André Chéret

Pour fêter les quarante ans de « Rahan », le célèbre fils des âges farouches créé par André Chéret et Roger Lécureux dans le n° 1 de Pif gadget du 3 mars 1969 (qui correspondait, en fait, au n° 1239 de Vaillant, le journal de Pif), les éditions Soleil propose une nouvelle intégrale de cette série culte publiée jusqu’en 1991 dans cet hebdomadaire, au format et avec le noir et blanc (1) d’origine ; restituant, ainsi, les dynamiques et étonnants dessins de son créateur graphique.

Entre mars et novembre 2009, cinq volumes au tirage limité à trois mile exemplaires seront publiés, soit plus de trois mille cinq cent pages à travers cent soixante-huit épisodes ! Et cet éditeur annonce aussi un tome 23 pour compléter la collection noire de l’intégrale d’origine… Une relance du personnage qui tombe plutôt bien, car ce héros de la Préhistoire s’anime à nouveau sur le petit écran grâce à la société de production audiovisuelle et multimédia Xilam : quelques extraits ont d’ailleurs déjà été visibles fin décembre sur Canal +, avant sa diffusion officielle à Pâques puis, en fin d’année, sur France 3. Ceci en attendant un film avec de vrais acteurs : Christophe Gans (le réalisateur du « Pacte des loups ») ayant récemment renouvelé son souhait de porter « Rahan » au cinéma !

Mais contrairement aux apparences, André Chéret (né à Paris, le 27 juin 1937) est loin d’être l’homme d’une seule série, même si celle-ci a charmé plusieurs générations de lecteurs avides de connaissances… Couronnée par de nombreux prix, récompenses et décorations, sa carrière s’étale déjà sur plus de cinquante ans au service de la bande dessinée populaire. Tout d’abord imprimeur puis illustrateur publicitaire pour le cinéma, c’est pendant son service militaire en Allemagne qu’il aborde notre média favori en participant à La Revue des forces françaises renommée, entre-temps, 5/5. Il y fait la connaissance du dessinateur Pierre Koernig et d’un certain Jean Giraud (alias le futur Moebius) avec qui il se lie d’amitié : les trois compères profitant de leur temps libre pour travailler pour les éditions Fleurus, lesquelles les rémunéraient discrètement pour leurs nombreux récits complets (2).
Curieusement, la première bande dessinée due à André Chéret (sur un scénario de Pierre Koernig) publiée chez Fleurus (dans Fripounet) est une courte histoire comique. Notre dessinateur, qui travaillait aussi à l’époque pour des revues comme Avant-Garde ou Femmes françaises (toujours en collaboration avec Pierre Koernig), aimait alors beaucoup le dessin humoristique : un genre qu’il a pourtant peu pratiqué !
Quand la revue Cœurs vaillants de Fleurus se transforme en J2 jeunes, le futur dessinateur de « Rahan » propose « Karl », une série d’aviation scénarisée par Jean-Paul Benoît qui, sous son véritable nom Jean-Paul Gisserot, se recyclera chez Ouest-France comme responsable éditorial avant de monter sa propre entreprise publiant des livres didactiques dont certains ont été illustrés par certains grands noms du 9ème art comme Francis Bergèse, Emmanuel Lepage, André Houot…

