« Robert Moses, le maître caché de New York » par Olivier Balez et Pierre Christin

Paru chez Glénat depuis janvier 2014, ce solide one shot de 104 pages dévoile l’étonnant parcours d’un authentique « illustre inconnu » – du moins de ce côté de l’Atlantique ! – nommé Robert Moses. Ce dernier fut pourtant, des années 1930 jusqu’aux Seventies, le plus important urbaniste américain, et le principal rénovateur de New York : aires de jeux, écoles, piscines, logements, autoroutes et ponts (dont le fameux Verrazano-Narrows Bridge, mis en service en 1964), rien n’échappera à cet incroyable démiurge urbain, ici retranscrit avec talent et passion par Olivier Balez et Pierre Christin.

Lorsque Robert Moses disparut, le 29 juillet 1981, on pouvait lire – dans la nécrologie publiée par le New York Times – les lignes suivantes :
« Robert Moses était, dans tous les sens du mot, le maître bâtisseur de New York. Jamais un architecte, un urbaniste, un avocat, ni même, dans le sens le plus strict, un politicien, n’auront autant changé le visage de l’État, bien plus que quiconque ne l’a jamais fait. Avant lui, il n’y avait pas de pont de Triborough, de parc d’état de Jones Beach, de pont Verrazano-Narrows, de Douzième Avenue, de promenades le long de Long Island ou de centrales hydroélectriques sur le Niagara ou le Saint-Laurent. Il a construit tout cela et bien plus encore… ».

Robert Moses et la maquette du Battery Bridge. Photo Library of Congress. New York World-Telegram & Sun Collection, 1939

Évidente influence pour toute une nouvelle génération d’architectes et d’ingénieurs, Moses – qui ne sera pourtant jamais nommé à aucun poste d’importance de la fonction publique ou de la vie politique – réussira à concentrer entre ses mains un incroyable pouvoir décisionnaire. Au final, l’influence de Moses sur New York se fera sentir jusque dans le choix de la ville pour le cadre d’expositions universelles (en 1939 et 1964) ou pour le siège des Nations Unies ! Bien conscient que l’avenir de la prospérité américaine se jouerait en grande partie dans les centres urbains, correctement drainés par de larges artères, Moses jouera de la notion de « ville de l’automobile » : il apportera à New York ses autoroutes, notamment en se greffant au vaste réseau des Interstate Highways (autoroutes inter-États), financé par le gouvernement fédéral.

Le maire Robert Wagner, un adjoint et Robert Moses sur le chantier d'une tour. World-Telegram photo par Walter Albertin. Août 1956

Critiqué pour ses excès, son manque d’empathie envers les classes les plus défavorisées, la destruction de quartiers pittoresques (lutte en 1958 avec l’architecte Jane Jacobs, elle-même favorable à la préservation de Greenwich Village) et sa politique de construction très coûteuse, Moses subira un nouveau coup dur en 1974 avec la parution de l’ouvrage « The Power Breaker : Robert Moses and the fall of New York (écrit par Robert Caro) », livre engagé et documentaire qui sera récompensé du Prix Pulitzer.

Couverture pour The Power Broker

En couverture, le lecteur découvre une impressionnante silhouette, surplombant et observant la vaste maquette d’une mégapole américaine type : hauts immeubles d’habitations ou de bureaux aux styles simples et fonctionnels (Style international), lampadaire, larges autoroutes et pont suspendu… Le design des automobiles et des buildings suggère les années 1950 et 1960. Un sentiment de pouvoir, teinté d’un rapport de force entre l’urbaniste et le bâti (où aucune silhouette humaine ne se détache) donne à la scène un certain sentiment de malaise. Cette impression est renforcée par le costume et les traits sombres du personnage, ainsi que par la partie supérieure du visuel, qui offre un inquiétant contraste avec la couleur ocre-orangée des bâtiments. En arrière-plan, la présence du drapeau américain et de la baie vitrée complètent notre information : nous sommes bien dans le bureau d’un puissant architecte, ce maître-bâtisseur (seul et unique décideur) étant occupé à régler les derniers détails de son œuvre… La ville, hantée par la figure du monstre (« King Kong », 1933 ; « Godzilla » dans le remake de 1998 par R. Emmerich) et par le jeu de simulation (« Sim City », par Will Wright en 1989) joue ici avec ironie d’une double syntaxe : la mégapole, parfois devenue « mégalo-pole », ne conduirait-elle pas intrinsèquement ses concepteurs ou dirigeants vers tous les excès ?

