Larcenet : une thérapie sur la piste aux étoiles…

Nul ne conteste la vérité suivante : entre De Vinci et Picasso, il y a Jean-Audes de Cageot-Goujon (autrement dit Manu Larcenet), star universelle de l’art séquentiel, moult fois primées et premier auteur à avoir reçu le Nobel de Littérature avec un album (mais quel album !). Malheureusement, tout a une fin : voici que notre génie sans disciple souffre d’une sévère dépression. Gisant sur le carrelage, vidé, sous une tonne d’antidépresseurs… Comment se réinventer en trouvant l’idée du siècle, potentiellement soufflée par un quelconque second rôle (qu’il se nomme Cézanne ou Dieu, rien de moins…) ? Comment enfanter une « étoile qui danse » ? Voici en tout cas le sujet de ce premier volume, tour à tour drôlissime, émotionnellement poétique et artistiquement bluffant. Bon, autant l’avouer : l’artiste-loin-d’être-fini Larcenet ne semble pas encore tout à fait mort. C’est osé.

Une angoissante angoisse (planches 1 et 2 - Dargaud 2020)

Ah ! L’angoisse de la page blanche ! La crainte de ne plus savoir comment créer hante tous les auteurs, et certains plus encore que d’autres. Du côté des romanciers et réalisateurs, cette thématique – généralement conjuguée au désir de tourner la page ou à une quête existentielle – aura donné matière au « Bel-Ami » de Maupassant (1885), au « Barton Fink » de Joël Coen (1991) ou, plus récemment, à « La Fille de papier » de Guillaume Musso (2010) et à « La Vérité sur l’affaire Harry Québert » par Joël Dicker (2012). En bande dessinée, l’on se souviendra notamment de certaines des chroniques de Posy Simmonds (« Literary Life : scènes de la vie littéraire », 2003), de « L’Angoisse de la page blanche » (Kamagurka, 2013) ou de « Cases blanches » (Olivier Martin et Sylvain Runberg (2015 ; voir notre article). Pour Larcenet, auteur bipolaire oscillant entre euphories et idées noires, encore fallait-il oser franchir le cap constitué d’une autofiction très corrosive. Un parcours déjà entamé avec succès grâce aux 6 tomes du « Retour à la terre » (2002 à 2008) qui voyaient un dessinateur citadin (un certain Manu Larssinet) se mettre au vert avec femme, fille… et chat.

Le labyrinthe de la création (page de titre - Dargaud 2020)

Avec ce premier volume de « Thérapie de groupe », Larcenet désirait œuvrer seul, sans la présence du complice Jean-Yves Ferri. Après l’humour parodique de la période Fluide glacial (1994 à 2006), après des œuvres plus expérimentales et profondes comme « L’Artiste de la famille » 2001), « Ex Abrupto » (2005), après surtout la reconnaissance critique procurée par « Le Combat ordinaire » (quadrilogie psychologique réalisée entre 2003 et 2008 et narrant, là encore, la vie d’un artiste – photographe – en mal d’inspiration), l’auteur s’était fixé d’autre défis. Parmi eux, l’adaptation, et non des moindres, avec les deux tomes du « Rapport de Brodeck » (2015 – 2016), plongée dans les abysses de la nature (in)humaine. L’on retrouvera également de « Thérapie de groupe » une évocation de l’obésité et du trop-plein, excès physique et psychologique précédemment traités à travers les quatre tomes de « Blast » entre 2009 et 2014.

Des pensées psychédéliques (planche 37 - Dargaud 2020)

« Thérapie de groupe », nous dit le visuel de couverture alors que l’avatar de Larcenet semble bien isolé à sa table de travail, angoissé par l’idée de ne rien produire. S. Ose. S. pourrions-nous dire. Derrière lui, semblant se ruer sur l’infortuné tels d’obscurs cauchemars surgis de la nuit de temps préhistoriques, voici une foule d’animaux rupestres qui paraît télescoper les ombres et lumières du présent. Un nouveau « mythe de la caverne », oserait-il ? Jonchant le sol ou emplissant la corbeille à papier, les nombreux feuillets déchirés ou tirebouchonnés suggèrent les ratages, les volontés de mieux faire, le désarroi du manque. Gros nez, gros bras, barbe de plusieurs jours et œil glauque : comme le résume la contreplongée, ce pauvre Cageot-Goujon est bien incapable d’être l’artiste de génie annoncé. O-se-cours ! Peut-être, afin de réveiller « l’étoile dansante » qui dort en lui, au milieu d’un immense chaos, devrait-il relire les bédés de Nietzsche ou écouter les sages conseils des artistes morts ? À moins que tout cela ne soit, en cette année, (20)vain : après tout, les jeunes n’ont cure de la philosophie. Mieux vaut des ninjas bondissants, des os qui craquent et des méga-trucs-techniques-de-la-mort. Alors du coup, l’ami Larcenet se lance. En sol-ose. Il réemprunte certes aux amis Bouzard ou Fabcaro des pages aux dessins volontairement figés et pleins de non-sens. Il adapte surtout son style au propos, passant de la représentation parodique des articles de presse à celle des comics ou des mangas, du courant renaissant jusque aux tonalités psychédéliques de Métal Hurlant en passant par un duel mémorable… avec Paul Cézanne. Non content de satisfaire ses lecteurs plus que de raison, Môssieur Larcenet – qui ose tout – réalise l’album et les couleurs à la palette graphique. En parfaite ose-m’ose. Avec un tel chaos(e) en soi, Larcenet est au minimum parti pour 3, 4 ou 128 tomes de 50 planches. Il pourrait. C’est un génie sur la piste de ses étoiles. On vous en rec-ose-ra probablement…

Cézanne ? Pain ! (extrait de la planche 44 - Dargaud 2020)

Visuels faussement publicitaires ! (Dargaud 2020)

Philippe TOMBLAINE

« Thérapie de groupe T1 : L’Étoile qui danse » par Manu Larcenet
Éditions Dargaud (14,99 €) – ISBN : 978-2205084047

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Une réponse à Larcenet : une thérapie sur la piste aux étoiles…

  1. BARRE dit :

    Quel régal ce Larssinet depuis toutes ces années !