Albert Uderzo chez les Belges 3ème partie : La Libre Junior

En attendant d’avoir l’opportunité de présenter une nouvelle version de leur « Oumpah-pah », Albert Uderzo et René Goscinny, qui travaillent d’arrache-pied pour les agences belges International Press et World’s P. Press, vont surtout produire plusieurs séries de bandes dessinées pour La Libre Junior, le supplément jeunesse gratuit du quotidien La Libre Belgique qui paraissait tous les jeudis (puis tous les mercredis à partir du n°48 de 1958) ! Séries que les éditions Albert-René seraient bien inspirées de rééditer intégralement, comme elles ont pu le faire récemment pour les aventures du sympathique Peau-rouge et de son complice Hubert de la Pâte Feuilletée…

Précisons qu’en ces débuts des années cinquante, l’Europe est en plein boum économique et que les éditeurs de quotidiens commencent à s’intéresser sérieusement aux possibilités ludiques de la bande dessinée. À la suite du succès obtenu, avant-guerre, par Le Petit Vingtième (qui publiait « Tintin et Milou »), les suppléments du jeudi vont commencer à se multiplier, particulièrement à partir de 1952 (1). Yvan Cheron, le responsable de l’International Press, et son futur beau-frère Georges Troisfontaines, le patron de la World’s P. Press dont le principal client était la famille Dupuis, éditrice des magazines Spirou, Le Moustique et Bonnes Soirées (voir notre précédent « Coin du patrimoine » : Albert Uderzo chez les Belges 2ème partie : Bonnes Soirées), proposent alors du matériel (rubriques et bandes dessinées) à différents périodiques belges. D’après Yves Varende (dans son « Histoire de la bande dessinée en France et en Belgique », parue aux éditions Glénat, en 1979), L’International Press et la World’s P. Press exigeaient de leurs collaborateurs une importante production, rétribuée au prix « minime » de mille francs belges la planche de douze dessins, avec abandon des droits ultérieurs…

Le contenu de La Libre Junior (2) (huit pages – ou seize pour les numéros spéciaux de Pâques et de Noël) était ainsi fourni à la Société d’Édition des Journaux du Patriote par l’International Press ; ceci depuis le premier numéro, publié le 7 décembre 1950. Cependant, précisons que les affaires des deux agences étaient si étroitement liées qu’il était très difficile de les différencier autrement que par leur clientèle. En effet, ils partageaient les mêmes bâtiments (leurs bureaux bruxellois étaient alors sis place de Brouckère) et faisaient travailler les mêmes auteurs : «  À vrai dire, c’était un peu confus. Cheron travaillait pour lui-même, Troisfontaines en faisait de même, ils avaient chacun leur société mais enfin tout ça était un peu mêlé parce qu’ils étaient très copains, très amis. La preuve, c’est que quand Cheron invitait quelqu’un, il le mettait dans le studio de Troisfontaines. C’est comme ça que j’ai connu aussi Troisfontaines, un garçon très aimable, très intéressant. Tout était donc conjugué pour m’inciter à travailler avec ces gens-là, d’autant plus que je connaissais bien Spirou – plus que Tintin – que j’achetais et dont mon plus jeune frère faisait la collection. » (3)

Ainsi, entre 1950 et 1956, le scénariste Jean-Michel Charlier (responsable de « Buck Danny », des premières « Belles histoires de l’Oncle Paul », de quelques « Jean Valhardi », de « Kim Devil », de « La Patrouille des Castors » et de « Mermoz, chevalier du ciel » dans Spirou) travaille-t-il aussi, pour La Libre Junior, sur « Tiger Joe ». Cette série d’aventures exotiques est dessinée par son complice Victor Hubinon (dessinateur de « Buck Danny », de « Mermoz » et de « Stanley » dans Spirou), secondé pour l’encrage par Eddy Paape (« Jean Valhardi » et plusieurs « Oncle Paul » dans Spirou). Dans ce supplément de La Libre Belgique,  Hubinon démontre qu’il est aussi un habile dessinateur humoristique avec les gags de « Fifi » et Cie. On retrouve également Charlier sur les amusants « Fanfan et Polo » dessinés par Dino Attanasio (plusieurs « Oncle Paul » dans Spirou), avant qu’il ne laisse la place à René Goscinny (scénariste de « Lucky Luke » et d’un « Jerry Spring » dans Spirou), et sur « Alain et Christine » (série qui passera, ensuite, entre les mains de Greg) mis en images par Martial, l’auteur des gags de « Sylvie » dans Bonnes Soirées.

