Dut : la modestie d’un grand… (deuxième partie)

Seconde et dernière partie de ce « Coin du patrimoine » consacré à Pierre Duteurtre, qui signait du pseudonyme Dut : un nom qui n’a pas laissé beaucoup de traces dans l’histoire de la bande dessinée. Pourtant, ce grand modeste a produit une œuvre aussi importante que de grande qualité. Quarante années de labeur, au cours desquelles il a travaillé avec le même enthousiasme pour la bande dessinée que pour la peinture : les deux grandes passions de sa vie d’artiste. Pour consulter la première partie de ce dossier, cliquez ici : Dut : la modestie d’un grand… (première partie).

Où Dut retrouve Marijac…

Après ses déboires avec ses associés des éditions de Montsouris (sur Pierrot et Coq hardi), puis avec Cino Del Duca (Mireille), le bouillant Marijac retrouve sa liberté d’éditer et lance de nouveaux journaux au sein de ses éditions de Châteaudun… sises rue de Châteaudun à Paris.

Tout d’abord, il crée Les Belles Images de Pierrot et Nano et Nanette destinés aux plus jeunes lecteurs et, surtout, Frimousse : mensuel, puis bimensuel, pour filles au format de poche, dont le succès est foudroyant. Dépité par la priorité donnée aux romans-photos par Del Duca, Dut tombe au bon moment, lorsqu’il reprend contact avec Marijac. Il se voit aussitôt confier un travail régulier par son ancien éditeur et scénariste.

Pour Mireille, revue lancée en avril 1953 (1), il met en images un western au féminin écrit par Marijac : « La Fille de Buffalo Bill », un récit de 90 pages publié du n° 161 (28 février 1957) au n° 222 (1er mai 1958).

« La Fille de Buffalo Bill » dans Mireille n° 161 (28/02/1957).

Sa suite, « Marie », commence dans le n° 223, mais s’achève brutalement au n° 237 (20 août 1958) en seulement 15 pages. Après le massacre des siens par les Indiens, Mary est adoptée par Buffalo Bill dont elle devient une efficace partenaire.

« Mary, » dans Mireille n° 233 (23/07/1958).

Illustrations pour « Les Jeux du cirque » dans Frimousse magazine n° 34 (05/1965).

Signalons que Dut a illustré trois romans dans Mireille au cours de sa première collaboration avec Marijac, de 1953 à 1955 : « Plume blanche » signé M. J. Dumas (encore un alias de Marijac, bien entendu), « Maria Chantefleur » de René Thévenin et Jacques Dumas (toujours Marijac) et « Folle crinière » de L. Marcellin et Jacques Dumas.

En 1957, lassé par Del Duca qui lui reproche son manque de modernisme, Marijac abandonne l’hebdomadaire qu’il avait créé, mais conserve son dessinateur pour lequel il ne manque pas de projets.

L’arrêt de cette participation à Mireille permet à Dut de travailler pour Frimousse, dont il signe un grand nombre de couvertures à partir du n° 24 (4 août 1959) en alternance avec Christian Mathelot (2) : un autre fidèle de Marijac. Dans le n° 31 (19 novembre 1959) paraît sa première bande dessinée d’une longue série de récits tous écrits sur mesure par Marijac.

Alternant westerns et récits historiques, Dut devient la cheville ouvrière du « magazine illustré de la jeune fille », dont la parution passe bimensuelle fin 1959. Le grand récit complet est le plus souvent d’origine anglaise, mais les histoires à suivre sont réalisées par d’excellents dessinateurs français, Christian Gaty, Marc-René Novi (3), Claude Marin (4)… et Dut.

« La Fille du passeur » dans Frimousse n° 35 (18/01/1960).

Histoire de 108 pages écrite par Marijac, « La Fille du passeur » se passe sous la terreur avec pour héroïne Bernadette, la fille d’un passeur de la Loire. Le n° 45 (20 juin 1960) propose les premières pages de « Caillie » : un western de 135 pages qui se termine dans le n° 61. Charlie recherche Callie, une jeune institutrice quakeresse abandonnée en territoire indien, dont il est amoureux.

« Caillie » dans Frimousse n° 55 du (01/11/1960).

Histoire de flibuste en 132 pages, « La Fille du boucanier » est publiée du n° 61 (31 janvier 1961) au n° 77 : Florita rejoint les frères de la côte qui attaquent Maracaibo où est retenu prisonnier le chevalier de Fronsac.

« La Fille du boucanier » dans Frimousse n° 76 (29/08/1961).

Retour au western avec « 3 Filles à l’Ouest » publié en 127 pages du n° 78 (26 septembre 1961) au n° 91. Ce récit mouvementé a pour héroïnes les trois sœurs Chantevoine qui tentent l’impossible, afin d’innocenter le jeune Jérémie recherché par un shérif teigneux.

« 3 Filles à l’Ouest » dans Frimousse n° 90 (13/03/1962).