Pages 6 et 7 de l'album

En complément de notre analyse, le scénariste Pierre Christin a bien voulu répondre à nos questions : nous l’en remercions vivement :

L’on connaît votre amour des USA, de New York et des architectures, mais dans quelles circonstances avez-vous (re)découvert Robert Moses ?
« Au cours d’un de mes derniers séjours aux États-Unis, ma fille – qui termine une thèse de doctorat à Princeton et habite New York – m’a donné à lire la biographie de Robert Caro sur le grand urbaniste Moses en pensant que ça pourrait m’intéresser. C’était bien vu. Car derrière l’énorme masse de renseignements (souvent assez fastidieux), j’ai commencé à prendre conscience de l’énormité de l’œuvre de Moses, s’étendant des années ‘20 aux années ‘70. Peu après, elle me faisait découvrir un autre ouvrage beaucoup plus tardif consacré à Jane Jacobs, qui a contribué à mettre fin à la longue carrière de Moses en dézinguant ses ultimes grands projets. D’un point de vue scénaristique, ça devenait vraiment passionnant car le héros, de fait, n’était pas celui qu’on pensait, un titan de l’aménagement et du lobbying, mais une petite dame modeste et rouée. »

Comment concevoir et mettre en lumière un « homme de l’ombre » aussi paradoxal que Moses, à la fois visionnaire et rétrograde, acteur social majeur et insensible à la pauvreté ?

« L’ambiguïté même du personnage faisait son intérêt car je n’avais envie ni d’une biographie extatique comme il y en a tant, ni d’un règlement de compte. Je me suis donc d’abord attaché à ses pas dans New York et alentours, en tentant de retrouver ses intuitions et ses coups de force au fil de déplacements, à pied, en vélo, en voiture, etc. Comme son œuvre est abondante et souvent spectaculaire, elle se prête magnifiquement à un traitement graphique. Mais j’ai davantage laissé de côté les tractations politico-financières complexes et plus difficiles à mettre en scène. J’ai essayé de m’inscrire dans les biographies « modernes » que j’aime, celles de Jean Echenoz ou Emmanuel Carrère, où l’on entre vraiment en empathie aussi bien avec le sujet de la bio qu’avec l’auteur de cette bio, sans qu’il y ait pour autant complaisance car ils savent maintenir une distance critique et un certain humour qui n’est pas contradictoire avec de l’admiration. »

Babel, Metropolis, « Dark City » : des mythes ou des œuvres qui montrent la corruption et la mégalomanie dictatoriale de la ville : en quoi cet album diffère-t-il de cette vision aliénante devenue archétypale ?

« Je n’ai pas du tout une vision noire, cataclysmique, détraquée, à la fois féodale et punk, de la grande ville, vision devenue une tarte à la crème de toute une BD et d’un certain cinéma. Pour moi, les grandes métropoles sont au contraire les cœurs vivants du monde moderne, c’est là que les choses s’inventent, que les mœurs évoluent. Bien entendu, je n’ai pas pour autant une vision idyllique de leur fonctionnement social, mais ce n’est pas un affrontement grossier entre le bien et le mal, entre les ultra-riches et le lumpen [NDA : en Allemand, « loque, chiffon » ; le prolétariat]. C’est une mécanique complexe cherchant sans cesse de nouveaux équilibres et c’est cette complexité qui fait son intérêt, comme chez Moses, entre effets positifs et effets pervers. »

En couverture : Moses, maître du jeu urbain (le jeu « Sim City » avant l’heure !) ou monstrueux avatar d’une évolution inhumaine de la ville ?

