Elvifrance : les pulsions graphiques…

Elvifrance était un éditeur français de bandes dessinées populaires érotiques (la plupart étant d’origine italienne) en petit format, créé le 28 avril 1970, par les auteurs transalpins Renzo Barbieri et Giorgio Cavedon, en association avec le Français Georges Bielec propulsé à la tête de l’entreprise. Rapidement, Elvifrance va devenir la cible favorite de la commission de censure, dont il subira les foudres à répétition. C’est cette saga qui dura plus de vingt ans qui est racontée dans cet ouvrage richement illustré avec de belles reproductions de plus de 400 couvertures et de nombreuses pages intérieures.

Avec un style clair, accessible au plus grand public, tout en s’appuyant sur les meilleures sources (1), le journaliste des marges qu’est Christophe Bier aborde ici l’histoire de cette maison d’édition française célèbre pour avoir eu le plus de titres victimes d’interdiction en régnant, pourtant, pendant des années, sur la littérature dite « de gare » : voir aussi le site http://www.elvifrance.fr.

            Dans cette superbe anthologie, dont le format se rapproche de celui d’origine de ces publications populaires, on retrouve l’évocation des principales séries vedettes du genre : « Isabella » (sorte de marquise des anges à la généreuse poitrine imaginée par Renzo Barbieri, écrite par Giorgio Cavedon et dessinée par Alessandro Angiolini), « Jungla » (sauvageonne et vierge africaine, une Tarzan au féminin fort bien mise en images par Stelio Fenzo, lequel fut un collaborateur d’Hugo Pratt, sur des scénarios de Paolo Trivellato), « Jacula » (reine gothique des vampires scénarisée par Giuseppe Pederiali et dessinée par les studios Sergio Rosi, puis par ceux d’Alberto Giolitti), « Goldboy » (agent secret de la CIA et sosie de Jean-Paul Belmondo, notamment dessiné par Giovanni Montanari), « Luciféra » (dont les premières histoires sont dessinées par Leone Frollo et scénarisées par Remo Pizzardi), l’impayable « Sam Bot » de Raoul Buzzelli (le frère de Guido, voir « Sam Bot » et les fascicules Elvifrance) — sur des scénarios non crédités de l’acteur de comédies érotiques et chanteur humoristique Pippo Franco — ou encore la malicieuse « Maghella » de Dino Leonetti.

Une production monumentale qui était lue par toutes les couches de la société (d’ailleurs, l’un de leurs arguments de vente, certainement à prendre au second degré !, était :« De la joie pour toutes les bourses ! »), et où l’on pouvait aussi dénicher quelques perles dues à des auteurs italiens reconnus, arrondissant leurs fins de mois de cette façon. Ainsi, peut-on y déceler les signatures de Magnus (Roberto Raviola), Leone Cimpellin, Milo Manara, Ferdinando Tacconi… ou même de l’Espagnol Victor de la Fuente. 

Gilles RATIER 

(1) Christophe Bier fait, évidemment, référence à tous les textes et ouvrages de Bernard Joubert, spécialiste reconnu du sujet (ne serait-ce qu’avec son « Dictionnaire des livres et journaux interdits par arrêtés ministériels de 1949 à nos jours » aux éditions du Cercle de la librairie). Ce dernier vient également de publier un très intéressant « Panorama de la bande dessinée érotique clandestine » aux éditions Dynamite, dont Henri Filippini nous parle ici : Enfin le dossier brûlant de la bande dessinée érotique clandestine. 

« Pulsions graphiques : Elvifrance 1970-1992 » par Christophe Bier

Éditions Cernunnos (29,95 €) — ISBN 9782374951249

Galerie

23 réponses à Elvifrance : les pulsions graphiques…

  1. Capitaine Kérosène. dit :

    Le site Elvifrance donné en lien indique sur sa page d’accueil qu’il « n’est pas encore installé ». Vous êtes trop en avance. :-)
    Joubert est dépositaire des archives de l’éditeur, il est curieux que ce ne soit pas lui qui se soit occupé d’écrire ce livre.
    A part les illustrations, y a-t-il des documents rares, par exemple la correspondance avec les tribunaux ou des entretiens avec l’éditeur ? Je me méfie un peu des livres qui privilégient l’iconographie car c’est parfois au détriment de l’information.

