Quand Pierre Christin signait Linus : 1ère partie, le rêve américain…

À l’occasion de la parution, aux éditions Dargaud, du tome 6 de l’intégrale des aventures des agents spatio-temporels Valérian et Laureline (qui réunit les albums « Otages de l’Ultralum », « L’Orphelin des astres » et « Par des temps incertains »), revenons sur les prémices de la carrière de leur prolifique et subtil scénariste : Pierre Christin(1), lequel signait alors Linus ; tout en évoquant, sporadiquement, ceux de son aussi talentueux complice, le dessinateur Jean-Claude Mézières !

     « Valérian » est, certainement, le plus grand space-opera publié par des auteurs français. Grâce à des histoires formidablement inventives (les scénarios font d’habiles clins d’œil à notre époque) et à un remarquable graphisme semi-réaliste, ils ont su séduire le public le plus large possible, depuis 1967 : année de la création de cette mythique série pour l’hebdomadaire Pilote.

Pierre Christin, fils d’un coiffeur et d’une manucure, est né le 27 juillet 1938 à Saint-Mandé, dans la banlieue de Paris.

Après avoir été à l’école aux Cours complémentaires, puis au lycée Turgot dans le Marais, et avoir poursuivi ses études à la Sorbonne et à Sciences Po Paris, il soutient une thèse de doctorat en littérature comparée intitulée « Le fait divers, littérature du pauvre ».

Par ailleurs pianiste de jazz amateur, certains de ses engagements vont lui permettre de subvenir aux divers besoins de cette vie universitaire.

Extrait d'« Adieu, rêve américain » : ouvrage de Pierre Christin illustré par Jean-Claude Mézières, paru aux éditions Dargaud en 2002, où les deux vieux amis revisitent les lieux d'aventure de leur jeunesse dans un " wild west " encore semblable à sa légende.

Ensuite créateur, puis responsable, de l’école de journalisme de Bordeaux (aujourd’hui IJBA), il deviendra, parallèlement, un collaborateur régulier du magazine Pilote. On peut alors, logiquement, se demander comment le fait d’avoir exercé dans l’enseignement lui a permis d’aborder le scénario de bande dessinée… : « Ce n’est pas comme cela qu’il faut raisonner, il faudrait plutôt se poser  la question : « Comment, quand on fait des études de type littéraire, arrive-t-on à garder encore le désir d’écrire ? », ce qui est tout à fait différent. Je ne suis pas devenu scénariste après avoir été professeur. Comme beaucoup de gens, je faisais des études universitaires et par ailleurs, j’avais le désir d’écrire. Comme tant d’adolescents, je me suis essayé aux poèmes, aux nouvelles et à la bande dessinée ; mais sans savoir quelle forme cela prendrait, sans penser qu’un jour je pourrais devenir professionnel. Puis, les années 60 ont correspondu au début de la grande aventure de la bande dessinée contemporaine où il y a eu une montée en force d’excellents dessinateurs, mais certainement pas le même renouvellement du côté des scénaristes.

Il restait les grands anciens comme Jean-Michel Charlier, mais on ne constatait pas du tout l’apparition d’une nouvelle école comme en dessin. Moi, qui étais encore très jeune, j’étais passionné d’art graphique à titre personnel et j’avais beaucoup d’amis dessinateurs. Par le plus grand des hasards, ils se sont tournés vers moi et c’est comme cela que j’ai commencé à écrire des petites histoires avec Jean-Claude Mézières [un ami de sa petite enfance rencontré durant la Seconde Guerre mondiale, dans une cave où ils se réfugiaient pendant les alertes aériennes], avec Jean Giraud et bien d’autres, par amusement. Je ne pensais pas du tout continuer, au contraire, je pensais devenir un universitaire très savant et tout à fait respectable. Ce que je suis toujours plus ou moins, d’ailleurs ! Même si cela n’a rien à voir avec la création. »(2).

