Sous les pavés, la passion : deuxième !!!

Après avoir listé, la semaine dernière, les principales monographies sur les auteurs de bandes dessinées parues en ces temps propices aux cadeaux de Noël (1), voici d’autres ouvrages récents plus généralistes (ou à l’inverse plus spécialisés) qui abordent des pans bédéesques encore peu développés – contrées ou autres médias que l’on n’aurait pas soupçonnés —, également sous la forme de livres conséquents, tant dans la forme que dans le contenu : encore des travaux de longue haleine réalisés par des passionnés du 9e art, tous historiens, journalistes ou spécialistes qualifiés…

Ainsi, « Belvision, le Hollywood européen du dessin animé » au Lombard, qui nous dévoile les dessous de l’aventure de ce qui fut le plus grand studio européen en ce domaine, se révèle-t-il une mine d’informations sur notre littérature narrative préférée ! En effet, le monumental livre de Daniel Couvreur, respectable journaliste au quotidien belge Le Soir, met l’accent sur le fait que cette entreprise, créée par Raymond Leblanc — le patron des éditions Le Lombard et du journal Tintin —, popularisa, par ses films, les héros majeurs de la bande dessinée franco-belge : Tintin, Astérix, Lucky Luke, Les Schtroumpfs…, mais aussi Chlorophylle, Corentin et Spaghetti, ou encore le professeur Tournesol avec des publicités pour l’huile Fruidor. Grâce à la collaboration active et aux archives de Paulette Smets, ancienne directrice de cette structure qui voulait concurrencer les studios Disney, les deux cent soixante-quatre pages de ce pavé fort bien illustré au format carré nous éclairent sur les arcanes de cette BD de papa que l’on croyait pourtant bien connaître ; d’autant plus que deux DVDs sont offerts avec l’album : un documentaire sur le studio (« Belvision, la mine d’or au bout du couloir » réalisé par Philippe Capart) et un des longs-métrages qu’il a produit (« Pinocchio dans l’espace »).« Belvision, le Hollywood européen du dessin animé » par Daniel Couvreur

Éditions Le Lombard (39 €) – ISBN : 978-2-8036-3121-6

Christophe Quillien est aussi journaliste (à Rolling Stone ou à The Good Life), mais il est également l’auteur d’ouvrages sur le 9e art comme « La Bande dessinée » chez Gallimard jeunesse, « Guide des 100 bandes dessinées incontournables » chez Librio, « La Bande dessinée à Paris » chez Parigramme ou ce récent et colossal « Méchants, crapules et autres vilains de la bande dessinée » aux éditions Huginn & Muninn : un bel hommage de deux cent huit pages à ces faire-valoir qui incarnent le mal et qui constituent, parfois, le véritable centre d’intérêt d’une œuvre. Plus de quatre-vingt-dix personnages aussi peu recommandables qu’attachants, issus de la bande dessinée franco-belge comme des mangas ou des comics, sont alors disséqués avec passion et humour : les Olrik, Joe Dalton, Kriss de Valnor ou Zorglub (qui ornent les visuels des quatre couvertures différentes disponibles) ou les peut-être moins connus Iznogoud, Pat Hibulaire, Barbe-Noire, Chihuahua Pearl, Miss Tick, Lady X, Axel Borg, M. Choc, L’Ombre jaune, Le Bouffon vert… Évidemment, pas question d’être exhaustif ou encyclopédique, cette sélection ou mauvaise foi, cynisme, égoïsme et cruauté sont rois, est forcément subjective. Mais elle nous fait passer un bon moment rempli d’effluves enivrants de cette nostalgique madeleine de Proust…

« Méchants, crapules et autres vilains de la bande dessinée » par Christophe Quillien

Éditions Huginn & Muninn (39,95 €) – ISBN : 978-2-36480-125-7

Tout aussi journalistiques et pas moins pavés (de bonnes intentions), les « Demi-Dieux : 40 ans de superhéros dans la bande dessinée québécoise » et « Les Années Croc » de Jean-Dominic Leduc sont le reflet du dynamisme de la production actuelle de nos cousins d’Amérique. L’auteur, qui tient une chronique sur la BD dans le Journal de Montréal, y fait preuve d’une érudition époustouflante sur le sujet, rehaussant son propos par nombre d’illustrations ou photos d’époque ; leur accumulation permet, d’ailleurs, de mieux mettre en perspective le chemin parcouru par les auteurs québécois afin de trouver leur place dans la culture livresque de l’autre côté de l’Atlantique.

