Lucky Luke : des couvertures qui font la légende de l’Ouest

Les plus beaux hommages tiennent parfois en peu de mots : comme l’avouait Tibet, l’art de la couverture est difficile, mêlant selon lui un élément essentiel du récit à un suspense efficace. Et le père de Ric hochet de rajouter : « Pour moi, le champion du monde, c’est Morris. Il a le génie de choisir la bonne synthèse de son histoire. C’est à la fois simple, limpide et efficace ». Tout était ainsi dit de celui qui consacra une vie entière à une seule série phare, « Lucky Luke », entre 1946 et sa disparition en 2001. D’« Arizona 1880 » (Dupuis, 1946) à « La Légende de l’Ouest » (109e et ultime histoire du cow-boy solitaire terminée par Morris ; Dargaud, 2002), 70 albums auront décliné la mythologie du Far West sous tous les angles, repoussant les frontières de la parodie et de la légende sous l’imprimé des couvertures. En voici une petite anthologie commentée…

Maurice de Bevere (né le 1er décembre 1923), nommé Grand Prix spécial à Angoulême en 2000 lors du 20e anniversaire du Festival, sera à nouveau mis à l’honneur en janvier 2016 dans une très grande expo consacrée. « L’Art de Morris » (retracé en 150 planches et dessins originaux) est aussi le titre d’un très bel ouvrage réalisé par les deux commissaires de l’exposition angoumoisine, Stéphane Beaujean et Jean-Pierre Mercier (voir la chronique déjà réalisée à propos de cet ouvrage par Henri Filippini : http://bdzoom.com/94826/patrimoine/morris-enfin/).

FIBD 43 (2016) : affiche pour l'expostion "l'Art de Morris"

Première planche d'Arizona 1880 et arrivée du "héros" en bas de la 3ème page (Dupuis, 1946)

Goscinny et Morris photographiés à Amsterdam, le 27 mai 1971 (l'album "Jesse James" date de 1969) - Photo Hans Peters/Anefo

Pour Spirou, Morris réalise certains hauts de pages ou des illustrations complètes, comme ici pour la couverture du n° 943 (10 mai 1956), signalant le prépublication d'"Alerte aux Pieds-Bleus", débutée la semaine précédente.

Spirou 1437 (28 octobre 1965) annonçant le début de "Calamity Jane".

Couverture du journal de Spirou n° 1469 (9 juin 1966) prépubliant "Tortillas pour les Dalton"

N°1551 du 4 janvier 1968

Si l’on ne devait en citer qu’une en tant que véritable reflet du cinéma westernien, LA couverture la plus célèbre de la série « Lucky Luke » demeure sans doute celle de « Phil Defer », visuel fameux auquel j’avais consacré un long dossier en 2008 (cf. http://couverturedebd.over-blog.com/article-25246676.html) et dont l’album a fait l’objet d’une récente réédition luxe grand format (noir et blanc) chez Lucky Comics.

Phil Defer (Morris, 1956) : couverture et 1ère planche originale

Ce huitième titre (publié par Dupuis en 1956), qui fut donc le dernier réalisé par Morris seul avant la reprise scénaristique de Goscinny sur le titre suivant, « Des Rails sur la prairie » (récit prépublié en 1955 dans Spirou n° 906 et publié en janvier 1957), achève un premier cycle marqué par les influences du dessin d’animation et du style Mad. Rappelons ici brièvement que Morris, ayant dessiné les premières planches d’ « Arizona 1880 » dans l’Almanach 1947 du journal Spirou (le 7 décembre 1946), travaillait depuis ses 20 ans comme encreur dans les studios d’animation belges CBA. En 1948, il accompagne Franquin et Jijé aux USA et au Mexique : il y restera pendant 6 ans, rencontrant Harvey Kurtzmann (rédacteur en chef de Mad) puis Goscinny, et donnant aussi naissance aux cousins Dalton. Inspirés des véritables hors-la-loi (dont 3 sur 4 furent tués lors du braquage raté des banques de Coffeyville au Kansas, en 1892), ces bandits stupides complètent donc en 1958 (« Lucky Luke T12 : Les Cousins Dalton ») un précédent titre voyant la fin de leurs illustres prédécesseurs (« T6 : Hors-la-loi » Dupuis, janvier 1954). L’écho entre les deux visuels est savoureux dans la mesure où le héros, surpris dans le dos par les uns, terrorise à son tour les seconds en jouant visuellement sur la notion d’échelle…de tailles ! On notera que le décor urbain est focalisé autour de l’immanquable saloon : lieu à l’origine des tirs et donc lieu de propagation d’une violence digne des clichés associés (ivrognerie, bagarre et luxure).