    • Gilles Ratier dit :

      Bonjour Capitaine Kérosène !
      Comme indiqué dans mon article, il s’agit surtout d’une anthologie de couvertures et d’extraits de bandes d’Elvifrance, accompagnée d’un texte clair et bien écrit destiné à un large public, mais elle ne propose pas ce que l’on pourrait appeler des « documents rares ». Quant à connaître la position de l’ami Bernard Joubert, ce dernier, qui passe souvent sur BDzoom.com, pourra peut-être (ou pas) s’exprimer ici, à sa convenance.
      Bien cordialement
      Gilles Ratier

      • Gilles Ratier m’interpellant, voilà, voilà, j’arrive.
        Le site sur Elvifrance dont Gilles donne le lien est ouvert depuis de nombreuses années, animé par le collectionneur Daniel Poncet, mais il y avait un point de trop dans l’adresse : http://www.elvifrance.fr
        Télescopage éditorial : Christophe Bier sort ce livre sur Elvifrance alors que j’en sors un aussi le mois prochain, fin novembre. Et c’est involontaire de notre part ! Plus tôt dans l’année, Christophe m’a appris qu’il venait d’avoir cette commande d’un éditeur, et je lui ai appris en retour que Stéphane Blanquet s’était enfin décidé à sortir sous son label United Dead Artists un projet qui était resté en stand by il y a cinq ou six ans. Il y aura des points communs à nos deux livres : l’histoire d’Elvifrance, une grosse pagination et un choix de belles couvertures. Le Bier doit se trouver facilement en librairie (Cernunnos étant un label de Dargaud), le mien sera vendu surtout sur le site de Blanquet, lequel a lancé une souscription (à 20 €) : http://www.blanquet.com/marchandises et fait du teasing sur Facebook avec des extraits (des documents administratifs et des remakes de couvertures par des artistes underground) : https://fr-fr.facebook.com/United.Dead.Artists
        Quoi d’autre ? Il est prévu une émission « Mauvais Genres » sur nos deux livres en début d’année prochaine.

        • Capitaine Kérosène dit :

          Bonjour Gilles, bonjour Bernard,
          Merci à vous deux pour vos réponses.
          Que des bonnes nouvelles. Je devrais trouver mon compte dans les deux livres !
          J’espère que Blanquet fera ses envois sous pli scellé discret. :-)

  2. Henri Khanan dit :

    J’en ai vu des centaines dans les chambrées des casernes militaires. Une lecture populaire à prix sympa, du récit sans prétention, mais parfois fort appréciable, des couvertures rutilantes qui attirent l’oeil. L’idéal pour lire aux wc ou dans le métro. Le contraire de la BD branchouille d’aujourd’hui, aussi chère qu’inutile et prétentieuse. Elvifrance s’adressait aux adultes (ils n’ont eux qu’un titre sans cette mention qui s’est vite planté) sur un ton coquin et sympa. Je ne pense pas que ces titres continuent d’être publiés en Italie.

    • caramel dit :

      « Le contraire de la BD branchouille d’aujourd’hui, aussi chère qu’inutile et prétentieuse. »
      on sent l’ouverture d’esprit…

      • Henri Khanan dit :

        Ouverture d’esprit ou de portefeuille? Je preferais 160 pages à 2 francs (contenu adulte, parfois censuré, ventes sans doute supérieures à 30 000 exemplaires)) qu’un album de 44 à 60 pages vendu de 10 à 15 euros! Beaucoup se vendent à moins de trois mille exemplaires. C’est peut-être bien, mais cher. Alors les gens hésitent. Larcenet, Sfar, Sattouf et Trondhein sont des exceptions, d’ailleurs je ne sais pas si l’on peut encore parler d’auteurs indés dans leurs cas.