En 1966, lors d'une visite en famille de Pierre Christin à Jean-Claude Mézières qui travaillait alors au Dugout Ranch, les deux compères ont l'idée de préparer un éventuel livre pour enfants. Ça sera « Olivier chez les cow-boys», le Olivier dont il est question étant le propre fils de Pierre Christin, petit album avec des textes de Christin, des photos de Mézières et des dessins de Jean Giraud. Ce livre sera effectivement édité en 1969, mais ne sera jamais distribué par l'éditeur (Dargaud), lequel finira par le solder quelques temps après...

En I965, Pierre Christin part sur un coup de tête aux États Unis, en tant que visiting lecturer, et sillonne l’Ouest américain. Il se trouve même un emploi fixe, d’un an, comme  professeur de littérature française contemporaine à l’université de Salt Lake City (dans l’Utah).

Enthousiasmé par les grands espaces et par l’innovation, souvent radicale, de la production artistique de ce pays, il sera notamment frappé par la lecture du magazine parodique Mad ou par celle du strip quotidien des « Peanuts ». C’est d’ailleurs en hommage aux « Peanuts » qu’il va prendre, pendant plusieurs années, le pseudonyme de Linus : l’un des personnages vedette de cette série créée, en octobre 1950, par Charles Monroe Schulz (il s’agit du petit génie qui transporte, constamment, une couverture avec lui).

Pierre Christin et Jean-Claude Mézières à Salt Lake City (Utah), en 1965.

Aux U.S.A., Pierre retrouve son ami de jeunesse, Jean-Claude Mézières, avec lequel il avait déjà renoué, dès 1956, alors qu’il suivait ses études littéraires à Paris. À l’époque, comme le dessinateur possédait une petite caméra et quelques connaissances en ce domaine, ce qui était plutôt rare en ces prémices des années 60, leurs deux passions communes (le jazz et le cinéma) vont les amener à réaliser les dix premières minutes d’un film en 8mm : « La Vie d’un rêve », en 1958.

Extraits de «Mon Amérique à moi » de Jean-Claude Mézières : huit pages parues dans le n°4 de la nouvelle formule mensuelle de Pilote, en 1974, et reprises dans l'album « Mézières et Christin avec... », chez Dargaud (en 1983).

Extrait de « Les Vieilles histoires de tonton J.C., petit guide pratique à l'usage des apprentis cow-boys... » : trois pages publiées dans un Spécial western de Tintin, en 1979, et reprises dans l'album « Mézières et Christin avec... », chez Dargaud (en 1983).

Extrait d'« Adieu, rêve américain ».

Quoi qu’il en soit, le dessinateur débarque donc chez lui, avec son barda de cow-boy, pour lui demander de l’héberger momentanément ; et, par contacts et amitiés, ils entreprennent le tournage d’un documentaire destiné à l’une des télévisions locales. C’est ainsi que « Ghetto », qui dénonce la ségrégation des Saints-des-derniers-jours envers la communauté noire de Salt Lake City, sera tourné en 16 mm et produit par S. Holbrook pour la N.A.A. C. P. (National Association for the Advancement of Colored People) : une expérience, certes bénéfique, mais qui ne sera en rien comparable à celle que Pierre Christin connaîtra lorsqu’il se mettra au service d’Enki Bilal afin d’écrire le scénario du film « Bunker Palace Hôtel », en 1989…

Extraits d’« Adieu, rêve américain »

Voilà d’ailleurs l’occasion de lui demander quelles sont, pour lui, les différences essentielles entre le scénariste de bandes dessinées et celui de cinéma : « À part le fait que, dans les deux cas, il faut un peu d’imagination, être capable de dialoguer juste, aimer le travail de groupe, et bien sûr avoir aussi un minimum de talent, si possible, tout le reste est différent ! Les enjeux financiers ne sont pas du tout de même nature : quand vous écrivez dans un scénario de BD : “250 millions de guerriers du cosmos habillés de costumes somptueux font leur entrée par la gauche du ciel piqueté d’étoiles”, il n’y a aucun problème. Si vous écrivez à un producteur de cinéma : “trois guerriers du cosmos modestement habillés entrent…”, on vous dit : “Non, écoute mon vieux, tu ne te rends pas compte…” !

250 millions de guerriers du cosmos dans « Valérian ».