Les Dalton à l'oeuvre...

Hors-la-loi, version "Gags de poche" en janvier 1964 : la fin y est différente, inédite en album car jugée trop violente.

Si les premières couvertures de « Lucky Luke » consacrent comme il se doit les exploits du héros et de sa digne monture (dans la veine des couvertures pulps et des affiches hollywoodiennes des années 1930 à 1950 ; on retrouvera cette idée sur les ouvertures de « Western Circus » en 1970 et « Le Bandit manchot » en 1983), la série entame – avec Goscinny – un processus bien plus riche en mettant Luke face à des épreuves emblématiques : antagonistes notoires (fictifs comme Pat Poker, Doxey ou Phil Defer ; réels comme les Dalton, le juge Roy Bean, Billy the Kid, Calamity Jane, etc.), quêtes et enjeux de territoires (« T14 : Ruée sur l’Oklahoma » ; janvier 1960 ; « T18 : A l’ombre des derricks », janvier 1962 ; « T29 : Des barbelés sur la prairie » ; « T63 : Le Pont sur le Mississippi », scénario de Fauche et Léturgie, Lucky Productions, septembre 1994) ou émancipation féminine dans ce monde d’hommes… et dans une bd franco-belge longtemps frileuse sur le sujet (« T38 : Ma Dalton » en 1971, « T50 : Sarah Bernhardt » en 1982, « T54 : La Fiancée de Lucky Luke en 1985 »). Dans les années 1970, imaginer enfin voir représenter – dès la couverture – une entraîneuse de saloon pour « Le Grand Duc » (T40, avril 1973) était déjà une belle révolution chez Dupuis (« Natacha » ne datant alors que de 1971).

En album, "Arizona 1880" (1er récit rebaptisé "Arizona") fut publié en 3ème place par Dupuis en janvier 1951

Contre Pat Poker (en 1953) : sans doute l'une des plus belles couvertures de la série

Une sobriété des décors digne du dessin animé, pour Calamity Jane (Dupuis, 1967)

Version alternative réalisée par Morris en 1969, pour un rarissime tirage (limité à 15 exemplaires numérotés) reprenant les couvertures éditées par le magazine hollandais PEP de 1965 à 1973.

Version alternative pour Le Juge (1970)

Billy the Kid fait partie de ces méchants illustrés en couverture plusieurs fois par Morris (et Goscinny) : d'abord en 1962 (T20) puis en 1966 pour "L'Escorte" (T28). Comme pour nombre d'autres personnages, le costume du Kid reste identitaire et inchangé.

Autre évolution perceptible avec la thématique du fantastique, genre perçu ici en confrontation d’un univers plutôt réaliste (bien que parodié) mais surtout hanté par les croyances religieuses : alors que les albums de Lucky Luke (qui ne vieillit jamais) englobent une partie de la conquête de l’Ouest (de 1861 à 1900), et que certains titres – marqués par le progrès et le recul de la Frontière vers l’Ouest – peuvent être très précisément datés (voir ainsi la construction de la ligne de chemin de fer transcontinentale, achevée en 1869, qui inspire « Des Rails sur la prairie »), rien n’empêche l’irruption des fantômes du passé. Cet esprit de l’ouest d’antan, semblant donc imprégner les aventures plus contemporaines de Lucky Luke, se manifeste via une ville abandonnée (« T25 : La Ville fantôme » en 1965), une malédiction digne des aventures de Scoubidou (« T56 : Le Ranch maudit » en 1986 et « T61 : Chasse aux fantômes » en 1992) et parachève en quelque sorte la vision du merveilleux cinématographique (« T70 : La Légende de l’Ouest », 2002).

Les fantômes du Vieil Ouest (1965, 1986 et 1992)

Avec "Le Ranch maudit" (1986), Lucky Luke a depuis 3 ans abandonné définitivement sa cigarette... et arrêté de jouer avec la Mort !

