UN PEU PLUS À L’OUEST : LA PLUME DE SERGIO TOPPI.

Comment mieux finir l’année qu’en laissant son regard s’épanouir sur de beaux ouvrages ? C’est assurément le cas ici avec ce magnifique album sur l’art du Far West de cet immense artiste italien qu’est Sergio Toppi, édité chez Mosquito.

UN PEU PLUS À L’OUEST (éditions Mosquito ; collection « Raconteur d’images »).

Oui… Un ouvrage véritablement magnifique, apte à envoûter n’importe quelle rétine esthète, qu’elle soit fan de western ou non. Car je vous arrête tout de suite, gringos : que vous soyez fan ou non de l’imagerie de Far West, cet album est avant tout un magnifique ouvrage où le talent d’un grand artiste se déploie de la plus belle des manières, et l’intérêt esthétique transcende le sujet. Pour les fans du grand Ouest américain, ledit album apporte au panthéon des images westerniennes une facette de toute beauté, aussi sincère et proche de l’Histoire que fantasmatique et resplendissante. Les fans de Sergio Toppi savent combien l’aventure est un sujet majeur de son œuvre. Toppi est même l’un des maîtres italiens de l’aventure (la grande Aventure, comme le disait Guiseppe Bergman) en noir et blanc. Et lorsqu’il sort ses godets d’aquarelle, l’aventure prend des couleurs incroyables, aussi intenses que profondes, parfois hypnotiques. Le présent ouvrage présente un large éventail de dessins, esquisses, illustrations de tous genres, en noir et blanc et en couleurs, de Sergio Toppi consacrés à ce grand thème de l’Ouest américain – et ce depuis les années 50. La préface de Toppi, aussi courte que riche d’enseignement sur l’intérêt de l’auteur pour le western, nous donne des pistes incontournables pour bien cerner la prérogative de Toppi. Il y raconte comment – à l’instar de si nombreux Européens de cette époque – il fut si impressionné par le folklore visuel du western, d’abord dans les bandes dessinées, puis au cinéma. Faut-il rappeler combien le western – avec l’exotisme, le voyage, la science-fiction et le fantastique – ont constitué pour la jeunesse des années 30 et 40 le fameux phénomène du « mythe des terres lointaines » ? Plus qu’un pan de l’Histoire encore relayé d’une manière rétrograde, plus qu’un fantasme des racines de l’Amérique moderne, le western a dès le départ été un genre puissant, assez fort pour engendrer une véritable mythologie, comme un monde à part, en autarcie, avec ses codes et ses lois autant morales que visuelles. Rarement un contexte historique aura autant soulevé les passions et inspiré les artistes. C’est bien de cette véritable fascination dont il est question ici, et de l’expression artistique qui découle de celle-ci.