La nature du dialogue n’est pas du tout la même non plus et cela explique l’échec de l’adaptation d’excellentes bandes dessinées, y compris par leurs propres auteurs, en passage cinéma : d’un côté, il y a un dialogue écrit dans des bulles et qui, au fond, s’apparente profondément à la manipulation d’un faux langage parlé qui est par exemple celle de Céline ou de Queneau ; et de l’autre il y a un texte qui est destiné à des comédiens, à être mis en bouche.

Pierre Christin dans les Wasatch Mountains (Utah), automne 1965. Photo de Jean-Claude Mézières.

Même les dialogues les plus élémentaires ne se traduisent pas de la même façon en BD et au cinéma. Par exemple, “oui” en BD cela veut dire “oui”, mais au cinéma, un acteur peut très bien dire “oui” et faire comprendre au spectateur que cela veut dire “non” ; donc, en cas d’adaptation, il faut éventuellement garder le “oui” mais il faut peut-être plutôt lui faire dire “non”. Le déroulement du temps pose lui aussi un problème : là où en BD vous avez un récit fragmenté avec des hiatus durant lesquels le lecteur reconstitue des éléments d’action qui se sont passés entre la case 1 et la case 2, au cinéma, c’est autre chose : allez-vous y consacrer cinq secondes et passer à autre chose ? Combien dure un album moyen de quarante-six pages au cinéma ? Grand mystère !

Couverture du n°380 de Pilote (du 2 février 1967) où Jean-Claude Mézières raconte son expérience de cow-boy dans un article intitulé « Far–West 67: l’aventure d’un cow-boy parisien ».

Cela peut durer aussi bien trois heures qu’une demi-heure, tout dépend de sa fabrication. Enfin, dernière chose, les rapports entre le metteur en scène et le scénariste n’ont rien à voir avec ceux existant entre le dessinateur et le scénariste : le metteur en scène est le seul maître à bord, car faire un film c’est comme lancer un transatlantique, il y a des types à la plomberie, dans les soutes, en train de ramer, à la passerelle… C’est monstrueux ! Alors qu’en bande dessinée, quoi qu’on en dise, si le scénariste et le dessinateur ont leur nom en lettres de taille égale sur la couverture d’un album, ce n’est pas un hasard ; c’est quand même quelque chose qui se fait à deux et le rôle du scénariste n’est pas inférieur à celui du dessinateur, même si le meilleur des scénarios illustré par le plus mauvais des dessinateurs donne forcément un mauvais résultat, alors que le meilleur des dessinateurs est capable de métamorphoser un assez mauvais scénario. »(2).

Mais, revenons à ce début de l’année 1966 où, alors qu’ils réalisent ce petit film, Mézières s’aperçoit que le visa professionnel qu’il avait dégoté, par l’entremise du dessinateur Jijé, touche à sa fin ; ceci alors qu’il vient juste de rencontrer sa future femme, Linda, l’une des étudiantes de son ami professeur de français qui continue de l’héberger !

À leur retour des USA, Jean Giraud va utiliser la photo de Jean-Claude Mézières à cheval en cow-boy pour l'illustration des pages de garde de ses albums de « Blueberry ».

Mézières en cow-boy dans le n°380 de Pilote.

Et c’est à ce moment précis que Pierre Christin pousse Jean-Claude Mézières à renouer avec la bande dessinée. Ensemble, ils vont concevoir un récit de six pages, en vue de l’envoyer à un magazine illustré français.

Car ce dessinateur, qui signait JC Mézi à ses débuts, avait déjà publié quelques illustrations et bandes dessinées dans les publications du groupe Fleurus (dans Cœurs Vaillants et Fripounet et Marisette, dès 1955).

Ceci en compagnie de deux de ses petits camarades de classe des Arts Appliqués : Jean Giraud et Patrick Mallet, qu’il avait plus ou moins « pistonné » pour qu’ils puissent travailler chez cet éditeur catholique.

« Les 13 marches » : première bande dessinée de Jean-Claude Mézières publiée dans Fripounet et Marisette (du n°31 au n°42 de 1955).

