Albert Uderzo chez les Belges 1ère partie : « Oumpah-Pah »

Apparu dans les pages de l’hebdomadaire Tintin, précisément au n° 14 du 7 mai 1958 (en Belgique) ou au n° 500 du 26 juin 1958 (pour l’édition française), l’Indien Oumpah-Pah n’eut jamais le succès qu’obtint un certain Astérix créé, l’année suivante, par le même talentueux duo d’artistes : le dessinateur Albert Uderzo et le scénariste René Goscinny.

Aujourd’hui, les éditions Albert-René retentent, pour la deuxième fois (et on espère vraiment que ce coup-ci, ça sera la bonne !), de relancer cette excellente série où les auteurs ont pourtant appliqué les mêmes recettes que sur les aventures du célèbre petit Gaulois.

Elles proposent donc une superbe intégrale avec les cinq récits de trente planches, chacun, parus dans Le Journal des jeunes de 7 à 77 ans publié par les éditions du Lombard, jusqu’au n° 19 du 8 mai 1962 (en Belgique) ou au n° 713 du 21 juin 1962 (en France) (1).

Mais aussi les six planches (ici remontées en huit pages) de la première version de ce personnage, dessinée en 1951 – ce qui en fait la première collaboration effective du duo Uderzo-Goscinny -, et un dossier d’introduction de quatorze pages érudites et richement illustrées.

Car le jeune Peau-Rouge Oumpah-Pah, alors confronté aux vicissitudes d’un monde moderne où la société de consommation est en plein bouleversement, fut imaginé à la fin de l’année 1951 ; à une époque où l’Europe est justement en train de s’américaniser : juke-box et rock’n’roll en étant les premiers symptômes ! Fascinés par le Far-West et la culture Yankee, Goscinny et Uderzo, quant à eux, viennent juste de se rencontrer au sein du bureau parisien de l’agence World’s P. Press dirigée par le bouillant Liégeois Georges Troisfontaines (lequel fournissait surtout des bandes dessinées, des rubriques et même de la publicité aux Dupuis, éditeurs des hebdomadaires Spirou, Le Moustique et Bonnes Soirées) : les deux jeunes gens vont très vite sympathiser ! Leur « Oumpah-Pah », installé dans un contexte contemporain humoristique (il vit dans une réserve indienne au milieu de la vie des Américains lambda), sera donc l’un de leurs premiers travaux communs : « On s’amuse vraiment à évoquer la condition de cette tribu qui conserve ses traditions et ses coutumes au milieu du monde moderne. René écrit les premières planches que je dessine en demi-planches pour le confort de l’exécution, formule que j’ai toujours conservée depuis. Fiers de notre travail, nous le montrons à Paul Dupuis, le frère aîné, de passage à Paris, qui nous dit : « C’est bien ! Continuez à vous entraîner mes amis ! ». Ces mots resteront longtemps gravés dans ma mémoire. Nous savons qu’il y a encore beaucoup à apprendre, mais de là à nous traiter comme de jeunes collégiens ! » (2)

Par ailleurs, pour préciser le contexte de cette création, il faut savoir que le rusé publicitaire, qu’était le patron de la World’s P. Press, n’a jamais eu de cesse de s’immiscer dans la politique éditoriale du magazine Spirou et d’inciter la famille Dupuis à diversifier leurs supports de publications, flattant particulièrement leur volonté éducative : ceci afin de mieux rentabiliser son fonds d’auteurs et d’écouler la production didactique de la World’s (dont « Les Belles histoires de l’Oncle Paul » n’étaient que la partie émergée de l’iceberg). Troisfontaines avait très vite compris que si créer une série rapportait peu, il était infiniment plus rémunérateur de prendre un pourcentage sur une quinzaine d’auteurs qu’il ne lui restait plus qu’à « manager », le plus efficacement possible. Il faut bien reconnaître que cet homme, autant apprécié que détesté, a permis à la famille Dupuis de gagner des fortunes, en les faisant sortir de leur provincialisme, tout en arrondissant la sienne : d’autant plus que, très autoritaire, il savait se faire craindre, ayant tendance à exploser littéralement lorsqu’on lui tenait tête !