Malgré son sujet bien spécifique et le fait qu’il soit autoédité, le premier est loin d’être anecdotique, puisqu’il raconte aussi une partie de l’histoire de la BDQ et qu’il a l’avantage d’être à la fois disponible en version papier et numérique (sur le site http://www.mem9ire.ca) ; quant au second, publié chez Québec Amérique et coécrit avec l’historien du 9e art Michel Viau, il retrace, avec décrispation, l’épopée burlesque du défunt magazine Croc où se formèrent les plumes et les crayons de Gaboury, Real Godbout, Michel Rabagliati, Garnotte ou Jean-Paul Eid : toutes les stars de l’humour et de la BD made in Québec (voir aussi, sur BDzoom.com : Vive le Capitaine Kébec : Libre !).

« Demi-Dieux : 40 ans de super-héros dans la bande dessinée québécoise » par Jean-Dominic Leduc Éditions Mém9ire (20 $)

« Les Années Croc » par Jean-Dominic Leduc et Michel Viau

Éditions Québec Amérique (39,95 $) – ISBN : 9-782-76441179-7Catalogue de l’exposition actuellement en place à la Cité internationale de la bande dessinée et de l’image (jusqu’au 30 mars 2014), « Nocturnes, le rêve dans la bande dessinée » est un bel ouvrage de deux cent vingt-quatre pages. Fort bien illustrés par de nombreuses planches provenant du Musée de la bande dessinée d’Angoulême, des propos pas si nébuleux qu’on aurait pu le croire sont dirigés par l’exégète Thierry Groensteen, avec la complicité de quelques-uns de ses partenaires habituels (Gilles Ciment, Christian Rosset…) et de l’historienne Danièle Alexandre-Bidon, spécialiste de l’art médiéval ; laquelle nous fait découvrir comment certains codes graphiques spécifiques à la représentation du rêve en BD se sont mis en place dès le Moyen Âge. Ensuite, de « Little Nemo in Slumberland » à « Julius Corentin Acquefacques », la plupart des visions oniriques du 9e art, entre merveilleux et visions cauchemardesques, sont évoquées, la plupart du temps, avec érudition et justesse. On appréciera, également, un long entretien avec David B qui, rien qu’avec « Le Cheval blême » ou « Les Complots nocturnes », a « largement contribué à inventer la forme spécifique du récit de rêve en bande dessinée », dixit l’interviewer Thierry Groensteen, lui-même…

« Nocturnes, le rêve dans la bande dessinée » sous la direction de Thierry Groensteen

Éditions Citadelles & Mazenod (39 €) – ISBN : 978-2-85088-560-0

Pas si pavé que ça dans la forme, le « Dictionnaire de la bande dessinée d’Afrique francophone » chez L’Harmattan, dû à Christophe Cassiau-Haurie – conservateur de bibliothèque à Strasbourg et collaborateur régulier de BDzoom.com—, ne l’est pas moins dans l’esprit : trois cent soixante-quinze pages, ponctuées par quelques dessins de Jason Kibiswa, qui recensent la quasi-totalité des auteurs, séries et supports de cette partie francophone d’un continent peu connu pour son expression bédéiste : que ce soit par les Occidentaux ou même par les Africains eux-mêmes. Parti de pratiquement rien, si ce n’est de ses propres notes et documentations qui ont alimenté ses divers articles sur le sujet (panoramas historiques de chaque pays, critiques d’ouvrages ou entretiens avec des auteurs que l’on peut, évidemment, lire sur BDzoom.com

Christophe Cassiau-Haurie.

et dont un condensé a aussi été publié dans l’indispensable « Dictionnaire de la BD » de Patrick Gaumer chez Larousse), ce projet destiné à accéder à une visibilité internationale a été lancé, en 2008, dans le cadre du projet AfriBD soutenu par l’Organisation internationale de la francophonie et Africultures. Le résultat est époustouflant de précisions et de découvertes et rend parfaitement compte, tant de l’évolution que de la vitalité, de cet art qui est loin d’être primitif…