Autres bandes publiées dans Fripounet et Marisette (au n°29 et du n°30 au n°37 de de 1957) : le désir de « faire » du western est déjà manifeste…

Et c’est après avoir effectué son service militaire en France et en Algérie, publié deux pages dans le Spirou de Noël 1958 (dans un style très décoratif) et réalisé divers travaux de commande (entre autres pour le studio Hachette où il était devenu maquettiste de la collection Histoire des civilisations), que Mézières décide de partir pour les USA…

Extrat de la collection Histoire des civilisations chez Hachette.

Couverture de MAD par Jack Davis.

C’est donc à l’occasion de leurs secondes retrouvailles que les deux amis vont réaliser six planches en noir et blanc, dans un esprit parodique très proche de la revue Mad (tant dans l’écriture que dans le graphisme, Mézières s’inspirant largement du style de son maître Jack Davis) : « Le Rhum du punch », une histoire débridée de trafic entre les colonies américaines et les Antilles où intervient, au final, l’acteur Sean Connery sous les traits de James Bond.

Le dessinateur envoie alors cette bande dessinée à son ami Jean Giraud : pour savoir ce qu’il en pense mais, surtout, pour qu’il essaie de la caser quelque part afin de toucher quelques dividendes et de pouvoir payer son voyage de retour ; lui laissant même le soin de dessiner les dernières cases…

Ce dernier, qui travaille alors pour Pilote sur la série western « Blueberry », y fait même intervenir son personnage à la tête de la cavalerie américaine.

1966 : lettre dessinée de Jean Giraud à Jean-Claude Mézières.

Puis, il la montre à René Goscinny, le rédacteur en chef de l’hebdomadaire. Le scénariste d’« Astérix » et de « Lucky Luke » est séduit ; et comme il a un journal de soixante-quatre pages à remplir toutes les semaines, il publie l’histoire aussitôt : au n°355 du 24 mars 1966. Mieux, il en commande une deuxième dans la foulée : ça sera « Comment réussir en affaires en se donnant un mal fou »(3), une autre histoire parodique de six planches, en noir et blanc tramé, qui sera envoyée par le même canal et publiée dans le n°351 du 14 juillet 1966. Son billet de retour payé et réservé grâce au  petit pécule obtenu par Pilote, Mézières reprend à nouveau son job de cowboy pendant tout l’été,  à travers Wyoming, Utah et Arizona, jusqu’à l’expiration des dates de son ultime visa.

Une troisième (de six pages, toujours en noir et blanc tramé, titrées « Le Chemin de l’enfer est pavé de bonnes intentions »(3)) sera au sommaire du n°371 du 1er décembre 1966 : et Pierre Christin la signera de son vrai nom. Mais, à ce moment-là, nos deux complices sont déjà revenus en France : « À l’époque, je n’avais aucune notion de technique du scénario. J’étais un amateur de bandes dessinées mais je ne m’étais jamais vraiment posé la question de savoir comment les scénaristes pouvaient être utilisés, comment ils gagnaient leur vie, et a fortiori comment on pouvait dialoguer, découper, etc. Cela dit, j’étais, et je suis toujours, un fanatique de cinéma, ce qu’on appelle un cinéphile, un grand lecteur de romanesque, et quand même un bon connaisseur du 9e art.

Ce qui fait que, assez curieusement, j’ai commencé ma première BD en écrivant page 1, case 1 et c’est venu avec une espèce de facilité dérisoire : en fait, je savais ce que j’avais envie de faire.

Les dernières cases du « Rhum du punch » dessinées, en France, par Jean Giraud, en 1966.