C’est ainsi qu’au début de 1952, il convainc les Dupuis d’explorer de nouveaux marchés et d’investir dans TV Family, un hebdomadaire de télévision destiné au marché américain : une copie conforme de leur Moustique belge, mais à une toute autre échelle. Alors qu’il se sert au mieux du talent de Jean-Michel Charlier sur le plan éditorial, pour ce faire, il va plutôt utiliser les compétences franco-américaines du jeune René Goscinny qu’il emploie depuis déjà un an : fin connaisseur des cultures des deux pays, il est parfaitement bilingue et s’est frotté à la réalité du rêve américain puisqu’il a vécu sept années aux États-Unis !

Le futur scénariste d’ « Astérix », bombardé alors « art director », y voit surtout l’occasion de retourner aux USA pour revoir sa mère restée outre-Atlantique ; car il sera, par la suite, sans complaisance pour ce projet qui montrait parfaitement la fascination qu’avaient alors les Belges pour l’Amérique et qui arrive, malheureusement, bon dernier sur un marché déjà bien saturé : « Nos concurrents ont tremblé, ils étaient à peine installés… Depuis des années ! Des Belges ne parlant pas anglais et un Français – moi – seul à le parler. Avec ça, on voulait faire un hebdomadaire de télé à New York ! On l’a fait : quatorze numéros pour 120 000 dollars, ce fut épique ! » (3)

Malgré cette grande aventure sans lendemain, l’influent Georges Troisfontaines conserve quand même la confiance des patrons de l’hebdomadaire de Marcinelle et va continuer à gérer au mieux leur régie publicitaire ; mais avant cela… : « Lors de son départ pour les États-Unis [en 1953, ndlr.] René emmène nos planches afin de les montrer à certains éditeurs new-yorkais. C’est son grand ami Harvey Kurtzman, grand scénariste et créateur du fameux journal satirique Mad, qui traduit le texte des phylactères en anglais. Le lettrage sera dessiné par celui-là même qui faisait les textes des séries de Milton Caniff, ce fabuleux dessinateur dont le style remarquable en inspirera tant d’autres. À l’issue de son séjour, René revient avec nos planches qui n’ont pas suscité le moindre intérêt mais, malgré ma déception, je suis très heureux d’avoir le texte de mes bulles dessiné par l’un des plus grands lettreurs de la profession ! » (2)

Or, cette dernière anecdote, que l’on retrouve un peu partout (et même, par deux fois, dans le dossier inclus dans la belle intégrale proposée aujourd’hui) a fait réagir notre collaborateur Jacques Dutrey, grand connaisseur de cette période et particulièrement de l’œuvre d’Harvey Kurtzman. Il relaie ainsi les constatations de son ami Yves Ker-Ambrun : «  Quoiqu’en croit Uderzo (et ça a été repris par tout le monde, y compris les biographies de luxe sur Goscinny, et, bien sûr, sur le Géant-de-la-Gaffe-et-Des-Rumeurs-et-des-Banalités-Pieuses Wikipedia,…), ça n’a jamais été Frank Engli, le lettreur de Milton Caniff, qui a lettré la mouture de « Oumpah-Pah » destinée aux quotidiens U.S.. Mais bien le lettreur de Mad (entre autres !), Ben Oda. Uderzo a toujours un œil d’aigle (et encore plus, il y a vingt-cinq ans quand il a commencé à propager cette erreur) et c’est aussi un calligraphe exceptionnel. Or, un rapide coup d’œil de trente secondes sur une planche de « Steve Canyon » et sur une page de Mad Reader, Utterly Mad, Son of Mad, Brothers Mad, etc…, lui aurait suffi ! Surtout que Ben Oda, il n’y a pas de quoi rougir, non ? Question prestige culturel, c’est quelque chose et prestige financier, peut-être pas en 1950 et quelques, mais entre temps ?… ».

