L’ultime bande dessinée de Christian Lax ?

Partant de l’histoire d’un instituteur itinérant sous la monarchie de Juillet, lequel enseigne avec obstination et bonheur lecture, écriture et calcul aux enfants des Alpes du Sud — un nomadisme éducatif appelé « l’université des chèvres » —, l’auteur de tant chefs-d’œuvre (d’« Azrayen » à « Une maternité rouge », en passant par « La Fille aux ibis », « Pain d’Alouette » ou « L’Écureuil du Vel’ d’Hiv’ ») (1) nous transporte au temps de la conquête de l’Ouest, puis dans les États-Unis de Donald Trump et dans l’Afghanistan des talibans. Partisan d’une école sanctuarisée qui émancipe et qui libère, notre artiste également adepte des grands formats et de la peinture, dénonce, avec ce livre qui pourrait bien être son dernier sous forme de BD, cet obscurantisme toujours présent dans notre monde : quelle que soit l’obédience des gens au pouvoir…

Dans cette défense d’un enseignement qui devrait être intouchable et qui est trop souvent menacé par les religions ou la politique, Christian Lax (Lacroix de son véritable patronyme) nous balade dans divers monts rocheux, du XIXe siècle à nos jours, multipliant de magnifiques paysages montagnards qu’il revisite avec ses dessins. Toutefois, son propos, solidement documenté, ne se contente pas de nous asséner la phrase de Mandela (« L’éducation est l’arme la plus puissante du monde »), mais précise — comme nous le rappelle l’académicien Pascal Ory dans sa clairvoyante postface — qu’il est nécessaire que l’éducation soit en harmonie avec une société d’égalité et d’autonomie.

Et c’est pour cette lutte contre l’illettrisme que se battent, en risquant leurs vies, les héros de « L’Université des chèvres », colportant le savoir contenu dans leurs bagages, de village en village, en grimpant sur des chemins escarpés et en affrontant les intempéries, les accidents de terrain et surtout l’obscurantisme des hommes. Pourtant, ils seront tous obligés de renoncer à leur sacerdoce : que ce soit Fortuné Chabert qui sillonnait les Alpes en 1833 et qui se retrouvera des années plus tard chez les Hopis de l’Arizona, que ce soit sa descendante la journaliste américaine Arizona Florès qui rencontre à son tour censure et populisme en étant mise à l’écart à cause de ces virulentes dénonciations du lobby des armes à feu dans son pays, ou que ce soit Sanjar éducateur qui, parcourant la montagne afghane avec son tableau sur le dos, sera chassé par les talibans et deviendra auxiliaire de l’armée américaine en Afghanistan.

Se déroulant sur plusieurs générations, ce bouleversant récit, qui prend fait et cause pour le droit à tous les enfants d’avoir un minimum de connaissances, quel que soit l’endroit où ils sont nés, est magistral : et il nous fait vraiment regretter la décision de Christian Lax de mettre fin à sa carrière d’auteur de bandes dessinées.

Gilles RATIER

(1) Voir parmi les articles récents sur BDzoom.com : L’art dit premier et les migrants comme fil rouge d’une exceptionnelle odyssée signée Lax !Deux actus autour de « La Grande Boucle », « Un certain Cervantès » par Christian Lax, « L’Écureuil du Vel’ d’Hiv’ » par Christian Lax, « Les Chevaux du vent » T2 par Jean-Claude Fournier et Lax ou « Pain d’alouette » T2 par Lax.

« L’Université des chèvres » par Christian Lax 

Éditions Futuropolis (23 €) — EAN : 978-2-7348-2933-5

Parution 11 janvier 2023

Galerie

Une réponse à L’ultime bande dessinée de Christian Lax ?

  1. Thark dit :

    Merci pour ce bel article, Gilles, d’autant plus que les extraits sont absolument splendides.
    Ce très grand auteur ayant toujours su se renouveler – quasiment se réinventer – en osant explorer avec intensité de nouveaux territoires graphiques et émotionnels, on n’est jamais las de Lax !

    Mais justement… J’ai du mal à en croire mes yeux quand je lis : « (…) la décision de Christian Lax de mettre fin à sa carrière d’auteur de bandes dessinées. »
    Comment ?!
    Est-ce possible ?
    On s’est déjà pris un sale coup de massue lorsque Jean-Marc Rochette, autre très grand « cré-acteur » du 9è Art inspiré et intègre, a lui-même déclaré que son magnifique « La dernière reine » serait son ultime album – notamment suite à un remue-ménage pénible qui crispe et divise certains ‘réseaux’ de la BD…
    Et donc, là, dans la même période, on assisterait une nouvelle fois à la « fin » d’un parcours artistique majeur ?
    Peut-on imaginer, Gilles, que lorsque vous évoquez « cet obscurantisme toujours présent dans notre monde », cela suggère qu’il y a un lien, ou des raisons communes, qui ont entraîné ces décisions de la part d’Auteurs aussi entiers et aussi accomplis ?
    Des décisions qu’ils ont certainement prises la mort dans l’âme et qui, pour ce qui me concerne, m’attristent beaucoup. (Et c’est rien de le dire…).

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