Cinq épisodes d’une trentaine de pages chacun se succèdent d’octobre 1966 à septembre 1968, parallèlement à ceux d’un autre pilote de l’air qu’André Chéret dessine pour Vaillant à la même époque : « Bob Mallard » (un pilote de chasse, véritable aventurier des airs, créé en 1946 par Rémy Bourles pour les dessins et Henri Bourdens pour les scénarios, repris par le dessinateur Yves Roy alias le photographe Francisco Hidalgo et le journaliste Jean Sanitas en 1957). Cette bande dessinée assez technique (alors qu’André Chéret n’a jamais été un spécialiste de l’aviation ou un fanatique de la ferraille) ne résista pas au succès de « Rahan » où le trait utilisé par notre dessinateur y était nettement plus enlevé ; d’autant plus que le rédacteur en chef qui officiait à ce moment-là (Georges Rieu) ne souhaitait pas qu’un même dessinateur anime parallèlement deux séries : pensant, à juste raison, que cela nuisait à la diversité du magazine !
Mais avant cela, au début des années soixante, André Chéret fait déjà feu de tout bois : non seulement il entre à Vaillant en 1961 pour dessiner quelques récits complets scénarisés par Jean Ollivier ou Jean Sanitas, avant qu’il ne s’attelle, avec ce dernier, à « Bob Mallard » de 1962 à 1969, mais il est aussi embauché chez Del Duca comme illustrateur (après un passage au célèbre magazine Radar où il réalisa quelques couvertures au lavis). Entre 1960 et 1961, il travaille d’abord pour la presse quotidienne régionale via l’agence Mondial Presse (qui appartenait aussi à l’empire de presse Del Duca) sur des bandes verticales avec textes sous vignettes, comme les aventures de « Sherlock Holmes » d’après les romans de Sir Arthur Conan Doyle, à la suite d’André Gosselin.

Mais, très vite, on lui confie la mise en images d’une bande dessinée mettant en scène une jeune fille bon chic bon genre, toujours propre sur elle car ne froissant jamais son joli petit tailleur dans les situations les plus inextricables : « Monica hôtesse de l’air » dans Mireille, de 1962 à 1963, le temps de neuf récits complets de dix planches chacun, à la suite d’un épisode dessiné par Angelo Di Marco. Puis, toujours à la suite de son ami Di Marco qu’il avait rencontré à Radar, il reprend l’illustration de la série anglaise « Rock l’invincible » : un gaulois musclé et téméraire créé graphiquement par Ruggero Giovannini et repris par Ron Embleron (« Wulf the Briton ») (3).
Un peu plus tard, outre quelques récits complets publiés de 1966 à 1969 dans le magazine Francs Jeux édité par la Ligue de l’Enseignement, on lui doit aussi une superbe adaptation de « Vidocq », d’après le mythique feuilleton télé de Marcel Bluwal avec Pierre Brasseur et Danièle Lebrun. André Chéret nous en proposera pas moins de cent dix-sept pages de petit format réalisées au lavis, dans le n°1 de l’éphémère Télé feuilleton : un pocket de la SFPI (éditions Chapelle).

Le succès fulgurant rencontré par « Rahan » empêchera longtemps André Chéret de se diversifier. Pourtant, en septembre 1973, apparaît, dans le journal Tintin, l’une de ses plus sympathiques créations : « Domino » ! C’est notre dessinateur qui en a l’idée de départ : un personnage fougueux, naïf et maladroit, inspiré du feuilleton intitulé « Max la menace » ; idée qui fut reprise à son compte par Greg, le rédacteur en chef de cet hebdomadaire édité par Le Lombard, la situant sous la Régence : une période peu exploitée jusque-là en bandes dessinées et qui offrait, cependant, nombre d’intrigues, décors, costumes et combats de circonstance. Dès le deuxième épisode, Greg, dépassé par ses nombreuses activités et par les préparatifs de sa prochaine installation aux USA, passe le flambeau à un scénariste pratiquement débutant : Jean Van Hamme. Hélas, cette série humoristique traitée dans un style réaliste n’eut pourtant pas l’accueil espéré et disparut en 1981, au bout de six passionnantes aventures de 46 planches et d’un plus court récit de trente-deux planches paru dans Tintin sélection. Vu les innombrables qualités de cette série, il est incroyable qu’aucun éditeur n’ait encore pensé à rééditer cette formidable bande dessinée qu’André Chéret adora dessiner et dans laquelle il introduit quelques caricatures de personnalités du 9ème art comme Roger Lécureux, Greg, Claude Moliterni ou Henri Filippini !

