« Krazy Kat » T3 (1935-1939) par George Herriman

Le troisième tome de la remarquable édition intégrale des sunday pages de « Krazy Kat » (période 1925-1944) débutée par Les Rêveurs en 2012 est paru il y a peu, amorçant l’ère de la couleur au sein de ce chef-d’œuvre absolu de l’absurde. Une édition patrimoniale qui – on ne le dira jamais assez – est tout simplement incontournable, nécessaire, indispensable, magnifique, extraordinaire ! Totalement krazy, complètement kat !

Pour celles et ceux qui prendraient le train en marche ou qui ne connaîtraient pas encore « Krazy Kat », voici les liens de mes articles sur les deux premiers tomes (T1 : http://bdzoom.com/?p=56774 et T2 + interview de Marc Voline, le traducteur : http://bdzoom.com/?p=67995). Le tome 2 s’était clos sur la sunday page du 8 juillet 1934, date à laquelle « Krazy Kat » disparut des journaux dans ce format (à part quelques reprints), seuls les strips quotidiens continuant à paraître régulièrement. Les planches du dimanche de « Krazy Kat » reparurent l’année suivante, le 1er juin 1935 (mais dans la section « comics » du samedi !), ce retour s’accompagnant d’une transformation majeure : l’arrivée de la couleur ! Après deux tomes en noir et blanc, la seconde moitié de cette édition des Rêveurs amorce donc la période en technikolor de la série – ce qui perdurera jusqu’à son terme en 1944. Un changement d’ambiance visuelle notable, même si le fond reste inchangé (de la dinguerie, de la dinguerie et encore de la dinguerie… avec une pincée de poésie). Personnellement, j’avoue préférer « Krazy Kat » en noir et blanc, le trait d’Herriman ainsi que ses contrastes n’étant jamais aussi beaux que dans leur plus simple appareil, dotés d’une rare puissance graphique intrinsèque ; ce côté brut – mais souple – est même l’une des qualités très remarquables de l’artiste. Néanmoins, la « version couleur » n’est pas dénuée de charme, loin de là, pour plusieurs raisons.

 

Ce n’est pas George Herriman qui a exécuté les mises en couleurs de ses planches mais les studios de King Features. Une colorisation loin d’être criarde, dans une palette chromatique assez resserrée, mais qui tranche tout de même avec les nuances des planches parfois aquarellées par Herriman. Sans que cette mise en couleurs soit délirante (et heureusement, car si cette option avait été prise elle aurait risqué de nuire au trait en rendant les choses illisibles ou surchargées à force d’en rajouter ou de partir tous azimuts dans toutes les directions en croyant coller à l’esprit fou de l’œuvre), celle-ci n’est pas exempte d’inventions et d’échos légitimes à la nature absurde de « Krazy Kat ». Ainsi, si Pupp et Krazy restent de la même couleur tout au long de cette nouvelle ère en couleurs, Ignatz (surtout au début) fluctue entre le jaune, le beige, le bleu ou le verte, avant d’adopter globalement dans un ton rougeâtre. La lune en forme de pétale de corn flake subit elle aussi des variations chromatiques, du jaune d’or intégral aux duos jaune et vert, rouge et bleu, vert et rouge… Toujours dans cet esprit de variations chromatiques qui rappellent les changements originels propres à l’œuvre (passages abrupts entre jour et nuit, décors en constante réinvention), ici le ciel peut passer du bleu au jaune d’une case à l’autre, et des inversions se créent (murs bleus et ciel jaune). Les fameux motifs des décors, eux, profitent pleinement de cette mise en couleurs, les damiers et autres zébrures s’avérant idéaux pour cela et prenant même un nouveau relief avec la couleur. De même, quelques cases très graphiques (comme cette case de titre où un superbe patchwork de motifs trône en arrière-plan) prend tout à coup toute sa dimension esthétique. Enfin, on admirera infiniment la beauté des mesas rouges aux ombres bleues qui se détachent des fonds de ciel noir avec une superbe présence…

 

Le trait d’Herriman, lui, n’en finit plus de se relâcher, toujours plus libre, allant à l’essentiel dans une jouissance palpable. Mine de rien, l’artiste se détache de quelques tics pour ne pas enfermer son œuvre dans un système alors que la nature même de celle-ci se rapproche justement du systémique. Jusque-là, certaines planches avaient parfois atteint un grand nombre de cases, mais à cette période Herriman commence à ouvrir de plus en plus l’espace : à partir de fin 1936, de grandes cases se font plus présentes, notamment en fin de planche, ce qui lui permet d’aborder l’environnement de Coconino avec plus d’ampleur, engendrant des visions véritablement sublimes, constituées d’éléments épars mais puissants en terme d’esthétique au sein de ces grands espaces de cieux et de désert. Avec le temps, le goût d’Herriman pour l’invention ne se tarit pas, au contraire, ce dont témoigne quelques beaux exemples… comme ces mesas tronquées pour accueillir en leur seuil des pots de cactus ou de fleurs étranges, compositions surréalistes où l’échelle des choses semble chamboulée. Mais il y a aussi des éléments mettant la bande dessinée en abîme, comme cette encre qui coule le long des cases de la planche, ou – de manière assez récurrente dans les premiers temps de ce volume – un décorum de théâtre (rideaux et projecteurs) qui apparaît tout à coup dans une case puis disparaît à la suivante, remettant en perspective la nature même de ce que nous lisons, comme pour nous rappeler que nous assistons là à une mise en scène, que les personnages ne sont pas dans une action de « réalité directe » mais bien les acteurs d’une pièce de théâtre à ciel ouvert. Cette mise en abîme est révélée par défaut dans la planche du 18 juillet 1937 où cette fois-ci les personnages jouent réellement dans une pièce de théâtre alors qu’aucun élément ne pouvait le sous-entendre ; nous ne l’apprenons que dans la dernière case où, sur scène, Ignatz dit : « Écoute, kop – sois pas trop technique avec ton bâton dans cette scène – n’oublie pas c’est juste un opéra – », ce à quoi Pupp répond : « J’aimerais lui donner une touche de réalisme. » Dans une autre planche, la dimension multiple de la lecture est explicite dès la première case où Krazy – voyant son Ignatz chéri derrière les barreaux, déclare : « Ya un truc ki cloche, là – un truc sans sou d’sus – dabitude la cène de la prison est dans la toute darnière image – « sergent Pupp » va d’voir s’expliquer – ».