Par ailleurs, Jacques Dutrey se demande bien aussi pourquoi Harvey Kurtzman aurait été chercher le lettreur de Milton Caniff à Chicago, alors qu’il employait Ben Oda, depuis le début de Two-Fisted Tales, à New York… Mais où diable Albert Uderzo a-t-il été chercher cette idée farfelue et de quand exactement date cette erreur (de la réédition du tome 1 de « Oumpah Pah » chez Albert René, en 1995, ou ailleurs et avant ?) ? Et pourquoi, jusqu’à présent, personne n’a-t-il osé lui dire qu’il se fourrait le doigt dans l’œil (d’aigle) ? D’autant plus qu’Albert Uderzo a continué, depuis, à s’en tenir à cette version, notamment dans le n°53 du bimestriel Comic Box (en juillet 2008) : « Nous avons eu effectivement l’honneur de voir notre travail enrichi de la patte du lettreur de Milton Caniff. Il était d’origine asiatique, et c’est par l’intermédiaire de M. Kurtzman que René l’a connu. Le fameux monsieur Kurtzman avait beaucoup apprécié notre série et l’avait mise dans les mains de cet artiste. Nous en étions très fiers… ». Ou encore tout récemment, dans le n°40 du mensuel CaseMate (en août 2011), où Albert Uderzo renchérissait, comme pour mieux enfoncer le clou : « Les Américains n’ont ni compris ni apprécié que de petits Français s’amusent avec leurs Indiens à eux. Ils sont très susceptibles ! Seul bon souvenir de cet épisode, des planches d’« Oumpah-Pah » lettrées par le lettreur du grand Milton Caniff. J’ai l’honneur de posséder ces planches. On a chacun ses coquetteries ! »…

Quoi qu’il en soit, cinq ans plus tard, au tout début de l’année 1956, alors qu’ils ont été mis à l’écart par leurs employeurs après avoir rédigé et signé, le 10 janvier, une charte pour la défense des auteurs de bandes dessinées, Albert Uderzo, Jean-Michel Charlier et René Goscinny, alliés à Jean Hébrard (un ancien de ce qui s’appelait désormais la World’s Presse), vont décider de fonder leur propre structure scindée en deux agences distinctes : ÉdiFrance et ÉdiPresse.

Unissant leurs « misères » (surtout celles de Jean Hébrard qui venait d’hériter d’un énorme café, place de la Bourse à Paris) et leurs forces créatives, ils vont s’occuper, entre autres, des journaux publicitaires Pistolin et Jeannot ils y multiplient les nouvelles séries et les reprises.

Albert Uderzo replace les vingt-quatre planches de « Bill Blanchart » dans Jeannot, du n°1 de février 1957 au n° 12 de juin 1958, ainsi que son « Belloy » scénarisé par Charlier dans Pistolin (de 1955 à 1958) (4). Il y illustre aussi la rubrique « Les Enfants héroïques » où, à tour de rôle, Goscinny et Charlier racontent les actes courageux de jeunes héros,

ainsi que trois « Grands noms de l’Histoire de France », bandes dessinées didactiques de quatre planches scénarisées par Charlier, lequel reprenait la formule à succès des « Belles histoires de l’Oncle Paul » qu’il avait créé et qui était parue dans le journal Spirou : « Guillaumet » au n°5 d’avril 1955,« Ferdinand de Lesseps » au n°6 (toujours en avril 1955) et « Drouot » au n°15 de septembre 1955.

Ces trois histoires seront reprises dans les périodiques belges Clairon et La Libre Junior, en 1956, et même, en ce qui concerne « Ferdinand de Lesseps », dans le n°26 de l’édition belge de Tintin (en 1967), sous le titre « L’Homme qui perça un continent » !

Encore merci à Michel Vandenbergh et à toute l’équipe du Centre Belge de la Bande Dessinée (particulièrement Jean-Claude De la Royère et Gregory Shaw) qui, systématiquement, répondent toujours présents pour nous scanner les images qui nous manquent, comme cette mini-biographie de Ferdinand de Lesseps et d’autres documents précieux que nous vous proposerons dans la deuxième partie de cet article.

Si Goscinny, Charlier et Uderzo ne sont donc pas vraiment à la rue (contrairement à ce que chacun d’eux déclarera, par la suite, peut-être pour mieux faire pleurer dans les chaumières), cette période est tout de même plutôt dure pour eux et, pendant deux ans, ils vont accepter divers travaux alimentaires, travaillant à tour de bras, notamment pour la publicité.

