderie) diffusée, notamment, dans le quotidien britannique The Daily Mirror.

Après s’être marié en 1960 (avec Grazia de Stefani qui devient sa principale collaboratrice), il part pour l’Espagne mais revient très vite en Italie pour se consacrer à la peinture, se mesurant aux différentes pratiques et cherchant, à travers un réalisme expressionniste, les voies d’un art figuratif moderne : « Je peins à l’huile, acrylique, tout ce qui me tente. On me connaît plus, en Italie, en tant que peintre qu’en tant que dessinateur… Jusqu’ici ! Je ne suis pas un peintre célèbre, mais j’ai eu quatre expositions : deux à Rome où je vis, une à Naples, une à Bari. J’ai beaucoup hésité entre la peinture et la bande dessinée… Dans mes peintures, j’essaie de garder un esprit de narration, un développement narratif » (2)

C’est d’ailleurs bien cette interaction entre les deux techniques, lors de l’une des expositions de Rome consacrée à ses travaux contre la violence (en 1965), qui va participer à faire changer la donne… : « J’ai regardé ma peinture d’un nouvel œil et je me suis aperçu que mes tableaux étaient très inexpressifs par rapport à tout ce que j’avais voulu y mettre. J’ai pensé qu’il serait intéressant de les développer par la bande dessinée. C’est donc en voulant perfectionner ce que je voulais dire dans cette expo que j’ai entrepris ma première bande dessinée. C’est-à-dire une bande où j’étais mon seul maître en étant mon propre scénariste. J’avais trente-huit ans. » (5)

Il revient donc alors à la bande dessinée, mais avec une production beaucoup plus personnelle, grâce à « La Rivolta dei racchi » (« La Révolte des ratés ») : histoire vraiment révolutionnaire pour l’époque, où les humains se subdivisent en deux castes, dont celle de la classe populaire (où ils sont désignés par le terme de « ratés », en raison de leur aspect physique ordinaire ou même difforme) qui travaille comme des forçats sous la surveillance de forces militaires.Ce récit, commencé en 1965, a été d’abord publié, deux ans plus tard, dans L’Almanacco Comics du salon de Lucca, avant d’être réédité dans Psyco, en 1970. C’est cette dernière publication qui tombe entre les mains de Georges Wolinski, de passage en Italie ; complètement sous le charme, il décide de faire découvrir cette œuvre qui critique férocement notre société moderne au public français, en la traduisant à partir du n° 23 de Charlie Mensuel, en décembre 1970 (6) où il la présente ainsi : « Je me promenais cet été dans les vieilles rues de Naples et comme d’habitude, la bouche ouverte, je contemplais les couvertures des journaux de bandes dessinées, quand mon attention fut attirée par « La Rivolta dei racchi », quarante-six pages que je dévorais le soir même à l’hôtel, après l’amour, quand nos souffles sont courts. C’est une bande dessinée comme un dessinateur en fait une fois dans sa vie. Buzzelli s’est manifestement “fait plaisir”. Quand on travaille pour la presse, on n’a pas le temps de fignoler les dessins comme ça et surtout on n’est pas assez payé pour se permettre un tel luxe. Je suis allé voir Buzzelli à Rome quelques mois plus tard et il est venu nous voir à Paris. Buzzelli est devenu mon ami… ».

C’est véritablement une révélation pour beaucoup de lecteurs et comme son dessin classique et son esthétique raffinée illustre un scénario audacieux, il touche même un lectorat mature qui lui accorde ce que l’on pourrait appeler un succès d’estime.

Cette démarche tranche avec celle, toujours très majoritaire dans l’édition française de bandes dessinées, qui consiste, alors, à s’adresser uniquement aux enfants et aux adolescents : « Je suis et je serais toujours reconnaissant à M. Wolinski de m’avoir offert la possibilité de m’exprimer, possibilité qu’on ne m’a donnée, en Italie, que d’une façon plutôt restreinte. » (7)

Avant de se lancer dans d’autres longs récits introspectifs où ses illustrations expressives feront merveille (ça sera le sujet de la deuxième partie de notre article, prévu pour la semaine prochaine), il réalise aussi des illustrations érotiques, de 1970 à 1975, dans l’hebdomadaire Menelik, sous le pseudonyme de Blotz ou de GBZ.

Bien qu’il s’en défende, dans ce magazine de transition qui permit l’aboutissement de la libération de la presse dite de charme en Italie (et qui laissait une grande place à l’illustration), il fait preuve d’un humour bien spécial qui peut porter sur les nerfs des lecteurs comme le grincement d’une craie sur un tableau noir, à l’instar des tableaux de Goya : « Jusqu’à présent, je n’ai pas fait d’autres histoires, à part quelques dessins parus dans Menelik ; dessins que je n’aime pas, d’ailleurs, et que je n’ai pas signés de mon vrai nom. » (2)

Pourtant, il y donne libre cours à ses fantasmes et à son humour féroce qui se dégage à la fois du dessin et du texte, lequel critique aussi, par ce biais, les travers et les exagérations de la société dans laquelle il est condamné à vivre.