 

La subversion, l’invention et l’absurde, mais aussi la poésie, sont toujours de mise. Côté subversion, Ignatz continue de défier l’autorité du sergent Pupp avec malice et outrance, n’hésitant pas à railler le pouvoir par la voix de la radio (B.I.P.). Une autorité toujours aussi ridicule, incarnée avec un talent aussi insurpassable que pathétique par notre fameux flik, assez courageux pour s’en prendre à une souris mais si lâche qu’il n’a plus aucune consistance face aux vrais truands, tous des chiens comme lui ; ainsi, le Grogneur (brigand bagarreur) s’exclame-t-il en le voyant : « Oh, ma tête de turc ! », sans oublier le cambrioleur Dédé les doigts de fée que le sergent Pupp préfère apparemment avoir comme « ami ». Par contre, lorsqu’il s’agit de ne rien faire, Pupp est là : « Et maintenant un répit bien mérité – un petit somme – doux passe-temps, si cher au cœur d’un flic. » Herriman tourne constamment ce personnage en ridicule, parlant de la loi qui est « dépourvue de peur comme de jugeotte ». Côté invention, il y a l’art télévisuel, qui permet d’écouter et d’entendre son programme (l’auditeur devient visualiseur), cette alarme électrokosmik qui détecte les crimes avec son « indic égotiste aéro-électro-dynamique », ou encore ces « clones » de Krazy et d’Ignatz : Koppy Kat et Mimmik Mouse. Côté absurde, parmi un milliard d’exemples, il y a cette brique « à la fois fraîche et brûlante », ces cactus géants à branche unique perpendiculaire où pousse une drôle de proéminence, ou bien Krazy et Ignatz qui sont propulsés sergents de police sans aucune raison viable par le représentant de la police même… Enfin, côté poésie, on retiendra par exemple Twinkie, l’étoile tombée du ciel (et dans le même registre, des lucioles prises pour des étoiles)…

 

C’est avec un plaisir immense que l’on retrouve ici toute la faune déjantée de « Krazy Kat ». Il y a les personnages secondaires récurrents, comme Bum-Bill Bee, Mrs. Kwakk Wakk et Mrs. Marihuana Pelona, Kolin Kelly le chien fabricant de briques, Mokk Dukk le canard blanchisseur chinois, l’autruche ahurie, et bien sûr Joe Stork, le « pourvoyeur en progéniture des princes & du prolétariat » ! Mentionnons aussi ces personnages étranges ou « ésotériques », comme le Grand Rajah et autres mages, ou ces « étrangers » déguisés… Et enfin, dans le désordre, le p’tit Bennie Banana, Désiré Dedieu l’éducateur, Petite Jacques Lapin, Mr K. Kangaroo et Arnie Thorynque, un Kittin Kat, ainsi qu’une foule de bestioles : belettes, mites, coccinelle, vache, oiseau-moqueur, veau, dodo, kangourous, ours « équatorial », pélicans, singes, etc. Les familles des protagonistes sont là, avec le cousin Domingo-Door Mouse, Molly, Milton, Marshall et Irving, et les cousins Katfish et Katbird… Quant à notre trio infernal, une planche très intéressante (20 février 1938) nous en apprend de belles : leur petit jeu à trois a débuté alors qu’ils étaient encore des bébés, mais avec une toute autre logique ! En effet, il apparaîtrait qu’au départ ce soit Pupp qui embêtait Kat, celui-ci étant défendu par Ignatz… Krazy, non ?! Je ne peux finir cet article sans rappeler qu’à l’instar des précédents volumes, vous trouverez une introduction et des notes de fin où le traducteur Marc Voline – avec son érudition bien connue – nous éclaire sur de très nombreuses références culturelles présentes dans cette œuvre. C’est toujours très intéressant de lire ces notes, car elles nous permettent de mieux comprendre « Krazy Kat » en profondeur, Herriman ayant truffé sa création d’éléments faisant écho à des chansons, comptines, coutumes et autres éléments traditionnels et culturels américains et indiens. « Krazy Kat » ? Une merveille. Un délice. Une dinguerie. Un chef-d’œuvre !

"Krazy Kat" : testé et approuvé par les minous !

Cecil McKINLEY

« Krazy Kat » T3 (1935-1939) par George Herriman

Éditions Les Rêveurs (38,00€) – ISBN : 979-1-09-147644-7

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