Vinrent ensuite quelques autres créations graphiques encore moins connues comme « Anaël aux yeux d’or » qui devait paraître dans Le Journal de Mickey mais qui finalement sera publiée dans un journal qui ne connut que quatre numéros en 1978 : Les Visiteurs du mercredi. Ce héros évoluant aux temps des Huns (sur un scénario de Sacha Broussine, lequel signait seulement de son prénom) n’eut qu’une seule aventure de 42 planches reprises en album chez Bédésup en 1980 mais fut un sujet momentané de fâcherie avec Roger Lécureux.

En effet, c’est ce dernier qui avait écrit le premier scénario destiné à l’hebdomadaire à l’effigie de la célèbre souris de Walt Disney ; mais comme l’histoire était assez proche de celle de « Rahan », Le Journal de Mickey laissa tomber ; d’autant plus que surgissaient alors des problèmes relatifs à la paternité de ce héros que voulait s’approprier son éditeur, les éditions Vaillant… Finalement, après quatre années de plaidoiries et de tracasseries juridiques, André Chéret a obtenu gain de cause sur tous les points contestés…
Vint ensuite le baroudeur « Michel Brazier », publié dans Spirou en 1979, un mercenaire créé par Jean-Michel Charlier et dont nous reparlerons bientôt puisque les quarante-six planches existantes devraient être reprises au sein de la Collection Charlier des éditions Sangam, après le « Clairette » dessiné par Albert Uderzo qui paraîtra en juin 2009.
Outre un « Gavroche » publié partiellement dans Pif gadget en 1979 et en album chez Hachette en 1983, ainsi qu’une biographie du tennisman et chanteur Yannick Noah, publiée dans Le Journal de Mickey en 1984 et scénarisée par Claude Gendrot (oui, oui, il s’agit bien de l’ancien directeur de la collection Aire Libre qui officie désormais chez Futuropolis) (4), il faut aussi noter sa participation active aux « Aventures de Protéo » pour « L’Encyclopédie en bandes dessinées » éditée par Philippe Auzou, en 1982, en 1985, puis de 1996 à 1999 : soit huit cent vingt-huit planches (5) , au total, où un androïde, ayant le pouvoir de se transformer en n’importe quelle forme vivante ou inerte, voyage dans le temps et l’espace, tout en abordant divers thèmes scientifiques de façon didactique.

Puis, tout en proposant, à raison d’une planche par numéro, les gags du petit judoka « Kyu » pour le magazine spécialisé Judo magazine (depuis le n°188 de septembre 2000) (6) et tout en continuant à dessiner « Rahan » pour les éditions Lécureux, André Chéret illustre deux albums de « Ly Noock », une héroïne de l’âge de bronze scénarisée par Michel Rodrigue pour les éditions Joker en 2003 et 2004,

ainsi que l’adaptation en bandes dessinées, par Loïc Malnati, du documentaire événement de France 2 réalisé par Jacques Malaterre : « Le Sacre de l’homme », aux éditions Bamboo, en 2007.

Et ce diable d’homme n’en reste pas là puisqu’il affiche encore fièrement une forme de jeune homme et vient de terminer le premier album d’une nouvelle série contemporaine qui se déroule dans le Vermont, aux USA. « Le Dernier des Mohégans » doit paraître en juin 2009 aux éditions Bamboo-Grand angle, sur un scénario de Pierre-François Mourier (écrivain et consul de France à San Francisco) (7) !

Gilles RATIER

(1) Pour voir le meilleur travail de mise en couleurs qui ait été fait sur les planches de « Rahan », il vaut mieux aller admirer le travail de Chantal Chéret (l’épouse d’André) sur les nouvelles aventures de ce héros (scénarisées par Jean-François Lécureux, le fils de Roger) aux éditions Lécureux : neuf tomes sont déjà parus depuis 1999, un dixième est à paraître en 2009 (« La Légende de Niaux », et il existe une édition prestige tirée seulement à 1 500 exemplaires en format géant.