En 1956, Albert Uderzo fournit, par exemple, deux fascicules publicitaires de quatre pages pour Milliat Frères : « Le Neveu de D’Artagnan » (un scénario de Jean-Michel Charlier repris dans l’album « Clairette » publié chez Sangam, en 2009) et « L’Étonnante aventure du seigneur Raviolitos » : un texte beaucoup moins connu de René Goscinny.Le dessinateur illustre aussi le western « Jim Flokers » : une commande de la marque de corn-flakes Floker’s pour un petit album proposant un roman (ou plutôt une nouvelle) de Jean-Michel Charlier avec des illustrations à coller, en 1956. Comme on peut le constater dans « Le Coin du patrimoine » consacré à « Clairette » (voir « Clairette » de Charlier et Uderzo), il existe aussi une demi-planche de bande dessinée mettant en scène ce personnage (on la trouve, entre autres, dans le n° 26-27 de Hop ! et dans l’album « Clairette » chez Sangam). Cet essai fut certainement réalisé pour Le Supplément illustré (projet d’ÉdiFrance concernant un supplément encarté dans les quotidiens, sur le modèle des suppléments bandes dessinées du week-end dans les quotidiens américains, dont seul un n°0 fut proposé, en 1956) ; mais cette bande n’y fut pas publiée ! Ce que l’on sait moins, c’est que pour l’une des nombreuses maquettes du journal Pilote (dont la première remonte à l’hiver 1957-1958 ; voir : http://www.touscollectionneurs.com/forum/viewtopic.php?p=211284), Charlier et Uderzo ressortirent ce projet de bande western avec « Jim Flokers » ; mais avec un nouveau montage, sur une page entière !

À noter que ce Supplément illustré contenait les premières doubles planches, dans un format tout en longueur, de diverses séries inédites imagées par Uderzo, Morris, Franquin, Peyo, Jijé, Will, Dimitri, Sempé, Gal…, et scénarisées, bien sûr, par Goscinny et Charlier ! Pour son ami Albert, Jean-Michel Charlier imagine les débuts d’une histoire d’aviation militaire (« Marc Laurent » dans « Banjo 3 ne répond plus »,une demi-page qui préfigure la série à succès « Tanguy et Laverdure » et que l’on retrouvera aussi dans l’une des maquettes du journal Pilote)et une bande à l’eau de rose (« Clairette »), tandis que René Goscinny lui concocte les gags d’« Antoine l’invincible » (et peut-être d’autres créations finalement laissées pour compte comme ce « Dodu » présenté à la suite des essais sur  « Antoine l’invincible »). Finalement, seule la belle Clairette sera exploitée par la suite, dans une forme légèrement différente (adaptation du format et réécriture du scénario), dans le magazine coquin Paris Flirt : soixante-huit planches à compter du numéro 1 en date du 2 février 1957 jusqu’au numéro 68 du printemps de l’année suivante (5).Notre dessinateur va donc aussi travailler pour des journaux comme Paris-Flirt (avec « Clairette » en 1957, mais aussi « M. et Mme Plume », gags en strips écrits par René Goscinny en 1958)

ou Benjamin : un hebdomadaire fondé par Jean Nohain, en 1929, qui disparu en 1944, pour mieux réapparaître en 1952 chez un nouvel éditeur. Ce dernier souhaitant qu’un personnage de bande dessinée puisse symboliser son périodique, un dessinateur qui signait Ric va créer la série « Benjamin et Benjamine » qui sera reprise ensuite par un certain Sim. De 1955 à 1956, c’est Christian Godard (qui signait alors Ème) qui en propose deux épisodes avant de partir effectuer ses obligations militaires en Algérie. Il sera alors remplacé par Jen Trubert, en 1956 et 1957, pour une histoire scénarisée par Roger Lécureux.