J’avais aussi, peut-être, une certaine capacité de découpage. Je crois en effet que la clef de la bande dessinée, c’est l’art du découpage ! L’art du dialogue se retrouve au théâtre et en romanesque, l’art de l’intrigue n’est pas fondamentalement différent du fait de trouver des idées pour écrire des polars ou de la science-fiction, mais le rythme, savoir si oui ou non on veut faire une, deux ou trois cases, c’est la base de la narration BD. Très vite, j’y ai pris goût. Il faut dire aussi que j’ai eu la chance d’être bien entouré puisque les gens avec qui je travaillais (Jean-Claude Mézières, Jean Giraud, Jacques Tardi…) avaient eux-mêmes côtoyé les grands anciens qui leur avaient en quelque sorte transmis un certain nombre de ficelles. Au fond, j’ai appris, comme la plupart des gens, sur le tas, profitant de cette espèce de transmission artisanale. Ce n’est qu’un peu plus tard que je me suis lancé dans des artifices narratifs, dans des expérimentations plus personnelles. »(2).Il se trouve, en effet, que Jean-Claude Mézières, un peu avant son service militaire, était parti en Belgique avec son copain Pat Mallet. C’est ainsi, qu’à Bruxelles, il rencontra André Franquin et découvrit l’Atomium flambant neuf. À la même époque, en compagnie de Jean Giraud ce coup-ci, ils iront voir Jijé qui habitait, alors, en région parisienne : que de chocs et de leçons graphiques, dont ces illustrateurs vont évidemment profiter !

Hommage à Jijé paru dans l'ouvrage « Jijé : vous avez dit BD ? » paru aux éditions Dupuis en 1983.

Quelques années plus tard (vers 1960-1961), Giraud va se retrouver à encrer les planches de « Jerry Spring » du même Jijé et à côtoyer l’un des fils : Benoît Gillain. Il présente ce dernier, qui est en train d’ouvrir un studio de publicité, à son pote Mézières. Et voilà que Benoît fait travailler Jean-Claude, aux côtés de Jijé, comme assistant photographe et maquettiste sur le design de paquets de lessives ou d’étiquettes de conserve. Le petit studio est alors chargé de la conception d’un magazine publicitaire pour la firme Total et Benoît Gillain propose également à Mézières de lui donner un coup de main sur la conception du n°0, juste avant son départ pour l’Amérique.

Les quatre planches du « Lac aux émeraudes » de Jean Giraud et Linus, au n°1 de Total Journal.

Ce Total Journal, distribué uniquement dans les stations d’essence, avait déjà connu une première version (entre juin 1958 et novembre 1965). La nouvelle mouture, dont le premier numéro est publié le 4 mai 1966, va contenir de nombreux récits complets dus à de talentueux jeunes dessinateurs ; d’autant plus que, depuis qu’il est de retour en France, Mézières en est devenu le directeur artistique et qu’il a imposé son ami Christin (qui utilise toujours le pseudonyme de Linus) comme directeur de la rédaction ; ceci, du n°6 du 5 juin 1967 au trente-troisième, et dernier, en décembre 1971.

« Pampa » de Linus illustré par Eugène Collilieux, au n°14 de mai 1968.

« Quand l’empereur s’appelait Napolione Buonaparte » de Linus et Pierre Koernig, au n°22 d’août 1969.

Cela tombe bien pour le jeune homme qui a perdu la plupart de ses contacts professionnels et qui doit accepter, pour survivre, divers travaux peu enthousiasmants (mais qui se révéleront finalement rémunérateurs puisqu’ils lui permettront de s’acheter une maison de campagne au fin fond de l’Aveyron) : traduction d’un bouquin de sociologie militaire, conception d’un dépliant pour des laboratoires pharmaceutiques américains cherchant à s’implanter en France…