(2) C’est ainsi que, dans Cœurs vaillants (de 1959 à 1963), André Chéret illustra de courts scénarios signés Pierre Koernig, Louis Saurel, Guy Hempay (alias Jean-Marie Pélaprat), Monique Amiel, Hervé Serre, Jean-Paul Benoît…, et Lucien Bornert (qui lui avait écrit une aventure préhistorique faisant irrémédiablement penser à un « Rahan » avant l’heure).

(3) Deux épisodes de trente-deux planches chacun sont parus de décembre 1962 à juillet 1963.

(4) « Il était une fois Yannick Noah », 44 planches reprises en album chez Hachette en 1984.

(5) Elles étaient toutes scénarisées par l’écrivain de polar Jean-Gérard Imbar qui devint un ami très proche d’André Chéret et dont le décès prématuré en 1999 mis fin à l’aventure.

(6) En 2006, la 46ème planche (toujours sur un scénario d’Emmanuel Charlot, judoka et journaliste) est publiée dans L’Esprit de judo, revue qui succède à Judo magazine. Ainsi, tous mes mois et demi paraît une planche dans ce magazine. Un album regroupant toutes les planches de « Kyu » est en projet et devrait paraître à la fin de l’année 2009.

(7) Et que ceux qui veulent en savoir encore plus sur André Chéret n’hésitent pas à se procurer le n° 108 de Hop ! (56 boulevard Lintilhac, 15000 Aurillac) ou le plus anecdotique (mais plus récent) n° 31 que les dBD qui lui ont consacré. À moins qu’ils aient la chance de tomber sur le n° 46 de Schtroumpf : les cahiers de la bande dessinée épuisé depuis belle lurette…

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5 réponses à André Chéret

  1. Hectorvadair dit :

    Bonjour.

    Je viens de poster sur un de mes blogs un article « bibliographique » sur Pierre Koernig, quelque peu oublié aujourd’hui.

    Mais je souhaiterais avoir des informations supplémentaires sur lui (est-il vivant ?, où habiterait-il ?) afin d’envisager dans les meilleures conditions une réédition « d’Alerte au Nimbus » avec le Coffre à BD.

    Pouvez-vous m’aider ? Avez-vous une piste ?

    En vous remerciant à l’avance de votre réponse.
    Cordialement,
    Franck G.

  2. Bonjour !
    Un mot pour signaler le petit film que j’ai réalisé pour accompagner les 40 ans de Rahan, autour d’une rencontre avec André Chéret et J-F Lécureux (lien ci-dessous)
    On y voit un peu de l’envers du décor et Chéret nous dessine un Rahan de A à Z, sans oublier la présence amicale de… Ceux Qui Marchent Debout !

    - J-Luc Muller

  3. Garand André dit :

    J’aurais cru que la série Blanc et noir publiée chez Soleil reprenne la totalité des planches dessinées par Chéret. A ce jour, aucun intégral véritable de Rahan n’a été publié. En effet, et sans altérer les planches, il aurait été judicieux d’insérer les planches de contat d’une histoire à l’autre. Par exemple, entre le premier et le second épisode parus dans Pif, il y a eu une planche de raccord. Si je ne me trompe, Chéret à dessiné 60 planches de liaison qui ont été publié dans diverses publications mais jamais dans un intégral. Ceux qui n’ont pas toutes les éditions différentes de Rahan et des numéros de Pif où ces planches parraissent auraient le plaisir de connaître enfin ces dessins. Il serait intéressant q’un véritable intégral reprennent la totalité de ces planches. J’aimerais connaitre l’avis de Chéret à ce sujet mais comme je n’ai pas son courriel, c’est à vous que je m’adresse pour la transmission.
    Merci de votre attention.
    André Garand.

  4. Oui, c’est vrai, vous avez raison. Il est assez bizarre qu’un éditeur propose une Intégrale de qualité qui n’en soit pas vraiment une, il était à mon avis possible de récuperer les pages de liaison. Peut-être est ce l’effet d’une insolation? Il faut poser la question à Monsieur Cheret, mais aussi à l’éditeur!!

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