« Dictionnaire de la bande dessinée d’Afrique francophone » par Christophe Cassiau-Haurie

Éditions L’Harmattan (35 €) – ISBN : 978-2-336-29898-6

L’Afrique fut d’ailleurs longtemps représentée, en bandes dessinées, sous des aspects peu glorieux, même si, depuis les années 1940, le 9e art franco-belge a régulièrement stigmatisé la traite des Noirs et l’esclavage colonial. Partant de ce postulat, l’érudit Philippe Delisle, professeur d’histoire contemporaine à l’Université de Lyon et auteur de nombreux essais sur l’imaginaire colonial et l’esprit catholique régnant dans les séries publiées dans les journaux Tintin, Spirou, Vaillant et autre Pilote (tous chez le même éditeur : Karthala), s’est penché sur la question avec « Tintin et Spirou contre les négriers, la BD franco-belge : une littérature antiesclavagiste ? ». C’est ainsi qu’à travers les différents fondements idéologiques sur lesquels s’appuient les époques abordées, il analyse avec pertinence les héros de papier qui affrontèrent de redoutables négriers, de Tintin aux « Passagers du vent », en passant par Spirou, Jean Valhardi, Marc Dacier, Barbe-Rouge, etc. Et tout au long de ces deux cent vingt-deux pages très bien documentées, qu’on se surprend à dévorer tellement le style de l’auteur est fluide, on se dit que voilà bien une manière originale d’appréhender la pensée européenne sur l’asservissement des Africains…

« Tintin et Spirou contre les négriers, la BD franco-belge : une littérature antiesclavagiste ? » par Philippe Delisle

Éditions Karthala (20 €) – ISBN : 978-2-8111-1012-3

Pour en terminer avec ces études récentes qui s’appesantissent, avec jubilation et érudition, sur des aspects inédits de notre médium favori, signalons le n° 3 des Cahiers BD du Belge flamand Danny De Laet, par ailleurs parfait bilingue, car maîtrisant parfaitement la langue française comme on peut le constater avec ce très informatif dossier sur la BD adulte en France intitulé « Le Cœur et le crayon ». Notre spécialiste de la bande dessinée populaire s’attarde particulièrement sur la presse quotidienne et familiale où furent publiés, bien avant la « Barbarella » de Jean-Claude Forest, nombre de récits illustrés pour adultes ; car à cette époque, chaque journal proposait alors une page ou une demi-page consacrée à la bande dessinée pour capter l’attention des lecteurs : récits d’aventures — policières, fantastiques ou sentimentales —, suivant un mode plus mature que celui égrainé dans les illustrés pour enfants. Ainsi, les non initiés à ces prémisses de la bande dessinée adulte pourront-ils découvrir les nombreuses et superbes histoires dessinées par les Italiens Rino Ferrarri, Giulio Bertoletti et Walter Molino (voir Walter Molino : un maître oublié de la bande dessinée italienne) ou par de talentueux dessinateurs autochtones hélas bien oubliés aujourd’hui : les Raoul Auger (dont un dessin orne la couverture de ce fascicule), Jean David, Lucien Nortier, Rémy Bourlès, Pierre Duteurtre, Jef De Wulf, Jean Sidobre (voir « Liz & Beth » et Bédéadult’), Van Straelen, Jacques Blondeau, Edmundo Marculeta, Hughes Ghiglia (voir Des scénarios inconnus de Jean-Michel Charlier dans Bonnes Soirées !) ou même le débutant Georges Pichard (voir Les pornos de Pichard) et le vétéran Raymond Cazanave (et non Cazenave comme mentionné souvent), dont Danny De Laet réédite les vingt-deux pages érotiques et historiques du « Secret de Luc Vermont » publié dans Paris Cocktail Paradise , en 1952 et 1953 : un véritable incunable !

Detective Story série Les Cahiers BD n° 3 : « Le Cœur et le crayon »

Éditions Kosmopolis/VPOB/La Flandre libre, chez Danny De Laet, Pothoekstr. 46, 206 Antwerpen Belgium

Une page du « Secret de Luc Vermont » par Raymond Cazanave.

Gilles RATIER

(1) Voir : Sous les pavés, la passion !

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