Par ailleurs, Sirius (« L’Épervier bleu » et « Timour » dans Spirou) y reprend son « Bouldaldar », tandis que d’autres piliers de la World’s, comme MiTacq (« La Patrouille des Castors » dans Spirou), Charlie Delhauteur ou encore André Beckers, y proposent quelques dessins et pages didactiques écrites par Octave Joly (la reprise des « Oncle Paul » à la suite de Charlier et « Stanley » dans Spirou). Après les départs du trio Charlier-Uderzo-Goscinny (et alors que le journal change de nom pour devenir simplement Junior, au n° 11 du 14 mars 1957), Michel Régnier alias Michel Denys (« Le Temple aux tigres » et « Grande Corrida » dans Spirou), lequel signe désormais Greg, va multiplier les séries pour tenter de palier à cette défection : « Bison et Ouistiti », « Randy Riffle », « Bronco et Pépito »…, et les reprises de « Tiger Joe » avec Gérald Forton (le dessinateur de « Kim Devil » dans Spirou et de nombreux récits sentimentaux ou historiques dans Bonnes Soirées), de « Fifi » et Cie (après une prestation due à Martial) ou de « Luc Junior » créé par Goscinny et Uderzo… 

Il faut aussi noter que la parution de La Libre Junior est précédée, pendant quatorze semaines, par une page, dans le quotidien La Libre Belgique, consacrée aux jeunes lecteurs. C’est dans cette pré-série que débutent « Tiger Joe » et « Fanfan et Polo », avec quatorze planches chacun, en attendant le n°1 de La Libre Junior : « Cheron avait pour habitude de vendre à ces grands quotidiens une page entière qui paraissait le jeudi. Une page clé en main, toute faite. Elle contenait non seulement des bandes dessinées, mais aussi des jeux, des rubriques. »(3).

Quant à Albert Uderzo, il s’empresse d’illustrer les histoires de son nouvel ami René Goscinny, lequel est obligé de se mettre à l’écriture des scénarios ; ceci devant les refus systématiques, de la part des éditeurs, des bandes dessinées dont il est aussi le dessinateur !

Ce duo magique va faire ses premières armes avec « Jehan Pistolet corsaire prodigieux » : quatre longs récits (précédés d’un dessin sur une page de présentation mise en images par plusieurs dessinateurs dont Uderzo, Hubinon et Sirius, au n° 26 de 1952) publiés dans La Libre Junior, du n° 26 de 1952 au n° 17 de 1956 : soit deux cent pages, au total, où l’on peut retrouver, dans l’équipage, Uderzo caricaturé en quartier maître et Goscinny en tout petit et unique matelot !