La rédaction va ensuite solliciter le duo Goscinny et Uderzo pour prendre le relais, le temps de quelques épisodes : « Les Naufragés de l’air » et « Pigeon vole » (vingt-cinq et vingt-quatre planches numérotées de 1 à 49, publiées du n°214 du 6 janvier 1957 au n°238 du 23 juin 1957, puis du n°240 du 7 juillet 1957 au n°263 du 15 décembre 1957, et qui seront reprises dans un album en couleurs édité par Lefrancq, en 1991),ainsi que « Le Grand Boudchou » (une planche annonce numérotée 50 au n°265 du 29 décembre 1957 et quarante-six pages, numérotées 51 à 96, publiées du n°266 du 5 janvier 1958 au n°311 du 6 novembre 1958 et rééditées, en noir et blanc, dans les n° 26 à 29 de Hop !, en 1981 et 1982). Au 23 novembre 1958, Benjamin change de nom et devient Top (sous-titré Réalités Jeunesse), hebdomadaire, puis mensuel, publié jusqu’en juin 1970 ; mais les bandes dessinées y disparaissent dès le n°56 du 6 décembre 1959. Cependant, Goscinny et Uderzo y publie une nouvelle aventure de leurs jeunes héros : « Benjamin et Benjamine chez les cow-boys », cent-deux planches publiées du n°1 (du 23 novembre 1958) au n°51 (du 8 novembre 59)…C’est aussi en 1958 qu’Albert Uderzo et René Goscinny re-proposent l’Indien « Oumpah-Pah » dans l’hebdomadaire Tintin, après y avoir publié les gags de « Poussin et Poussif » (publiés en 1957) et avant qu’apparaissent ceux de « La Famille Moutonnet » (en 1959) et de « La Famille Cokalane » (création publicitaire datant de 1961) (6) : « À côté de ces enfantillages, une lueur d’espoir commence enfin à apparaître. René a réussi à intéresser le rédacteur en chef du journal Tintin, André Fernez, et il commence à concevoir des scénarios pour de nombreux dessinateurs du journal, dont André Franquin pour « Modeste et Pompon » ou Dino Attanasio pour « Signor Spaghetti ». Ce rédacteur en chef semble plus ouvert à notre travail, c’est ainsi qu’il me convoque pour me proposer quelques mini-histoires, toujours écrites par Goscinny : celles d’un bébé très intrépide dont la garde est confiée à un gros toutou qui a beaucoup de mal à le protéger des pires dangers. Ce sera « Poussin et Poussif ». Et le plus intéressant est à venir… « Oumpah-Pah le Peau-Rouge » ! C’est ce fameux personnage de nos tous débuts avec René, dont les nouvelles aventures se situent désormais au moment des premiers débarquements et premiers contacts des Européens avec les tribus indiennes… » (2)

Mais, dès l’année suivante, le tandem Uderzo-Goscinny est fortement impliqué dans le nouveau magazine Pilote et, pour le dessinateur, la charge est colossale : «  Je plie sous le poids du travail qui m’est imposé mais que j’ai accepté. Faisons le compte : pour Pilote, je dois réaliser chaque semaine soit deux planches de « Tanguy » et une planche d’« Astérix » soit l’inverse, deux planches d’« Astérix » et une planche de « Tanguy », Cela fait toujours trois planches auxquelles il faut ajouter quelques cabochons, pour suivre un thème donné dans les pages du journal, et parfois une couverture, En même temps, il y a les deux planches d’ « Oumpah-Pah » pour le journal Tintin, Soit cinq planches par semaine, C’est de la folie ! Aussi, pour me permettre de mieux organiser mon travail, je quitte les bureaux de la rue Notre-Dame-des-Victoires avant le transfert chez le nouvel éditeur. Je récupère ma boîte à outils, c’est-à-dire mon stylo à mine, ma gomme, mes pinceaux et mon éternelle table a dessin qui dans mon appartement de Bobigny. C’est à cette période que je commence à ressentir une petite crispation au niveau de la main droite. » (2).Albert Uderzo ne peut donc continuer à ce rythme et, en commun accord avec son scénariste, il décide, un peu à contrecœur, de sacrifier « Oumpah-Pah ».

Mais, officiellement, cet arrêt est, quand même, à incriminer à l’éditeur : « Les éditions Dargaud possèdent la franchise du journal Tintin sur le territoire français. Or, le directeur et propriétaire de Tintin à Bruxelles a la triste idée de demander aux lecteurs belges de classer, par une sorte de référendum mensuel, leurs séries hebdomadaires par ordre de préférence. Est-ce un moyen détourné pour augmenter les mieux placés au détriment des autres ? Je suis peut-être mauvaise langue mais, quoi qu’il en soit, nous apprenons René et moi que « Oumpah-Pah » arrive en onzième position, presque à la hauteur du courrier des lecteurs. Nous informons alors le directeur, M. Raymond Leblanc, qu’au regard de ce dernier classement nous arrêtons la série après avoir réalisé cinq épisodes. Le directeur embarrassé ne s’attendait pas à ce retour de bâton… Mais nous voilà libérés, surtout moi, d’une surcharge de travail malgré le plaisir que nous éprouvions à composer cette série... » (2)