Tous les copains à Pilote de Mézières et Christin vont participer à cette nouvelle mouture de Total Journal, arrondissant, ainsi, leurs fins de mois avec des travaux alimentaires réalisés pour ce journal d’entreprise peu connu des bédéphiles. Notre scénariste, quant à lui, va y multiplier les articles didactiques et les courtes histoires plus ou moins pédagogiques illustrées par Jean Giraud (les quatre planches du « Lac aux émeraudes » au n°1 et les deux des « Journées de Sélim » au n°9 de juillet 1967)(4), par Pierre Koernig (deux planches de « Les Demeures d’Archibald » au n°10 d’août 1967 ou de « Quand l’empereur s’appelait Napolione Buonaparte » au n°22 d’août 1969 et cinq pour « Paris : du bois à l’acier » au n°25 d’avril 1970), par Eugène Collilieux (« Le Seigneur de l’hiver » au n°12 de décembre 1967, les quatre pages de « Pampa » au n°14 de mai 1968, les six de « Chevaux et cavaliers d’aujourd’hui » au n°26 de mai 1970 et de « L’Élixir de Bohème » au n°32 d’août 1971), par Luc Mazel (six pages d’«  Une aventure de Merlock Molmes » au n°15 de juillet 1968), par Jean Torton (six planches de « La Nuit triste » au n°17 d’octobre 1968), par Florenci Clavé (sept pages pour « Le Major et le gourou » au n°21 de juin 1969), par Raymond Poïvet (six pages de « La 1ère campagne » au même n°22), par Alexis (six planches du « Galion de Manille » au n°23 d’octobre 1969), par Jean Vern (six pages pour « Le Jazz de Jones » au n°33 de décembre 1971) ;sans oublier, évidemment, les pages qui sont signées par Jean-Claude Mézières (les six de « Star à Hollywood »(3) au n°11 d’octobre 1967) ou, même, par Jijé (« Les Chevaliers teutoniques » au n°13 d’avril 1968)(5).Cette formation d’homme à « tout écrire » lui sera évidemment bénéfique, même si elle ne suffit guère à le faire vivre convenablement ! Heureusement, il va bientôt décrocher un poste de professeur de journalisme et de communication à l’Université de Bordeaux ; ayant été pris sous l’aile bienveillante du bordelais Robert Escarpit, le billettiste quotidien du Monde, par ailleurs professeur de littérature comparée dans la capitale girondine.

« Le Major et le gourou » par Florenci Clavé et Linus, au n°21 de Total Journal (juin 1969).

Pierre Christin et Jean-Claude Mézieres au Musée du Manga pour l’exposition « Valérian », Kyoto (Japon) 2010.

Donc, pendant des années, Pierre Christin va, ainsi, faire cohabiter ses activités de professeur et celles de scénariste… : « Pendant longtemps, pour le public, être scénariste était un peu avoir le second rôle. Mais en ce qui concerne les éditeurs, je ne suis pas tout à fait sûr que cela n’ait jamais été vrai. Même à l’époque des publications hebdomadaires (Pilote, Tintin, Spirou…), ceux qui faisaient tourner la boutique, c’étaient les scénaristes ; donc, dans les milieux professionnels, les scénaristes étaient considérés comme des types censés pisser la copie à toute berzingue parce qu’il y avait urgence ! À l’époque, ce n’était vraiment pas le moment d’avoir des états d’âme : c’est ainsi que j’ai appris le métier. Par exemple, j’ai travaillé avec René Goscinny et, avec lui, j’ai appris à écrire très vite : du bon et du moins bon, mais si possible du drôle et de l’efficace ; donc, je ne crois pas, au fond, que les scénaristes aient été mal considérés par les éditeurs. Qu’ils aient été longtemps payés avec un lance-pierres, oui ; qu’ils aient fini par gagner plus d’argent du fait qu’on passait du système presse au système album, oui ; qu’ils redeviennent à l’heure actuelle un peu mal payés, mais avec cette capacité pour les plus talentueux et les plus actifs de faire plusieurs albums à la fois, de faire un roman pendant qu’ils font une BD, c’est la vie ! Si on ne veut pas pisser la copie, il ne faut pas choisir d’être scénariste : ce n’est pas être maltraité que de dire cela. C’est aimer l’écriture.

« Le Galion de Manille » par Alexis et Linus, au n°23 de Total Journal (octobre 1969).),

Toutefois, il semblerait que certains éditeurs commencent vraiment à faire plus attention aux scénarios, alors qu’à une époque, c’est à peine s’ils les lisaient : il y a une plus grande vigilance accordée au texte, notamment parce que l’extraordinaire inventivité graphique dont a fait preuve l’école de bande dessinée française n’a pas tout à fait été soutenue par une inventivité scénaristique comparable, y compris chez d’excellents auteurs complets dont la capacité de plume n’est pas vraiment à la hauteur de la capacité de dessin. Disons qu’à un moment, il y a eu un emballement graphique de la BD qui n’a pas été tout à fait suivi sur le plan de la narration.