Cette amusante série sur la piraterie maritime du XVIIIe siècle, où l’on retrouve toute l’inventivité comique de Goscinny, a été reprise partiellement dans Pilote (deux épisodes dans un format remanié en trente-cinq et quarante-cinq pages et sous le titre modifié de « Jehan Soupolet », du n° 14 du 28 janvier 1960 au n° 46 du 8 septembre 1960 et du n° 67 du 2 février 1961 au n° 91 du 20 juillet 1961). Une page publiée dans La Libre JuniorEt la planche originale !Elle sera ensuite rééditée en albums cartonnés aux éditions Lefrancq (en ce qui concerne les deux premiers épisodes arborant des couvertures inédites dues à François Walthéry : « Jehan Pistolet corsaire prodigieux », en 1989, et « Jehan Pistolet corsaire du Roy », en 1991), puis chez Albert-René : « Lorsqu’en 1951 nous nous sommes rencontrés René Goscinny et moi, nous avons été très vite convaincus qu’il serait profitable pour chacun de nous de travailler ensemble afin de créer une nouvelle série dessinée pour la presse enfantine de l’époque. Du haut de nos vingt-quatre années de jeunesse et de notre frêle expérience dans ce métier qui n’en était pas encore vraiment un, nous ne désirions qu’une chose : celle de nous amuser tout en tentant de gagner suffisamment pour vivre, disons plutôt pour survivre… Nous étions pleins d’enthousiasme, pleins d’idées et pleins d’espoir. C’est ainsi que nous décidâmes, en marge de la première expérience avec « Oumpah-pah », d’écrire une histoire de pirates et de corsaires sous le label de l’humour et de la dérision… René y laissait déjà apparaître cet humour si particulier et si percutant qui fut toujours le sien. Quant à moi, je m’essayais sans vergogne dans divers styles naviguant de l’académique à l’humoristique le plus fantaisiste. Cette série méritait, il me semble, d’être intégralement publiée en albums. Malheureusement la quasi-totalité des originaux étant perdue (sûrement pas pour tout le monde), les films de reproduction du trait n’ont pu être réalisés qu’à partir des seuls éléments possibles, à savoir les justificatifs imprimés de l’époque… » (4)Finalement, les éditions Albert-René reprendront les deux albums publiés chez Lefrancq, avec d’autres couvertures refaites par Uderzo lui-même, en 1998, et exhumeront la suite en deux autres albums cartonnés : « Jehan Pistolet et l’espion » (en 1999) et « Jehan Pistolet en Amérique » (en 2002), épisode qui fait irrémédiablement penser à la 2ème mouture d’« Oumpah-pah », laquelle paraîtra trois ans plus tard, dans Tintin !En 1953, Goscinny repart pour quelques mois aux USA, missionné par Troisfontaines afin de lancer le magazine TV Family, un hebdomadaire de télévision destiné au marché américain (voir la première partie de cet article : Albert Uderzo chez les Belges 1ère partie : « Oumpah-Pah »). Albert Uderzo est donc obligé de rechercher un autre scénariste et c’est ainsi qu’il collabore avec Octave Joly, également employé par la World’s Presse, pour illustrer une biographie très libre de Marco Polo : quarante-quatre planches publiées, elles aussi, dans La Libre Junior, du n° 14 de 1953 au n° 4 de 1954.

À noter qu’il existe une suite à cette histoire (« Le Mystère du dragon noir »), mais qu’elle a été dessinée par Pierre-Léon Dupuis (qui avait, par ailleurs, déjà suppléé Uderzo sur le dernier épisode de « Belloy » (voir la deuxième partie de cet article : Albert Uderzo chez les Belges 2ème partie : Bonnes Soirées), du n° 6 au n° 43 de 1954. Cependant, l’épopée du grand voyageur ne s’est alors pas vraiment terminée puisque, à la fin du deuxième épisode, le héros n’était pas encore arrivé en Chine ! Toutefois, entre ces deux bandes dessinées, deux planches didactiques furent publiées dans les n° 5 et 6 de 1954 ; signées Akéla, elles pourraient bien être de MiTacq (?). Merci à Gaëtan Laloy des éditions Pan Pan pour nous avoir scanné les pages issues de La Libre Junior et nous avoir permis de les reproduire dans cet article !

Ensuite, après « Le Mystère du dragon noir », La Libre Junior a expédié le reste de la destinée de Marco Polo en deux autres pages documentaires (dues à Eddy Paape qui signait alors Milpatt’), publiées dans les n° 44 et 45 de 1954 !

Les bandes d’Uderzo et de Dupuis (avec les deux pages de Paape) ont été reprises en deux albums brochés (épuisés depuis belle lurette), aux éditions Michel Deligne, en 1977.