« Beaucoup des projets urbains du XXe siècle issus des principes de l’architecture moderne, du Corbusier et de bien d’autres, étaient d’une violence effarante. C’est l’homme qui, bon gré mal gré, devait s’adapter aux nouvelles formes de la ville, accepter le zonage, l’isolement, les déplacements, etc. Mais, chez beaucoup de ces démiurges qui ont massacré (voire éradiqué) des quartiers entiers, il y avait aussi une sorte d’esprit d’enfance. Moses joue avec ses maquettes comme d’autres jouent aux cubes ou aux Lego, dessinant des cités qui ressemblent à des toiles abstraites. Cette espèce d’innocence juvénile négligeant les personnes fait presque plus peur que l’esprit normatif et autoritaire de tant de projets hygiénistes destinés à parquer les classes défavorisées, c’est à dire dangereuses. »

Comment s’est effectuée votre rencontre avec Olivier Balez ? D’autres projets en commun ?

« Avant de travailler sur la grande ville, nous avons commencé par le désert. Celui d’Atacama, dans la Cordillère des Andes, au nord du Chili, pour un reportage destiné à la revue XXI. Ça nous a bien plu aussi et on s’est plu l’un l’autre. Alors, nous travaillons actuellement, dans le prolongement de notre album, sur les « dalles », cette urbanisation à plusieurs niveaux qui sévit ici et là en France, sur le Front de Seine en face de la Maison de la Radio, aux Olympiades dans le XIIIe arrondissement, à Mériadeck à Bordeaux, à Cergy-Pontoise, et dans beaucoup d’autres villes françaises. Là encore, il y a eu dans les années 60-70 un désir arbitraire mais sincère d’adapter la ville aux nécessités contemporaines. Le résultat n’est pas celui escompté, c’est le moins qu’on puisse dire. Une fois de plus l »humain a résisté à ce qui s’est révélé comme passablement inhumain. C’est ce qu’on va essayer de raconter pour La Revue Dessinée.»

La ville, vous l’aviez aussi magnifiquement mise en scène avec la complicité de Mézières dans certains albums de la série « Valérian » : à ce propos, où en est le projet d’adaptation de cette série par Luc Besson ?

« Dans la mesure où Europa Corps renouvelle régulièrement les options, il semble que le projet soit toujours vivant. À l’allure où ça avance, c’est moins sûr que Mezières et moi on le soit encore quand ça se fera ! Mais on verra bien… »

Illustration par O. Balez

Olivier Balez, comment a été conçue cette couverture ? Aviez-vous des références précises ?

« L’idée d’origine fut partagée en amont avec Pierre Christin : mettre en scène Moses devant une maquette de ville. Je l’ai placé dans l’ombre (ce « maître caché »…) avec un drapeau des USA (NY) derrière lui. Une autoroute au premier plan et des voitures pour cadrer avec le thème de l’urbanisme.
En général, je propose plusieurs versions esquissées, avec déjà des indications de couleurs.
Pierre Christin réagit en même temps que l’éditeur Franck Marguin chez Glénat et le directeur artistique Christian Blondel. Et pour cette couverture, ils se sont tous fédérés sur cette piste…

Projet initial et recherches de couvertures par O. Balez.

Concernant le choix typographique, c’est régulièrement moi qui fait une proposition à la direction artistique ; ils peuvent changer ou améliorer. C’est un échange, mais ma formation de graphiste fait que ce travail là est souvent déjà validé pour le directeur artistique (idem pour les pages de couvertures ou les pages de titre). Pour les couleurs, difficile de dire quels ont été mes choix : un peu à l’instinct. Cependant, la maquette au premier plan est vite devenue orangée pour ne pas plomber la couverture déjà sombre.

Parmi mes références, il y a notamment la série « Mad Men » (diffusée sur AMC depuis 2007) et le film « le Rebelle » de King Vidor (1949), indication donnée par Franck Marguin au début de ce projet. J’ai vu le film et je crois qu’il en est resté un peu quelque chose… »

Notons que nous vous retrouverons en compagnie de Pierre Christin, dès le 11 juin 2014, dans le cadre d’une exposition organisée à la Galerie Glénat, sur le thème des grands bâtisseurs.

Philippe TOMBLAINE

« Robert Moses, le maître caché de New York » par Olivier Balez et Pierre Christin
Éditions Glénat (22, 00 €) – ISBN : 978-2723495844

Concernant Pierre Christin, signalons – en complément de cet article – les 2 parties du « Coin du patrimoine », soigneusement réalisées et illustrées par Gilles Ratier :

Quand Pierre Christin signait Linus : 1ère partie, le rêve américain…
Quand Pierre Christin signait Linus : 2ème partie, scénariste à Pilote

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