« Airborne 44 T10 : Wild Men » : frères d’armes et d’Ardennes…

Et de dix pour la série « Airborne 44 » ! Créée chez Casterman en 2009, la série de Philippe Jarbinet s’est, depuis, hissée sans faillir parmi les indispensables évoquant la Deuxième Guerre mondiale. Clôturant un cinquième cycle, « Wild Men » achève de très belle manière le périple vécu par deux soldats américains, Virgil et Jared, de la libération de Nice (voir le T9) jusqu’à la très meurtrière bataille des Ardennes. L’un est blanc, l’autre noir : au cœur des épreuves, leurs différences s’effaceront-elles derrière l’entraide et l’amitié ?

Couverture du T1 (2009) et détail des neuf albums parus en 2021 (Casterman).

Connu pour « Mémoires de cendres » (dix tomes parus chez Glénat ; 1995-2007) et « Sam Bracken » (trois tomes chez Glénat ; 2003-2006), Philippe Jarbinet, né en Belgique en 1965, aura donc trouvé chez Casterman un nouveau terrain d’expression idéal. Avec la confiance de son éditeur Arnaud de la Croix, il entame en 2009 un premier diptyque consacré au second conflit mondial, évoquant la Shoah et les malgré nous sur fond – déjà – de libération du territoire ardennais. Le titre de la série « Airborne 44 », doit naturellement tout à ces soldats venus par planeurs et aux parachutistes américains des 82e et 101e divisions aéroportées, largués en Normandie dans la nuit du 6 juin 1944… Remarqué pour son dessin soigné, son scénario bouleversant et ses somptueuses couleurs directes (dignes d’Hermann), ce travail – salué par le public comme la critique – permettra à l’auteur d’enchaîner sur un deuxième cycle en 2011-2012. Indépendants des deux premiers opus, les tomes 3 et 4 évoquent l’amour d’un G.I. pour une Française, entre deux époques : la Normandie sous le soleil de 1936 et le débarquement du 6 juin 1944.

Visuel pour le coffret de luxe Canal BD, réunissant les tomes 1 et 2 (2010).

Dans le cycle 3, composé des tomes 5 (« S’il faut survivre », 2014) et 6 (« L’Hiver aux armes », 2015), Jarbinet développe un récit qui revient s’ancrer dans les Ardennes. En 1944, tous les avions sont réquisitionnés pour soutenir l’effort allié : Tessa, une jeune pilote de l’Air Transport Auxiliary, ainsi que Sebastian et Tom, deux éclaireurs yankees, sont pris dans la tourmente. L’occasion, aussi, d’effectuer un nouveau flashback, tourné cette fois-ci vers l’Indiana et le Kansas de 1941, à l’heure où le Dust Bowl jette sur les routes des dizaines de milliers de familles d’agriculteurs ruinés.

Dans le cycle 4 (« Génération perdue » et « Sur nos ruines », tomes 7 et 8 parus en 2017 et 2019), l’auteur braquent ses projecteurs sur les derniers soubresauts de l’Allemagne nazie. Aurélius, un ancien officier SS repenti, et Solveig, espionne allemande au service des Anglais, sont chargés d’exfiltrer un savant et deux enfants juifs (évadés de Dora) vers les USA. Le récit illustre un pays en pleine débacle, tout en abordant des sujets forts : les questions de la repentance, de l’impunité et de la justice pour les criminels de guerre.

Couverture et premières planches du T9 (Casterman 2021).

En avril 2021 paraissait « Airborne 44 T9 : Black Boys », renouant une nouvelle fois avec la bataille des Ardennes (du 16 décembre 1944 au 25 janvier 1945). Transposé au cinéma dans un film éponyme de Ken Annakin (1965), en série à travers les épisodes 6 et 7 de « Band of Brothers » (2002) ou, bien sûr, en bande dessinée, notamment avec « Dix de der » de Didier Comès (2006), ce moment-clé de l’avancée alliée se soldera par de terribles pertes humaines : 77 000 soldats américains mis hors de combat (dont probablement 10 700 tués, nombre supérieur aux pertes du Jour J) et 68 000 Allemands tués, blessés ou portés disparus. Au sein de cet enfer, pouvoir survivre et s’entraider constituent les seuls remèdes… Dans « Black Boys », à l’heure de la libération de Nice en août 1944, les lecteurs commencent par faire la connaissance de Virgil Burdette : un noir américain joueur de guitare qui finit par rejoindre les combats à Brest, à la suite d’une bagarre avec une tête brûlée raciste prénommée Jared Webb et surnommée Jay. Après être passés par Paris, les deux antagonistes se retrouvent dans la bataille de Saint-Vith, ville stratégique située sur la frontière entre Luxembourg, France et Allemagne. Le 16 décembre, c’est ici que débute la grande contre-offensive de la Ve Panzerarmee, déployée contre le flanc droit des positions du VIIIe Corps américain, visant à reprendre Anvers aux mains des Alliés.

Encrage et mise en couleurs d'une case du T10.