        • caramel dit :

          Vous élevez par vos lectures une certaine partie de votre de corps pour la mettre au garde à vous, c’est votre droit chacun réfléchit avec ce qu’il veut. Je pense que vous connaissez les expressions  » bête comme ces pieds, tête de n… etc etc
          Pour les ventes, la production et les prix comparez ce qui est comparable, ici l’article parle d’une période qui date de 50 ans (plus de presse moins d’albums).Aujourd’hui il y a plus de 5000 publications par an d’où des ventes réduites. Ensuite cela fait belle lurette que Larcenet, Sfar, Sattouf et Trondhein ne sont plus indépendants.

          • Henri Khanan dit :

            et c’est vous qui parliez d’ouverture d’esprit? Vous insinuez que le public d’Elvifrance ne lit ces publications que pour se « soulager’ alors qu’il y a du farwest, de l’humour social, de l’horreur et même du nazisme avec un titre! Un titre de jungle, de vampirisme, de peplum, de cons de fées. Il me semble qu’il est plus simple et efficace d’acheter une revue en sexshop.

          • caramel dit :

            Allez henri il faut vous détendre du slip, vous êtes pris la main dans le sac si j’ose dire. Il me semble que le but de ce genre de revue était en premier lieu d’émoustiller le bas du ventre des puceaux,c’est aussi la libération sexuelle.
            L’intérêt ici est que l’on parle d’une publication qui expose une partie de l’histoire des petits formats.
            A l’avenir, je penserais à placer dans une conversation la référence arthur talboudur, ce qui doit être du meilleur effet à n’en pas douter.

  3. frederic cristofaro dit :

    bonjour,

    surtout les histoires dessinés, par nicolas del principe ou ces studios.

  4. Xu dit :

    Bonjour,

    Présenter les récits Elvifrance uniquement comme autant d’étalages d’érotisme, est un peu court.
    Si on relit certains de ces récits avec le recul de plusieurs décennies, certains scénarios sont excellents.
    Je dirais même plus : ils sont tout à fait rebelles, dans la mesure où ils bafouent les pachydermiques sacro-saintes lois de la dramaturgie qui imprègnent entièrement bien d’autres types de publications BDgraphiques ou cinématographiques.
    Voir ici :
    http://www.forumpimpf.net/viewtopic.php?f=1&t=38645&start=20#p900560
    http://www.forumpimpf.net/viewtopic.php?f=1&t=38645&start=20#p900561
    http://www.forumpimpf.net/viewtopic.php?f=1&t=38645&start=20#p900562

  5. Xu dit :

    Je souhaiterais faire cette citation :

    «  »"En déconstruisant les codes narratifs, et plus particulièrement cinématographiques, traditionnels, – et aussi de la bande dessinée -, certains récits publiés par Elvifrance auraient permis le petit miracle de faire accepter par un public « populaire » des structures narratives dignes seulement d’œuvres difficiles, voire « élitistes » ou même franchement « underground » ; en tout cas des structures narratives absentes de toute forme narrative, cinématographique ou autre, à destination du grand public.
    Grâce à l’érotisme, le public d’Elvifrance aurait été conquis d’avance. Grâce à cette « conquête d’avance », les auteurs auraient eu les coudées franches pour développer des récits qui ne pouvaient que s’en trouver enrichis au lieu de demeurer prisonniers de cadres moins ambitieux comme les œuvres devant encore conquérir leur public en faisant appel à une cuisine scénaristique immuable et implacable dûment éprouvée et reconnue par les éditeurs et producteurs cinématographiques toujours très pointilleux sur les questions de rentabilité. »" »

    Voir développement ici :
    http://www.forumpimpf.net/viewtopic.php?f=1&t=38645&start=20#p900562

  6. Crissant Clavier dit :

    Elvifance c’est surtout des couvertures,c’est vrai.Superbes,référencées, pleines d’ambiance ou d’humour avec une vraie vision éditoriale et des artistes aujourd’hui fêtés par un public de connaisseurs.La gaudriole affichée, le genre,ne doivent pas induire en erreur il y a du talent,au delà du savoir faire.

    Illustrateur de couvertures est un talent à part qui n’en fait pas nécessairement de bons narrateurs séquentiel, et inversement.Ici la gourmandise, le sourire sont palpables.