Comme d’habitude, Toppi va bien au-delà de la simple illustration. Ce sont de véritables créations graphiques se suffisant à elles-mêmes, ayant assez de substance et de richesse esthétique pour nous plonger dans un univers en soi, une expérience visuelle profonde et éclatante. Chaque dessin de cet album est un voyage en soi, une exploration des sens et du sens, alliant la rigueur historique à l’invention graphique la plus pénétrante. Que ce soit par le trait ou la couleur, Toppi investit le monde indien et ses ramifications avec une telle implication sensible que le résultat nous envoûte irrémédiablement, et, miracle, ce qui ne pourrait être qu’une belle vision devient un monde dans lequel on peut se perdre des heures durant, admirant chaque détail si justement ciselé, chaque éclat de vision si magnifiquement mis en image… C’est véritablement sublime. Comme le souligne lui-même Toppi, la vision de l’artiste a évolué en même temps que la vision du monde sur l’histoire de l’Ouest américain. En moins de cent ans, le bon Indien mort est devenu le symbole des civilisations sacrifiées à l’idéal meurtrier de la vieille Europe. De John Ford à Leone en passant par Peckinpah ou Eastwood, ou bien d’Albertarelli à Morris en passant par Palacios ou Boucq, le western a évolué d’une manière remarquable. D’abord influencé par les visions cinématographiques et graphiques tout court qu’il a reçues avec un plaisir intense et manifeste, Toppi s’est peu à peu dégagé du folklore pour explorer ce sujet avec toute sa sensibilité et son inspiration intérieure, appuyées par une documentation impressionnante. Car au-delà de l’acuité avec laquelle Toppi retranscrit chaque détail, chaque élément de la vie des Indiens, le trait même du grand dessinateur – si porté à la volute incisive dans une précision expressionniste – donne vie comme jamais à ces êtres parés des plus beaux apparats sauvages, semblant contenir dans leur regard leur génocide annoncé. Mais Toppi ne se fait pas angéliste pour autant. Autant de barbares du côté des « gentils » comme du côté des « méchants ». Le talent de Toppi est tel qu’on est bien au-delà du simple beau dessin : son tempérament stylistique – humaniste et baroque – perce avec lucidité et folie l’âme même des peuples indiens. La structure même de chaque dessin est une composition savante, faisant du contour et du contenu un élément constitutif de la forme et de l’espace. Ainsi, carrés, triangles et autres formes géométriques particulières s’immiscent dans la composition pour former charnières, points d’appui, assises et autres éléments constitutionnels dans un ensemble semblant pourtant toujours libre, hanté par le mouvement. C’est magnifique. Toppi explose les normes du cadres pour faire du dessin le cadre même de celui-ci, chaque trait, chaque contraste, chaque ligne directrice créant un véritable kaléidoscope de l’âme de l’Ouest aventureux en une figure unique, dessin inscrit dans la terre selon des rites et des figures ancestrales et magiques. Cerise sur le gâteau, Sergio Toppi a réalisé une douzaine de dessins pour le présent ouvrage. Et quand on voit ces dessins, mon dieu !!! Mais, mais mais mais… Ils sont tout simplement fabuleux, merveilleux, tout sauf des bonus à la manque, non, bien sûr que non, bon dieu c’que c’est beau !!! Toppi y use de la couleur avec… génie. Que le projet de cet ouvrage ait pu engendrer de pareils chefs-d’œuvre, voilà qui fait de ce livre une pépite à ne surtout pas laisser passer, que vous soyez chercheur d’or dans le Klondike ou non…

Je pourrais continuer longtemps ainsi, à vous dire combien les tracés d’encre noire de Toppi donnent le vertige, combien ses couleurs sont synonyme de vision extatique, combien les merveilleux dessins de Toppi sont de ceux qui vous accompagnent toute une vie, combien les textes de Pierre Yves Lador qui accompagnent ces œuvres scandent avec discrétion et concision le contexte des illustrations du maître, combien… Mais je risquerais de vous gâcher le plaisir, alors que la seule chose raisonnable et souhaitable à faire est de vous procurer cet ouvrage, et d’en jouir à l’infini…

PS : Pour les fondus de western, les excellentes éditions Mosquito ont aussi récemment publié la suite de la série Esprit du Vent de Gianfranco Manfredi et Ivo Milazzo, dans la collection « Horizons Lointains ». Déjà septième volume de la série, Shado s’enfonce encore un peu plus dans la mythologie de ce western fantastique très intéressant. Reprenant des thèmes quelque peu décalés mais pourtant explorés par certains auteurs contemporains du western, tel le surnaturel et la notion d’écrivain dans l’Ouest, Esprit du Vent est une belle facette de cet univers, abordant des histoires classiques en leur insufflant un second degré faisant glisser l’Ouest dans l’étrange et la parabole. Vibrant hommage à Edgar Poe et aux Mystères de l’Ouest, cette série de Manferdi et Milazzo, scénarisée avec efficacité et dessinée dans un style lâché mais vigoureux par le contraste, est un vrai bon moment de lecture que je vous conseille si vous avez envie de voir au-delà du cactus…

Cecil McKinley

Voir aussi :

- Le « Coin du patrimoine » sur Toppi : http://bdzoom.com/spip.php?article3807

- Le « Coin du patrimoine » sur Milazzo : http://bdzoom.com/spip.php?article4042

Galerie

Une réponse à UN PEU PLUS À L’OUEST : LA PLUME DE SERGIO TOPPI.

  1. Anonyme dit :

    Votre message est un excellent exemple de pourquoi je reviens toujours à lire votre contenu d’excellente qualité qui est toujours mis à jour. Merci