Disons-le tout net : long de 64 pages, ce dixième volume est peut-être le plus abouti de tous. La nuit, les paysages enneigés, les manœuvres, armes, véhicules et enjeux militaires, autant que les sentiments, émotions et invectives, tout est représenté au travers du très minutieux travail – en couleurs directes – de Philippe Jarbinet. Un challenge relevé à chaque case (y compris par l’imprimeur), tant l’on sait les lecteurs férus de Deuxième Guerre mondiale être particulièrement exigeants en termes de reconstitution historique. Aux frontières du noir et blanc chromatique, l’immersion fait mouche au-delà de quelques dialogues ou scènes convenues cherchant à rabibocher nos frères ennemis ; sous la fière bannière étoilée : « Il est blanc. Je suis noir. Notre sang, lui, est du même rouge. »

Premières planches du T10 (Casterman 2022).

En couvertures de l’ensemble de la série, les personnages prédominent, souvent représentés en pieds devant un décor plus ou moins restreint. Les scènes d’action, illustrées de manière plus démonstratives sur les premiers plats des tomes 5 à 8, forment pour le moment une sorte de parenthèse de violence, exprimant par ailleurs de nombreuses thématiques récurrentes : la solitude, la présence de la mort, les destructions matérielles et humaines, le Débarquement, la libération de Paris, l’hiver ardennais, l’apocalypse guerrière et la fin de l’Allemagne hitlérienne. La présence d’une Jeep Willys et d’un soldat afro-américain sur les couvertures des tomes 9 et 10 suggèrent pour leurs parts d’autres perspectives et d’autres thématiques : la mixité et le racisme, le jazz (voir la guitare sur le T9) et la culture noire américaine. La ségrégation raciale, surtout, sera mise en perspective historique, puisque les soldats noirs furent le plus souvent consignés à l’arrière, affectés à 75 % à diverses activités de service (manutention, blanchisserie, cuisine ou infirmerie)… alors qu’ils représentaient en 1945 un huitième des forces armées déployées.

Recherches pour la couverture du T10.

Alors qu’il vient d’annoncer l’écriture d’un sixième diptyque, nous laissons le mot de la fin à Philippe Jarbinet, lequel revient en détails sur la genèse de ce dixième volume et de sa couverture :

« Ce cinquième diptyque est né de mon envie d’aborder la ségrégation et de travailler de façon très documentée sur des événements particuliers. Le plus important d’entre eux est une bataille qui s’est déroulée du 3 au 7 janvier 1945. Je voulais, en guise d’exercice narratif non réalisé depuis le tome 3 (« Omaha Beach »), coller le plus possible à un événement réel. Je voulais également que cet album soit visuellement le plus froid de tous ceux que j’ai réalisés, et que les personnages « jouent » le mieux possible leur partition (c’est un domaine où je devais, je pense, faire des progrès). J’ai fait de mon mieux et, à la lecture de l’album, je crois être arrivé à 90 % de l’objectif que je m’étais fixé. »

Encrage et mise en couleurs du personnage de Jared pour la couverture du T10.

« En ce qui concerne la couverture, sa création dépendait entièrement de celle du tome 9 (qui est à mon avis la meilleure couverture que j’ai jamais dessinée). Il y a eu peu d’essais de mise en page, mais je savais qu’elle devrait présenter le second personnage (Jared) et un autre véhicule, afin d’être raccord avec le visuel du T9. Je l’ai testée avec Jared seul, sans être satisfait. J’ai décidé d’ajouter le personnage du T9 (Virgil) pour marquer l’évolution de leurs rapports. Elles forment ensemble une unité qui convient, me semble-t-il, à la thématique générale de tout le diptyque… Je n’ai jamais été partisan des couvertures très fouillées. Il m’est arrivé d’en commettre (« Sam Bracken » T1), mais j’ai changé de cap. Il y a beaucoup d’albums en rayons, ce qui rend difficile la mise en évidence d’une couverture en particulier. Je m’astreins, dans cette logique, à conserver une charte graphique simple, sans chichis. C’est pourquoi je peaufine le dessin au niveau des détails, des matières, des contrastes, sans ajouter d’élément superflu (selon mes critères, bien sûr). J’ai également veillé à nourrir le T10 de beaucoup d’éléments qui seront utiles aux lecteurs et lectrices qui voudront le relire, ainsi qu’aux spécialistes les plus pointus, à propos des événements qui constituent la trame de fond du récit. »

Mise en couleurs : détails de la Jeep.

« Depuis le tome 3, je fais surtout des essais qui impliquent les deux couvertures du diptyque, pour induire une logique. Il m’est arrivé de me tromper et de recommencer, comme ce fut le cas sur la couverture du T8. Initialement, la première que j’avais réalisée embrassait deux époques en une seule image ; et je ne me suis aperçu que trop tard du fait qu’il s’agissait d’une mauvaise idée. Elle pouvait convenir pour la couverture d’un hors-série, mais pas pour le diptyque en lui-même. »

Philippe TOMBLAINE

« Airborne 44 T10 : Wild Men » par Philippe Jarbinet

Éditions Casterman (14,95 €) – EAN : 978-2203237575

Parution 26 octobre 2022

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