« Une aventure de Merlock Molmes » par Luc Mazel et Linus, au n°15 de Total Journal (juillet 1968).,

Est-ce dans un réinvestissement de la narration que se trouve l’avenir de la BD ? On dit souvent qu’il y a une crise du scénario, pour le cinéma français aussi d’ailleurs, alors qu’il y a beaucoup plus de scénaristes compétents, connaissant bien le métier, qu’il y a vingt ou trente ans où on les comptait sur les doigts des deux mains ; en revanche, il y a souvent un manque de désir, de volonté pour trouver des sujets forts… Bien sûr, c’est facile à dire… Je pense que dans ma vie, car je ne me leurre pas, j’en ai trouvé un certain nombre, et d’autres dont j’ai pensé qu’ils étaient forts mais qui, avec le recul, ne l’étaient pas tant que ça… On n’est jamais assuré de la réussite… »(2).

À suivre…

Gilles RATIER

(1) À noter que, tout récemment, le mensuel dBD a consacré, à notre scénariste, un hors-série de cent pages (le n°7H de décembre 2011) intitulé « Pierre Christin, l’homme qui révolutionna la bande dessinée ». Les journalistes Frédérique Pelletier et Christophe Quillien (épaulés par une bibliographie sélective établie par Henri Filippini) ont fort bien retracé sa carrière, au cours de longs et passionnants entretiens. On peut, éventuellement, compléter sa connaissance de l’homme et de son œuvre en parcourant les revues ou ouvrages suivants : Les Cahiers de la BD n°7, Pilote-Charlie n°25, Nyarlathotep n°3, Falatoff n°30/31, Café noir n°3, Keseksa n°1, Rubrica n°4, L’Année de la BD 1982-83, Spot BD n°5, La Lettre de Dargaud n°2, 16, 40, 46, 59, 68, 80, 85 et 96, Bo Doï n°3, 78, 90 et 98, Auracan n°21, Bédéka n°17, dBD (NF) n°6, 13, 19, 40, 6H et 58, CaseMate n°1, 19 et 22, « À propos de Valérian » par Philippe Wurm, Jean-Pierre Willems et Stéphane Caluwaerts (éditions Á Propos 2006), « Les Années Pilote » par Patrick Gaumer (éditions Dargaud 1996), « Scénario et BD » (éditions Parallaxe 1998), « Ils sont tombés dedans quand ils étaient petits…. » par Paul Roux (éditions Mille îles 1999), « Itinéraires dans l’univers de la bande dessinée » par Michel-Édouard Leclerc (éditions Flammarion 2003)…

(2) Tous les propos de Pierre Christin retranscrits ici sont extraits d’une interview réalisée à Angoulême par Gilles Ratier, en 1994, et publiée en partie dans l’ouvrage « Avant la case », dont la deuxième édition (revue, largement complétée et corrigée) est toujours disponible aux éditions Sangam.

(3) Ces histoires complètes (à l’exception du « Rhum du punch ») ont été reprises en noir et blanc dans l’album « Mézi avant Mézières » aux éditions Pepperland, en 1981.

(4) « Le Lac aux émeraudes » (ainsi que « Les Journées de Sélim ») a été réédité dans l’album éponyme paru aux Humanoïdes associés en 1981.(5) Merci à l’érudit Jacques Dutrey et au collectionneur Philippe Queveau qui nous ont ouvert leurs archives et qui nous ont scanné la plupart des documents issus de Total Journal que nous avons le plaisir de vous montrer.

Galerie

5 réponses à Quand Pierre Christin signait Linus : 1ère partie, le rêve américain…

  1. jacques guillerm dit :

    Honneur aux grands scénaristes de BD

    Aprés l’hommage à J.M.Charlier, voici un autre grand scénariste à l’honneur.
    Pierre Christin, au talent aussi vaste que n’est sa gentillesse et sa modestie.

    On ne parle pas assez souvent des scénaristes et de leur métier, heureusement ce magnifique article est là pour réparer un oubli.
    Bravo à Gilles Ratier et à ses collaborateurs. Une fois de plus il a su mettre en valeur le travail d’un grand artiste.