Ce qui est amusant, c’est de constater que, dix ans plus tard (soit en 1964), dans Spirou, Octave Joly va reprendre l’histoire de Marco Polo pour un récit qui semble prendre la suite et terminer celui paru dans La Libre Junior, avec le dessinateur Pierre Ramboux (plus connu sous son pseudonyme ultérieur Sydney).

Curieusement, le scénario est cosigné par Jean-Michel Charlier alors que l’on n’y retrouve aucune des caractéristiques narratives du célèbre scénariste de « Buck Danny » ou de « Blueberry » !

À la demande d’Yvan Cheron qui souhaitait avoir un personnage clé incarnant La Libre Junior, Goscinny et Uderzo lancent aussi « Luc Junior » (référence faite, bien entendu, au titre du supplément), en 1954 : « Ce petit personnage reflétait un peu Tintin parce qu’il était reporter, avait un chien, et un faire-valoir nommé La Plaque… On a fait sept épisodes entre 1954 et 1957. Des épisodes relativement courts : on n’était pas tenus par un album, donc on faisait un peu ce qu’on voulait. La série a été poursuivie par Sirius, Greg et Mittéï. » (3)

Les histoires avec Luc Junior, qui correspondent tout à fait à l’esprit des années cinquante, totalisent cent cinquante-sept planches (divisées, donc, en sept récits de vingt-deux ou vingt-trois pages) et ont été publiées entre le n° 10 de 1954 et le n° 41 de 1957 (avec une interruption momentanée aux n° 18 et 19 de 1957). Les deux premières aventures (« Junior et les bijoux volés » et « Junior en Amérique ») ont été reprises dans un album broché édité par les éditions I. P. de Bruxelles (il s’agit peut-être de la Société d’Édition des journaux du Patriote qui publiait alors le journal ?), en 1956. Les éditions Lefrancq le rééditeront en un album cartonné et en couleurs, en 1989, sous le titre « Les Bijoux volés ». Cet éditeur belge proposera les deux épisodes suivants (« Le Fils du maharadjah » et « Reportage à l’ombre ») dans un autre album cartonné en couleurs, sous une couverture inédite de François Walthéry, en 1990. Hélas, il ne reprendra pas les trois dernières aventures (« Luc Junior chez les Paspartos », « Luc Junior chez les Martiens » et « Naufragés volontaires ») qui restent encore aujourd’hui inédites en albums. On pouvait toutefois lire aussi les deux premiers titres, en 1971, dans le n° 7 du pocket Lucky, aux éditions de Poche,en un format forcément réduit. (5)

La lecture de l’épisode chez les Martiens nous permet, alors, de vérifier l’anecdote souvent racontée par Uderzo dans divers interviews : « Yvan Cheron nous avait suggéré d’envoyer Luc Junior dans l’espace. Objectif : la planète Mars. René et moi avons décidé de donner à tous les Martiens la tête de Cheron. Que n’avions-nous pas commis là ! Quand il l’a vu, il a éclaté et a fait exprès le voyage de Bruxelles à Paris pour nous engueuler de vive voix. Nous étions quelque peu abasourdis et très ennuyés aussi. Comment continuer l’histoire en donnant un autre visage à nos Martiens ? Les lecteurs n’auraient pas compris. René n’était heureusement jamais à court d’idées. Il imagina de faire passer nos héros prestement sur l’autre face de Mars. Les habitants y avaient une physionomie remodelée : ils étaient le portrait de Goscinny lui-même. » (6)

Quand, en 1957, Goscinny, Charlier et Uderzo partent de la World’s Press après avoir tenté de fédérer différents dessinateurs afin de mieux défendre leurs droits, via une sorte de syndicat, notre duo abandonne forcément « Luc Junior ». Dans un dernier clin d’œil, le dessinateur introduit leurs silhouettes en train de quitter la rédaction du journal dans l’ultime case de « Naufragés volontaires ».