La France d’Henri IV sert de cadre à « La Filleule du roi Henri » du n° 108 (27 décembre 1962) au n° 118 : en 133 pages, Solange de Najac affronte les calvinistes avec l’aide du beau comte de Lissac.

« La Filleule du roi Henri » dans Frimousse n° 111 (08/01/1963).

Long western de 266 pages, « Autant en emporte la haine » est proposé du n° 119 (2 février 1963) au n° 141 : John le nordiste et Fred le sudiste sont deux frères ennemis amoureux de la jolie Margareth, laquelle finira par épouser Fred.

« Autant en emporte la haine » dans Frimousse n° 133 (12/11/1963).

Un autre long western, « Nora, la fille du shériff » est réalisé en 228 pages du n° 150 (7 juillet 1964) au n° 168 : afin de venger son père et un ami d’enfance pendus par une bande de hors la loi, Nora traque leur chef, le sanglant Tombald.

« Nora la fille du sheriff » dans Frimousse n° 155 (15/09/1964).

C’est sous le Troisième Empire que se déroule « Premier Bal », en 169 pages parues du n° 173 (25 mai 1965) au n° 186 : Angélique de Morteville doit affronter ses deux cousins Mathias et Gaëtan au cours du bal donné par son père pour fêter son retour de pension.

« Premier Bal» dans Frimousse n° 173 (25/05/1965).

À ce récit romantique succède « Virginie du Texas » : un western de 197 pages publié du n° 187 (19 juillet 1966) au n° 197 : jeune institutrice, Virginie s’installe dans une petite ville du Texas où elle doit faire face à l’hostilité d’un voyou surnommé Le Kid.

« Virginie du Texas » dans Frimousse n° 190 (18/01/1966).

C’est le dernier long récit signé par le duo Marijac/Dut Frimousse est racheté par la SFPI (Société française de presse illustrée) de Jean Chapelle.

Désormais, uniquement chargé de produire le contenu du magazine en BD via son agence AGP (Arts graphiques presse), Marijac doit respecter les désirs du nouveau patron qui souhaite des histoires plus courtes.

Quatre récits sont réalisés : « La Fille de l’outlaw » (n° 211 à 215) western de 61 pages situé en Alaska, « Première Valse » (n° 220 à 224) une histoire romantique viennoise en 68 pages, « Jocelyne face aux loups » (n° 234 et 235) un récit de 62 pages où une blonde héroïne est plongée dans une sombre histoire d’héritage, enfin « Les Robinsons de la mer » : une histoire de flibuste de 60 pages publiée dans les n° 246 et 247 (décembre et janvier 1968).

Une ultime histoire intitulée « La Fille du désert » paraît du n° 261 au n° 264, mais il s’agit de la reprise en 240 pages de « La Fille de Buffalo Bill » remontées au format de poche. Certaines histoires seront rééditées sous de nouveaux titres dans une nouvelle série du journal proposée par la SFPI, de 1972 à 1977 : « La Fille du fleuve rouge », « Virginie et le Kid », « Angélique face à son destin »…

« La Fille de l’outlaw » dans Frimousse n° 211 (08/11/1966).

« Première Valse » dans Frimousse n° 221 (28/03/1967).

« Les Robinsons de la mer » dans Frimousse n° 247 (11/1968).

Planche originale des « Robinsons de la mer ».

Tout en livrant ces nombreux récits, Dut illustre plusieurs romans à suivre publiés par Frimousse : « Maria Sentes la sauvageonne des monts perdus », « Mariette dans la tourmente », « L’Ange de l’Apache Pass » de Jacques Marcellin, « Marion soubrette de la reine » de Jean Pradeau, « Portrait pour une inconnue » de Jean Irasque, « Nouchka princesse de l’oubli » de Jean-Jacques, « Le Prisonnier de la tour » de Jean Irasque, « La Fille du bois maudit » de Jacques Marcellin, « Gigi du Far West » de Jacques Dumas et Marcellin, « Drame au Triangle » de Jacques François (encore un pseudonyme de Marijac) et Marcellin.

Il illustre aussi des nouvelles dans le mensuel Frimousse magazine de 1961 à 1965 : « Les Demoiselles de la Ferté », « La Médaille de Germaine »…

Le succès de Frimousse incite Marijac à publier deux autres magazines en format de poche destinés à un lectorat plus jeune : Frimoussette et Princesse. 

Le matériel étranger domine et les créations y sont plus rares.

Dut y signe une seule histoire : « La Louve du Gévaudan », une aventure au temps des guerres de religion de 65 pages écrite par Marijac et publiée dans les n° 88 et 89 (janvier et février 1968).

« La Louve du Gévaudan » dans Princesse n° 88 (01/1968).

En janvier 1962, Marijac tente de relancer son cher Coq hardi en format de poche. Dut y dessine un western : « Coq hardi ».

Coq hardi aide le docteur Dawson a lutter contre le racisme des colons envers Fleur sauvage : sa fille adoptive indienne alors qu’il voyage au sein d’une caravane en route vers la Californie.

La série prend fin avec l’arrêt du journal après 12 numéros.