    A l’aide de documents rares il nous démontre (si besoin était) qu’autrefois, pour se faire un nom dans la BD il fallait : du travail, pouvoir aborder tous les genres western ou SF, savoir écouter les conseils des ainés et surtout beaucoup de persévérance » car on n’arrive pas au sommet de son art en quelques planches.

    Encore toutes mes félicitation à G.Ratier qui lui aussi progresse à chaque article, et qui doit perseverer dans cette voie car il y a encore beaucoup d’artistes de la BD à mettre en valeur.

    Jacques Guillerm

    • Gilles Ratier dit :

      Que de commentaires élogieux : j’en rougis encore ! Mais vous avez raison sur, au moins, deux points : « on ne parle pas assez souvent des scénaristes et de leur métier » et « il y a encore beaucoup d’artistes de la BD à mettre en valeur » !
      Merci encore pour vos commentaires…
      Bien cordialement
      Gilles Ratier

  2. jacques guillerm dit :

    BDZOOM : la qualité au service de la bonne BD

    On n’a pas rougir lorsque l’on vous fait compliment pour un travail bien fait.
    Parmis tous les sites consacrés à la BD, je tiens BDZOOM pour le meilleur, pour sa présentation, sa diversité, la richesse de sa documentation, sa convivialié et sa pertinance au niveau des articles.

    Comme cela fait déjà pas mal de temps que j’utilise votre tribune, je me présente.
    Je m’appelle Jacques , j’ai 64 ans et je suis retraité de France Télécom (RH) un univers à des années lumière de la BD.

    La retraite m’a permis de redécouvrir trois passions que j’avais un peu delaissé à cause des charges de mon travail : l’histoire, la BD, et l’écriture.
    C’est par hasard que j’ai découvert votre site et il m’a tout de suite plut.
    Si j’ai flashé sur le nom de Gilles Ratier, c’est qu’il anime la rubrique « Patrimoine ».

    Un jour j’ai osé écrire mon premier article, qui fut aussitôt publié. Il concernait la série culte de mon enfance « Les Timour »
    Encouragé par cette publication, j’ai envoyé d’autres article sur Funcken , J.Martin, Reeding, Jijé ect… et à chaque fois ils ont été publié Merci

    Je ne suis pas vraiment un collectionneur de BD mais plutot un amateur de BD, comme on peut être amateur de peintures.
    J’aime admirer une couverture d’album, une planche ou même une simple vignette. Et je suis capable d’en parler longtemps pour en évoquer toute l’esthetique qui s’en dégage (une critque que je ferai à votre site).

    Il m’arrive encore de tomber en admiration devant des planches de Blueberry que j’ai pourtant vue des centaines de fois, comme on admire une toile dans un musée.
    Je ne voudrai pas abuser de votre site, mais comme j’aimerais parler de Craenhals, aidans Remacle et tant d’autres.

    Comme je ne veut pas passer pour un vieux « nostalgo » il m’arrive de m’interresser à la BD moderne.
    J’ai recemment dit toute l’admiration que j’avais pour la série « le trône d’argile »
    et j’aurais aimé dire tout le bien que je pense pour deux albums que j’ai découvert il y peu :
    « Normandie paquebot  » chez Glenat et « grand prix  » chez Dargaud.
    A bientôt peut-être

    Jacques

    • Gilles Ratier dit :

      Encore merci, Jacques, pour vos commentaires et vos compliments…
      Vous allez être bientôt comblé puisque, parmi les nombreux sujets patrimoniaux que nous avons en cours, Craenhals est au programme : car les éditions BD Must vont bientôt rééditer l’intégrale des « Pom et Teddy », comme elles ont pu le faire pour « Barelli » (et devraient aussi le faire pour « Le Chevalier blanc »)…
      Bien cordialement
      Gilles Ratier

  3. jacques guillerm dit :

    Alors j’aurai la possibilité de dire toute l’admiration que j’ai pour Craenhals, car les trés grands auteurs ne meurent jamais, même s’ils sont provisoirement dans l’oubli.

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