En attendant, Goscinny et Uderzo proposent aussi, dans La Libre Junior, leur unique collaboration réaliste : « Bill Blanchart », un chasseur de fauves flanqué d’un assistant qui ne rêve que d’avoir une vie tranquille, redoutant de partir à l’aventure ! Cette bande dessinée où Uderzo se révèle particulièrement efficace dans un genre qu’il n’exploitera, finalement, que rarement, est parue dans La Libre Junior du n° 47 de 1954 au n° 26 de 1955 : « Là, j’étais dans une très grande forme graphique, ma main marchait formidablement. » (3) Il y eut donc, en tout, vingt-quatre planches (et non vingt-six comme indiqué dans le pourtant très documenté dossier d’Henri Schoenmackers dans Le Collectionneur de Bandes Dessinées) ainsi que vous pouvez le constater avec ses pages peu connues, dont la dernière qui est bien numérotée 24.

Elles sont issues de la réédition de « Bill Blanchart » dans Jeannot  (journal publicitaire entièrement réalisé par l’équipe d’ÉdiFrance), en 1957. Il s’agit bien d’une reprise intégrale, alors que l’on peut lire très souvent et erronément, dans les diverses biographies consacrée à Uderzo ou à Goscinny, que cette série aurait été créée, directement, pour Jeannot.

Enfin, toujours dans La Libre Junior, on remarquera également la signature d’Albert Uderzo, de 1956 à 1957, sur des dessins illustrant deux bandes verticales ou la rubrique « Les Enfants héroïques » (avec des textes de Goscinny ou de Charlier) et sur quelques « Grands noms de l’Histoire de France » scénarisés par Charlier (« Ferdinand de Lesseps » du n° 29 au n° 32 de 1956, « Guillaumet » du n° 33 au n° 35 de 1956 et « Drouot » du n° 45 au n° 48 de 1956) qui paraissaient alors simultanément, ou antérieurement, dans Pistolin !

Rappelons, toutefois, comme nous l’avons déjà précisé dans la deuxième partie de cet article, que l’ami Patrick Gaumer nous a signalé qu’Uderzo a aussi participé, parallèlement, au quotidien belge La Libre Belgique (en dehors du supplément), en illustrant divers textes didactiques (7), dont certains seront, plus tard, recyclés dans le magazine Pilote ; à l’instar d’« Americo Vespucci », de « L’Épopée des chevaliers de Malte ! » et d’« Une bataille pacifique qui dure depuis des siècles » : « Il y avait du travail pour tout le monde dans les sociétés de Cheron et de Troisfontaines. Ce dernier avait surtout la régie publicitaire de Bonnes Soirées, ce qui l’a installé confortablement sur les Champs-Élysées. Mais il avait beaucoup de mal à traiter avec Dupuis pour placer des bandes dessinées à Spirou… Dupuis avait une nette réticence à traiter avec un agent : il préférait travailler directement avec les auteurs et dessinateurs, ce qui est d’ailleurs très bien. Voilà, c’était peu rétribué. Mais, bon, nous étions jeunes, vingt-trois, vingt-quatre ans ; on ne demandait qu’une chose, c’était de travailler, et puis même mal payé, ma foi, on s’en contentait. Le climat de l’époque ne nous permettait pas de prétendre à des sommes extraordinaires dans ce métier ; du moment qu’on était payés, peu importait combien… Ça nous suffisait, on vivait très mal mais on arrivait à survivre. » (3)