Pourtant Albert Uderzo adorait cet univers (preuve en est les nombreux essais sans suite que l’on peut retrouver dans ses archives et dont certains ont été publiés dans les ouvrages « Uderzo : de Flamberge à Astérix » aux éditions Phillipsen en 1985 ou « Uderzo » d’Alain Duchêne aux éditions du Chêne en 2002) ! Il ne retrouvera le monde du western que pour un petit conte de René Goscinny (« Le Cow–boy et la haridelle », publié dans le n° 2 du mensuel Record, en février 1962)

Merci à Jean-Yves Brouard (l’éditeur de JYB Aventures et le responsable du très recommandable site www.jmcharlier.com) qui nous a déniché cette curiosité !

et, bien entendu, pour « La Grande traversée » : une aventure d’« Astérix » scénarisée par René Goscinny et publiée en 1975. Dès le premier coup d’œil (même s’il n’est pas d’aigle), le lien entre « Oumpah-Pah » et « Astérix » est évident…

 Gilles RATIER pour bdzoom.com

 (1) Il s’agit de « Oumpah Pah le peau rouge » (du n° 14 au n°28 de 1958 en Belgique et du n° 500 au n°514 de 1958 en France), de « Oumpah–Pah sur le sentier de la guerre » (du n° 48 de 1958 au n° 21 de 1959 en Belgique et du n° 533 au n° 559 de 1959 en France, précédé d’une planche annonce au n° 46 et 47 de 1958, uniquement en Belgique), de « Oumpah–Pah et les pirates » (du n° 22 au n° 36 de 1959 en Belgique et du n° 560 au n° 574 de 1959 en France), « Mission secrète » (du n° 16 au n° 36 de 1960, puis du n° 39 au n° 47 de 1960, en Belgique et du n° 606 au n° 637 de 1960 en France) et « Oumpah–Pah contre Foie–Malade » (du n° 50 de 1961 au n° 19 de 1962 en Belgique et du n° 692 au n° 713 de 1962 en France). Dans une interview récente d’Albert Uderzo publiée au n° 40 du mensuel CaseMate, en août 2011 (voir aussi Mate bien les cases du dernier CaseMate !), le dessinateur déclarait : « Malgré notre départ, l’éditeur de Tintin a tenu à sortir « Oumpah-Pah » en album, sans grand succès. C’est le grand mystère des histoires qui marchent ou qui ne marchent pas. » Il y eut donc, d’abord, deux albums cartonnés au Lombard avec le dos toilé rouge (reprenant les quatre premiers épisodes), en 1961 et 1962, et un album broché avec la dernière aventure, en 1967 (réédition dans la collection « Vedette », en 1977). L’intégrale des cinq épisodes a aussi été publiée par le Lombard en 1979 et en 1983, avant que chacun ne fasse l’objet d’un album cartonné dans la collection Bédéchouette, de 1986 à 1988. Ces cinq albums seront compilés en trois nouveaux opus (avec la version de 1951 incluse dans le premier), publiés par les éditions Albert-René, de 1995 à 1997.

 (2) Extrait de « Albert Uderzo se raconte » paru aux éditions Stock, en 2008.

 (3) Dixit René Goscinny lui-même dans l’extrait d’une interview reprise dans « René Goscinny profession : humoriste » de Guy Vidal, Anne Goscinny et Patrick Gaumer, chez Dargaud en 1997.

 (4) Nous vous en dirons plus sur ces deux séries (publiées, surtout, dans La Libre Junior, supplément hebdomadaire du quotidien belge La Libre Belgique) dans les deux prochains « Coin du patrimoine »…

 (5) Les éditions Regards de Jean-Paul Tibéri en éditeront un album broché noir et blanc tiré à… cinquante exemplaires, en 1997. Ceci avant que les éditions Sangam impriment (et épuisent très vite dans le commerce) mille exemplaires d’un bel album cartonné contenant les trente-quatre pages de « Clairette », complétées par un solide dossier d’introduction illustré par de nombreux documents peu connus, en 2009.

 (6) Pour « Poussin et Poussif », il s’agit de trois histoires en trois planches publiées uniquement dans la version belge de Tintin, au n° 35 et 52 de 1957 et au n° 15 de 1958, puis reprises dans l’album « Les Archives Goscinny : Le Journal Tintin 1956-1961 », aux éditions Vents d’Ouest, en juin 1998.