Notamment dans une série de double planches qui sont des pastiches de héros de bandes dessinées (comme les Flash Gordon, Mandrake ou Le Fantôme qu’il avait déjà représentés sur des couvertures de fumetti, dans sa jeunesse) ou de cinéma, ainsi que dans des planches d’actualité ou des fausses couvertures, violemment enluminées, du Domenica del Corriere, rebaptisé, pour l’occasion, Domenica del Barbiere ! (8)

Gilles RATIER

(1) Il doit quand même rester, encore, quelques exemplaires de « L’Agnone » que réédita, en octobre 2000, Pierre-Marie Jamet (éditions PMJ), avec l’aide d’Évariste Blanchet. Ce dernier consacrera, par la suite, un essai très intéressant sur l’auteur (« Les Révoltes ratées de Guido Buzzelli »), qu’il éditera à compte d’auteur, en septembre 2003, au sein de son propre label : Bananas.

(2) Extraits d’une interview de Guido Buzzelli par Fershid Bharucha, publiée dans le n° 34 de la revue Phénix, au 4ème trimestre 1973.

(3) En revanche, en Italie, c’est bien sous son nom d’origine (« Robin Hood ») que cette série d’aventures populaires a été publiée, en 1961, dans Vittorioso.(4) Les identifications des récits de Guido Buzzelli publiés en France dans les pockets des éditions Impéria ou Aventures et Voyages ont été possible grâce au recensement effectué par Gérard Thomassian dans les différents volumes de son « Encyclopédie des bandes dessinées de petit format » disponibles à la libraire Fantasmak (voir http://www.fantasmak.com) ; bonne nouvelle, un prochain tome issu de ce vrai travail de bénédiction et consacré aux éditions Lug, devrait être prêt pour Noël 2012 !

(5) Extrait d’une interview de Guido Buzzelli publiée dans le n° 33 de Zoom, à l’automne 1975.

(6) Les quarante-six planches en noir et blanc de « La Rivolta dei racchi » (« La Révolte des ratés ») ont été publiées dans Charlie Mensuel, du n° 23 (décembre 1970) au n° 26 (mars 1971), et ont été reprises en albums aux éditions du Square (2ème trimestre 1974) et du Cygne (2ème trimestre 1981), complétées par de nombreux dessins d’études et esquisses.

(7) Extraits d’une interview de Guido Buzzelli par Enzo Adamoli, Camillo Conti et Franco Grillo, publiée dans le n° 27 de Ran Tan Plan, au 2ème trimestre 1973 (traduction du n° 7, datant de 1972, de la revue spécialisée italienne Il Fumetto)

(8) Quelques-unes de ces illustrations ont été publiées, en France, dans Charlie Mensuel (seize pages au n° 85 de février 1976, deux au n° 98 de mars 1977 et deux autres au n° 99 d’avril 1977) et, surtout, dans le livre intitulé « Buzzelliades », aux éditions du Cygne, au 1er trimestre 1980.

Galerie

6 réponses à Guido Buzzelli (1ère partie)

  1. ponceblanc92 dit :

    Excellent ce mixte de BD pas un vrai fan j’en suis certain. Merci pour cette page.

  2. Mendiburu dit :

    Bonjour!
    J’ai trouvé un tableau de « BUZZELLI » dans le grenier de ma belle-mère et j’aimerais en connaitre la valeur approximative.A qui dois-je adresser les photos?

    Merci de votre réponse.

    • Gilles Ratier dit :

      Tentez de vous renseigner auprès de la Cité de la BD qui, justement, organise une expo du maître transalpin : http://www.citebd.org
      Ou alors tentez votre chance auprès des galeries parisiennes (ou autres) spécialisées dans le 9e art.
      Bien cordialement
      Gilles Ratier

      • GROWMAN dit :

        Fan de Buzzelli que j’avais salué lors du vernissage de la sortie du live colégial  » le vin « , j’avais eu l’occasion d’aller voir l’exposition de ses peintures  » vue d’en dessous  » qui m’avais fortement marquée. Depuis lors, beaucoup d’eau est passée sou les ponts et ayant cherché en vain des traces de ces peintures sur le net, je viens de découvrir votre exemplaire !! Merci de me faire parvenir les photos….

  3. Prokov dit :

    A l’occasion, vous enlèverez les ‘p’ qui traînent dans D-C Thomson. L’ajout d’un tiret entre le D et le C comme l’a fait si souvent Arédit permet aussi d’éviter les confusions avec le DC outre-Atlantique.
    Merci.

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