On lui doit aussi l’illustration du roman « Capitaine Tempête » de Jean Civeyrac et René Patriarches proposé dans tous les numéros de Coq hardi.

« Coq Hardi » dans Coq Hardi n° 10 (12/1962).

En août 1970, en coédition avec MCL, autre société de Jean Chapelle, Marijac propose le poche Sitting Bull.

Outre la réédition du « Sitting Bull » de feu Coq hardi remonté au format poche, Marijac et Dut publient un autre western : « Daim blanc », qui n’est autre que la reprise, sous un nouveau titre, du « Coq hardi » de 1962.

Fin 1967, Marijac rend hommage à sa chère Auvergne en publiant le premier numéro de Paris-Centre Auvergne le magazine illustré du Massif central. 

Dès le premier numéro il écrit « L’Odyssée tragique de la reine Margot en Auvergne » : une histoire sur mesure pour Dut.

« L’Odyssée tragique de la reine Margot en Auvergne » dans Paris Centre Auvergne n° 1 (12/1967).

Planche originale de « La Reine Margot en Auvergne ».

Ce récit romanesque compte 121 pages proposées jusqu’au n° 8 (novembre 1968).

Une seconde bande dessinée intitulée « Les Loups de Rastignac » prend la suite, en étant publiée jusqu’au n° 19 et dernier du magazine (décembre 1968).

Mais il ne s’agit, malheureusement, que d’une reprise de « Premier Bal ».

Avant de prendre une retraite bien méritée en 1969, à la suite de problèmes cardiaques, Marijac tente de lancer Allez !…France, en décembre 1968.

À noter qu’Allez !…France est un mensuel qui se veut au ton plus moderne que ses précédentes productions.

Quelques grands noms du petit écran président à sa naissance, Roger Couderc, Michel Drucker…

Pour Dut, Marijac écrit « Les Invincibles de l’Ouest » : western qui ne compte que deux courts récits parus dans les n° 1 et 3.

« Les Invincibles de l’Ouest » dans Allez… France n° 3 (02/1969).

L’échec d’Allez !… France marque le départ de Marijac du monde de l’édition, mais il continue à louer aux éditeurs le riche fonds de son agence AGP (Arts graphiques presse).

Après le départ de son scénariste et ami, Dut ne souhaite pas démarcher d’autres éditeurs. Il se consacre désormais uniquement à la peinture, avec un réel succès qui dépasse nos frontières.

Affaibli par une première attaque cérébrale en 1987, fragilisé par le décès de son épouse en mars 1989, il décède d’une nouvelle attaque cérébrale le 9 novembre 1989 en Hollande où il réside chez sa nièce.

Trois albums seulement des travaux de Dut ont été publiés aux éditions Glénat dans la collection BDécouvertes : « Guerre à la terre » T2 en 1976, « Sitting Bull » T1 et T2 respectivement en 1978 et 1979.

Maigre moisson après une aussi riche carrière. Seul l’infatigable érudit Louis Cance a lui a consacré une étude conséquente et très documentée dans le n° 103 de Hop ! daté de septembre 2004.

Une toile de Pierre Duteurtre, le peintre.

J’ai eu le plaisir de rencontrer à plusieurs reprises Pierre Duteurtre, lors de l’édition des trois albums publiés chez Glénat.

C’était un vieux monsieur adorable, fier de ses doubles fonctions de dessinateur et de peintre, qui ne sous-estimait jamais ses activités dans le domaine de la bande dessinée.

Il était très heureux de rencontrer ses « vieux Coq hardis » au côté de son ami Marijac, à l’occasion des séances de dédicaces.

En revenant sur son travail de dessinateur, on peut juste regretter qu’il se soit limité à la presse populaire, tout en mesurant la chance qu’il a eu de travailler avec le grand scénariste qu’était Marijac, lui aussi très sous-estimé par les historiens de la BD.

Illustration originale de Dut.

Passé maître dans l’utilisation du noir et blanc, un trait dynamique et ferme, des décors et des costumes soignés caractérisaient son travail qu’il ne bâclait jamais. Certains « grands classiques » réédités à grand renfort d’articles élogieux sont bien en dessous de l’œuvre du discret Dut.

Henri FILIPPINI

Relecture, corrections et mise en pages : Gilles RATIER

Une autre toile de Pierre Duteurtre, le peintre.

(1) Voir sur BDzoom.com : Mireille, un hebdomadaire pour le lectorat juvénile féminin… (deuxième partie) et

Mireille, un hebdomadaire pour le lectorat juvénile féminin… (troisième partie).

(2) Voir sur BDzoom.com : Pour ne pas oublier Christian Mathelot.

(3) Voir sur BDzoom.com : Marc-René Novi : une carrière contrariée… (première partie) et Marc-René Novi : une carrière contrariée… (deuxième et dernière partie).

(4) Voir sur BDzoom.com : Claude Marin.

(5) Voir sur BDzoom.com : Le Allez !.. France de Marijac !.

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