Pour « La Famille Moutonnet », il s’agit de deux récits de deux planches chacun parus dans les n° 7 et 12 de 1959 de la version belge et aux n° 545 et 550 de 1959 du Tintin français, puis repris également dans l’album « Les Archives Goscinny : Le Journal Tintin 1956-1961 ».

Quant à « La Famille Cokalane », il s’agit de douze planches de gags publicitaires pour Pétrole Hahn publiées en 1961, uniquement dans la version française de Tintin, entre les n°638 et 687, puis repris, bien entendu, dans l’album « Les Archives Goscinny : Le Journal Tintin 1956-1961 », préfacé par notre ami Patrick Gaumer.

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7 réponses à Albert Uderzo chez les Belges 1ère partie : « Oumpah-Pah »

  1. jacques dutrey dit :

    Il semble que « Chez les cowboys » pour Benjamin et Benjamine soit paru dans TOP, sous titré « Réalités Jeunesse, du n°1 (23.11.58) au n°51 (8.11.59) et comporte 102 planches QUE J’AIMERAIS BIEN VOIR UN JOUR EN ALBUM(S) ENFIN!

  2. Julien dit :

    bonjour, merci pour cet article passionnant !
    Vous parlez de 2 planches d’annonce pour « Oumpah-pah sur le sentier de la guerre », mais est-il possible de scanner la deuxième si vous l’avez ? Merci beaucoup !

    • Gilles Ratier dit :

      Bonjour !
      Merci pour vos compliments !
      Cependant, soit vous nous avez mal lu, soit je me suis mal exprimé : « Oumpah-pah sur le sentier de la guerre » a été précédé d’une seule planche annonce au n° 46 et 47 de 1958 (uniquement en Belgique) et c’est cette planche que nous vous montrons !
      Cordialement
      Gilles Ratier

  3. DUPEUX Fabrice dit :

    Bonjour,

    bravo et merci pour cet excellent dossier consacré
    à cette série « maudite ».

    Je peux vous apporter les précisions suivantes concernant
    les albums.

    Le premier album Oumpah-Pah est sorti à la même période
    que le premier Astérix (automne 1961) avec un net désavantage :
    son prix de vente.
    Il était plus cher que son concurrent, ce qui en soit était tout à fait
    normal, avec une finition bien plus luxueuse et un nombre de pages
    plus conséquent (64 contre 48 pour le 1er Astérix).

    L’année suivante a paru le deuxième album, avec une présentation
    similaire au premier, toujours dans la fameuse « collection du Lombard ».
    Pour les curieux : on trouve une publicité pour l’album en page 15 du
    Tintin France n°734 du 15 novembre 1962. PVP 6,90 NF !

    Ces deux éditions sont fort bien décrites dans le BDM.
    Tirage inconnu, il ne semble ne pas y avoir eu beaucoup de
    soldes, à ce jour je n’ai vu qu’un seul exemplaire du tome 2
    tamponné « offre spéciale » au 1er plat.
    Et on peut avouer qu’il ne sont pas rares du tout
    (contrairement aux réimpressions ultérieures !).

    Puis le tome 1 « Oumpah-Pah le Peau-Rouge » a été réimprimé,
    daté abusivement septembre 1961, toujours dans la « collection du Lombard »,
    mais avec la nouvelle présentation avec titre imprimé sur le dos.
    Cette fois imprimé par Deheneffe, en cahiers cousus ; un tirage
    belge Lombard avec couverture pelliculée, un tirage français Dargaud avec
    couverture simplement vernie ; parution inconnue mais soit 1964,
    soit 1965.
    Pour le tome 2, je ne sais s’il existe dans cette présentation.

    Puis le tome 1 « Oumpah-Pah le Peau-Rouge » a été réimprimé
    une seconde fois, toujours daté abusivement septembre 1961,
    mais sans la mention « collection du Lombard » au 1er plat.
    Cette fois imprimé par « H. Dessain – Mechelen », en cahiers cousus ;
    un tirage belge Lombard, un tirage français Dargaud, tous les deux
    en couverture pelliculée ; parution estimée en 1966 (hautement probable
    après avoir comparé tous les imprimeurs travaillant pour le Lombard).

    Puis le tome 2 « Oumpah-Pah et les pirates » a été réimprimé,
    daté abusivement 1962.
    Cette fois imprimé par « Dessain Malines », en cahiers cousus ;
    un tirage belge Lombard, un tirage français Dargaud ; sans
    mention « collection du lombard » au 1er plat, bien sûr ; parution
    estimée en 1967 (hautement probable après avoir comparé tous les
    imprimeurs travaillant pour le Lombard).