Toutefois, notre dessinateur va peaufiner son style réaliste en continuant de travailler avec le scénariste Octave Joly, toujours pour le compte de la World’s Presse, sur « Tom et Nelly enfants du siècle », dans l’éphémère hebdomadaire Risque-Tout, du n° 1 du 24 novembre 1955 au n° 38 du 9 août 1956 ; soit trente-huit planches, à raison de trois bandes par numéros jusqu’au n° 23 et de quatre bandes par la suite ! À noter que cette larmoyante série où deux jeunes enfants cherchaient, en 1899, à échapper à l’enfer d’un orphelinat londonien, sera reprise graphiquement par l’Espagnol José María Fernández Bielsa, à partir du n° 39. En effet, Uderzo l’a abandonné en plein milieu, ayant rendu son tablier, avec Jean-Michel Charlier, par solidarité avec René Goscinny que Troisfontaines avait viré après leur tentative de monter un syndicat d’auteurs de bandes dessinées (8). Les aventures de « Tom et Nelly », toujours illustrées par Bielsa, se poursuivront ensuite dans Spirou, de 1957 à 1958, après l’effondrement de Risque-Tout, qui avait pourtant été lancé à grands frais par les Dupuis, à l’initiative de Troisfontaines : « Avec Goscinny, on a essayé de travailler pour Dupuis ; mais ça n’a pas marché, nos propositions étaient toujours refusées. Ce qui fait que, par la suite, j’ai dessiné des « Oncle Paul » que je n’ai pas signés ! Manifestement, Dupuis ne voulait pas de nous dans son équipe. » (9)

En fait, il n’y eut qu’un seul « Oncle Paul » illustré par Uderzo publié dans Spirou, au n° 866 du 18 novembre 1954 : « Le Fils du tonnelier » ! Longtemps attribué à Octave Joly, le scénario de cette biographie en quatre pages a été authentifié comme étant de Jean-Michel Charlier par Jean-Yves Brouard (grand spécialiste de l’œuvre de ce grand scénariste, voir son site http://www.jmcharlier.com). En effet, Jean-Yves y reconnaît non seulement la façon enlevée et sèche avec laquelle Charlier racontait ses « Oncle Paul », mais aussi sa parenté narrative (et parfois même le mot à mot) avec une autre histoire du général Ney mise en scène par Charlier, dans Pistolin (« Ney, le lion rouge », au n° 11 de juillet 1955, dessins de Georges Langlais alias Gal).

Pour terminer cet article en trois parties, il ne reste plus qu’à espérer, qu’un jour, les éditions Albert-René s’intéressent plus conséquemment à la réédition des œuvres de jeunesse de cet immense graphiste qu’est Albert Uderzo : des séries certes pas très connues, puisqu’écrasées, pour la plupart, par le rouleau compresseur « Astérix », mais qui montrent bien toute l’étendue de son talent, plus protéiforme que l’on ne pourrait croire au premier abord ; aspects graphiques les plus divers qui sont bien résumés dans ces trois planches parodiques publiées dans Pilote, au n° 527 de 1969 : « Amicales coopérations ». Une preuve supplémentaire pour confirmer, comme si cela était nécessaire, qu’Uderzo est bien l’un des plus grands dessinateurs de bandes dessinées de son époque : en tout cas, le grand public, lui, en est persuadé depuis bien longtemps !

Encore merci à Michel Vandenbergh et à Gregory Shaw du Centre Belge de la Bande Dessinée qui nous ont encore scanné de nombreux documents, dont ces trois planches, celles de l’« Oncle Paul » et de « Tom et Nelly », ainsi que les récits historiques illustrés par Uderzo pour La Libre Belgique et repris ensuite dans Pilote.


Gilles RATIER pour bdzoom.com

(1) L’année 1952 est également à marquer d’une pierre blanche pour Albert Uderzo, puisque c’est le 15 juillet de cette année, en rendant visite à un camarade de régiment, qu’il rencontre Ada : une charmante jeune femme de vingt ans, aux superbes yeux verts, qui deviendra son épouse, le 5 septembre de l’année suivante.

(2) Ce dossier sur La Libre Junior s’inspire largement de celui réalisé par Henri Schoenmackers dans l’indispensable n°38 (de mai-juin 1983) du Collectionneur de Bandes Dessinées.

(3) Extrait de « Astérix & Cie… : entretien avec Uderzo » par Numa Sadoul, aux éditions Hachette, en 2001.

(4) Préface à la réédition de « Jehan Pistolet » aux éditions Albert-René.