En 2002, l'ultime album de Morris s'achève sur un titre prémonitoire (scénario de Patrick Nordmann) et renoue avec ses origines iconiques (les visuels de "Hors-la-loi" et de "Les Cousins Dalton").

Si l’on observe dans le détail les visuels de la série, on constatera tout d’abord un jeu sur le bandeau-titre : arborant un titre rougeâtre sur un fond rectangulaire devenu jaune à partir du tome 9 (« Des rails sur la prairie », 1957), on verra au moins à quatre occasions (« T15 : L’Évasion des Dalton » en 1960 ; « T17 : Sur la piste des Dalton » en janvier 1962 ; « T19 : Les Rivaux de Painful Gulch » en janvier 1962 et « T21 : Les Collines noires » en janvier 1963) Lucky Luke et Jolly Jumper se pencher sur le propre théâtre de leurs aventures. Cette figuration ironique cédera la place en 1968 (pour le « T32 : La Diligence ») au seul profil plus conventionnel du héros, un détail permettant aussi de le mettre en scène indirectement… même lorsqu’il n’est pas représenté sur le dessin principal de couverture (voir par exemple les albums 37 à 41, entre 1971 et 1974).

Les 4èmes de couvertures, aux origines de la série (en 1951 puis 1962)

Passé chez Dargaud en 1968, Morris signe de très belles illustrations de 4èmes de couvertures, comme ici pour Pilote n°479, début janvier 1969.

Visuel immédiat, la couverture de Daisy Town sera reprise en affiche pour le film animé réalisé par les studios Belvision en 1971.

Alors que la série elle-même multiplie les effets de plongées et contre-plongées (lors de grandes cases permettant de visualiser un vaste décor bourré de détails), de cerclages rayonnants, de plans symétriques et de couleurs monochromes, les couvertures selon Morris demeurent sobres et savent aller à l’essentiel : quelques personnages iconiques et identifiables (parfois un seul comme « Calamity Jane » en 1967, « Chasseur de primes » en 1972 ou « Belle Starr » en 1995 ; un impressionnant héros pour le tome 51, « Daisy Town » en 1983), un décor schématique (le simple rondin de « Billy the Kid » en 1962), ou absent (dès le tome 15, « L’Évasion des dalton » en 1960). Et surtout une iconographie du cow-boy relativement à l’encontre des attentes habituelles : Luke est surpris par un tir (« Hors-la-loi » ou « La Ville fantôme »), se questionne (« T10 : Alerte aux Pieds-Bleus », 1958), est interloqué (« T45 : L’Empereur Smith » en 1976 ; « T52 : Fingers » en 1983), joue (« Western Circus », « T43 : Le Cavalier blanc » en 1975) et rit (« T68 : Le Prophète » et T69 : L’artiste-peintre » en 2001). Une vision riche et symbolique bien éloignée d’une monstration simpliste du tireur le plus rapide de l’Ouest. Gageons cependant que sa mythologie sera perpétuée longtemps : ce non seulement grâce à la belle reprise graphique actuelle d’Achdé (6 albums depuis 2004), mais aussi par le lancement en 2016 de « Lucky Luke vu par… », nouvelle série composée de one-shots et débutant en avril prochain par « L’Homme qui tua Lucky Luke » (par Matthieu Bonhomme).

Wyatt Earp et Doc Holliday, John Ford et un certain Liberty Valance n’étant plus très loin, laissons là notre héros solitaire, lorsque légendes et réalités règlent leurs comptes à l’aune des textes et dessins de Morris…

L'un des grands classiques du western par John Ford (1962) : « On est dans l'Ouest, ici. Quand la légende dépasse la réalité, alors on publie la légende »

Les ombres du mythe : couverture par M. Bonhomme (Dargaud, 2016)

Planches 2 et 3 de "L'homme qui tua Lucky Luke" (M. Bonhomme et Dargaud, 2016)

Sur ce : Bonne Année 2016 !

Philippe TOMBLAINE

Notes : En complément de cet article, lire aussi l’article Le Journal de Lucky Luke par Gilles Ratier : http://bdzoom.com/76970/patrimoine/le-journal-de-lucky-luke/

« Lucky Luke vu par… T1 : L’Homme qui tua Lucky Luke » par Matthieu Bonhomme
Éditions Lucky Comics (14,99 €) – ISBN : 978-2884713634

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