    Le dernier épisode, « Oumpah-Pah contre Foie Malade », paraît
    en couverture souple en 1967, peut-être simultanément avec
    la réimpression du tome 2.
    Curieusement, comme tous les albums souples du Lombard
    édités en 1967 & 1968, il n’existe qu’un tirage Lombard,
    pas de tirage Dargaud !

    Ensuite, il existerait une réimpression « Dargaud » du tome 2,
    vers 1970(datée abusivement 1962 !), en cahiers cousus et
    imprimée en Espagne. Jamais vu.

    Pour la suite, en bon petit Français, je ne connais que les
    versions diffusées par Dargaud, les belges Lombard m’étant
    inconnues à ce jour.

    Les deux tomes ont été réimprimés en 1972-1973, avec un certain
    décalage ; les deux sont imprimés par Proost cette fois, mais
    en cahiers collés, toujours avec les dates des éditions originales ;
    le tome 1 porte la mention « Dargaud Editeur » au 1er plat,
    spécifique aux albums d’origine Lombard diffusés en 1973 sous
    le label Dargaud, à la différence du tome 2, qui serait donc de l’année
    précédente.

    Réimpression suivante des deux tomes en octobre 1976 (enfin une date de
    dépôt légal conforme !), toujours imprimée par Proost, et cette
    fois simultanément.

    Puis arrive en janvier 1977, la réédition de « Oumpah-Pah contre
    Foie Malade », sous le n°49 de la collection VEDETTE (un tirage
    Lombard & un tirage Dargaud).
    Pourquoi n’a-t-il pas été réédité plus tôt, mystère ! (La collection
    Vedette, série d’albums souples à la pagination réduite, 32 pages,
    et au prix très modique, existait depuis 1970).
    Il ne semble pas avoir été soldé (notamment dans les « Prisunic »),
    contrairement à tous les autres titres de la collection Vedette édités
    de 1974 à 1977 (et Jeune Europe !).

    Pour éviter le casse-tête de l’édition de 5 récits de 30 planches en
    albums de 48 ou 64 pages, le Lombard lance l’intégrale en 1979 ;
    la variante Dargaud est datée du mois de mai (dépôt légal français
    absent de l’édition belge Lombard).

    Les éditions du Lombard cessent leur collaboration avec Dargaud
    fin 1980 et créent la filiale Lombard France.
    L’intégrale est réimprimée début 1982 (datée abusivement 1979),
    sous label Lombard avec sigle au 1er plat de couverture, et avec
    mention du prix de vente pour la France au 4ème plat de couverture.
    Théoriquement, il y a dû y avoir un retirage belge, sans sigle au
    1er plat, et sans mention de PVP au 4ème plat ; à priori difficile
    à distinguer du tirage Lombard de 1979.

    L’intégrale est à nouveau réimprimée avec une nouvelle date de
    dépôt légal, août 1983.
    Malheureusement, à cette époque, le Lombard se permettait
    des réimpressions sans opérer de grandes modifications aux
    albums, à l’exception du catalogue de la série présentée au
    4ème plat de couverture (qui était réactualisé) et de détails
    parfois vraiment subtils dont certains restent encore à découvrir.
    La série Oumpah-Pah étant une série depuis longtemps terminée,
    inutile de compter sur la première caractéristique.
    Il existe donc deux tirages différents pour la version 1983 de
    l’intégrale, que l’on repère à la qualité du papier ; j’ai mesuré
    l’épaisseur de l’album, l’un des tirages mesure 1,5 cm
    d’épaisseur, l’autre 2 cm !!

    L’aventure d’Oumpah-Pah au Lombard se terminera en 1986-1988
    par la réédition des 5 épisodes dans la défunte collection Bédéchouette.

    On remarquera donc que les réimpressions et rééditions ont été constantes
    mais pas frénétiques ; quels ont été les tirages, les ventes ?
    Oumpah-Pah aurait-il eu du succès en petits albums souples de 32 pages
    dès le départ ?
    (quand même douteux vu les échecs obtenus par le Lombard avec les
    collections « Dog Bull et Kid Ordinn », puis « Junior » en 1959-60).

  4. La chose me passionne et fera dorénavant figure de référence !

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