(5) « Luc Junior » va revenir dans le n° 1 de la deuxième série de Lucky, publiée dans un format un peu plus grand (16,5 x 24 cm), en février 1970 : il s’agirait de « Luc Junior millionnaire » ( ?), peut-être un épisode dû à Greg. Auparavant,la série est aussi parue dans le petit format Tip Top, toujours aux éditions de Poche : le n° 2 de 1968 proposait « Les Voleurs de bijoux » et « Luc Junior en Amérique ». Enfin, en mai 1970, le n° 2 du pocket Toutsy réédite l’épisode « Le Fils du maharadjah », en petit format (également aux éditions de Poche).

(6) Extrait de « Uderzo : de Flamberge à Astérix » par Christian Phillipsen aux éditions Phillipsen, en 1985

(7) Il s’agit de « Sensations de l’année 1953 » (six bandes verticales publiées du 28 décembre 1953 au 3 janvier 1954), « La Poste aux lettres » (sept bandes verticales publiées du 1er au 7 février 1954), « Ce que fut la France : la prise de la Bastille » (sept bandes publiées du 12 au 18 juillet 1954), « L’Indochine » (sept bandes publiées du 26 juillet  au 1er août 1954), « Americo Vespucci » (sept bandes publiées du 9 au 15 août 1954), « La Guerre des Boers » (sept bandes publiées du 11 au 17 octobre 1954), « Tunnel dans la montagne » devenu « Une bataille pacifique qui dure depuis des siècles : celle des hommes contre la montagne » dans Pilote (sept bandes publiées du 25 octobre au 10 décembre 1954), « Sensations de l’année 1954 » (sept bandes publiées du 3 au 9 janvier 1955), « Sahara, terre d’avenir » (sept bandes publiées du 14 au 20 février 1955), « L’Atlantide a-t-elle existé ? » (sept bandes publiées du 28 février au 6 mars 1955), «  Les Frères musulmans vivent encore… » (sept bandes publiées du 14 au 20 mars 1955), « Winston Churchill » (sept bandes publiées du 2 au 17 avril 1955), « Chevaliers de Malte, derniers croisés » devenu « L’Épopée des chevaliers de Malte ! » dans Pilote (sept bandes publiées en 1955), «  Bruegel » (sept bandes publiées du 12 au 18 décembre 1955), «  GBR, un écrivain célèbre » (sept bandes publiées du 26 septembre au 3 octobre 1955) et «  Pie XII » (publié du 13 au 26 octobre 1958).(8) Ce qui est quand même curieux dans cette affaire, c’est que si Charlier et Uderzo étaient bien employés par Troisfontaines, Goscinny, lui, était plutôt considéré comme un homme à Cheron. Donc, normalement, c’est l’International Press qui aurait dû congédier le futur scénariste d’« Astérix », et non la World’s Presse !!!

(9) Extrait d’une interview d’Albert Uderzo par Jacques Glénat et Numa Sadoul, parue dans le n° 23 de Schtroumpf : les Cahiers de la BD, au premier trimestre 1974.

Allez, comme on sait que vous ne vous en lassez pas, voici quelques autres images peu connues signées Albert Uderzo :strip unique pour le n°0 d’un projet de journal intitulé Radio-Télé et réalisé par l’équipe d’ÉdiFrance, juste avant la création de Pilote,

une des pages de l’une des maquettes du n°0 de Pilote, avec la page sur une adaptation du « Roman de Renart » par Goscinny et Uderzo qui sera, finalement, remplacée par « Astérix »,

« Les Secrets d’Asterix… ou comment travaillent pour vous les deux copains de Pilote Goscinny et Uderzo », une page publiée dans Pilote, au n° 157 de 1962, et un dessin absolument pas prémonitoire…PS : Merci aussi à Mr Carbonnieux de la galerie Comicartfans à qui nous avons emprunté certaines images de « Jehan Pistolet corsaire prodigieux » et que nous avions malencontreusement oublié de mentionner ipso facto ! Voir le lien : http://www.comicartfans.com/GalleryPiece.asp?Piece=342001&GSub=72493.

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