    C’est vrai aussi que pour trois francs six sous on pouvait trouver dans ces fascicules au contenu pas si anodin,et dérisoire en apparence – et dans les petits formats en général – de vrais trésors et quelques oeuvres de grands artistes de la BD. Principalement italiens,espagnols,Sud américains,britanniques et philippins, un régal.
    C’est une redécouverte permanente.

  7. Henri Khanan dit :

    J’aime bien votre expression « trois francs six sous « , c’était exactement cela! Les premiers titres Elvifrance devaient être à 2 francs, puis c’est monté à 3 francs. Il y avait aussi des compilations d’invendus, parfois sous de nouvelles couvertures d’auteurs italiens… A ce sujet ne nous leurrons pas: les plus belles valent largement plus de mille euros par peinture.
    Coté négatif: la censure qui en fit sa bête noire, et qui conduisit l’éditeur à supprimer des centaines de pages par précaution. Certes le contenu était parfois provocateur et à la limite de la vulgarité, mais cela restait bon-enfant grâce à l’humour des dialogues directs.On comprends que cela ne plaise guère aux pisse-froids et bobos vegans, mais si cela ne leur plait, ils n’ont qu’à pas les lire!

    • caramel dit :

      mon cher henri je vous communique le lien suivant pour le site (très bien fait) les petits formats adultes
      http://petitsformatsadultes.com/elvifrance/
      afin que vous puissiez compléter votre collection Elvifrance. Vous imaginant le soir dans votre salon, en robe de chambre, installé dans votre fauteuil, aprés une bonne pipe, en train de vous replongez dans vos lectures pour marquer minuit sans ajout chimique.

    • Xu dit :

      «  »Henri Khanan dit :

      Coté négatif: la censure qui en fit sa bête noire, et qui conduisit l’éditeur à supprimer des centaines de pages par précaution. Certes le contenu était parfois provocateur et à la limite de la vulgarité, mais cela restait bon-enfant grâce à l’humour des dialogues directs »"

      Et je réponds : tout dépend de quelles séries nous parlons.

      Certaines séries comme « Incube » et « Série Verte » étaient des monuments de misogynie, alignant viols, tortures et dépeçages de femmes à longueur de pages.

      Je ne suis pas très en faveur de la censure, bien au contraire, mais je ferais là une exception : en voyant les séries originales italiennes comme « Storie Blu », pour ma part, je me félicite que des séquences entières aient disparu, par censure ou autocensure, dans les éditions françaises, car certaines scènes relevaient de la plus totale abjection.

      Ce n’était en rien « bon-enfant », cela ne relevait en rien de l’humour; c’était tout simplement odieux.
      http://www.forumpimpf.net/viewtopic.php?f=1&t=42095#p1027076

  8. Crissant Clavier dit :

    Pour ces magnifiques couvertures de « fumetti neri » deux artistes parmi d’autres se sont distingués:

    - Alessandro Biffignandi – qui nous a quitté en 2017- dans deux styles.Avec un photoréalisme plus »hachuré »de coups de pinceaux (pour Zora/Zara,par exemple) et un autre plus parodique où il a su joliment jongler avec les couleurs saturées (pas si facile à harmoniser) pour Biancaneve,entre autres : http://dzikabanda.pl/galerie/autorskie/alessandro-biffignandi-pulp-seks-i-horror-galeria-nsfw/

    -Et bien sûr Emanuele Taglietti,autre maestro très marquant pour les esprits qui comme son compatriote Biffignandi aura composé des couvertures,véritables affiches de cinéma.Et pour cause puisque ils sont tout deux issus de ce milieu.De superbes images à voir ici aussi,dont des peintures originales,ce qui est toujours mieux: http://emanueletagliettifanclub.blogspot.com/

    Pour rester dans le genre,mais version mexicaine – rien à voir avec les « tijuana bibles »- un coup de projecteur sur le très influencé par Frazetta Oscar Bazaldua,un autre prince du genre erotico-pulp: http://historietasperversas.blogspot.com/?zx=bb0bb6dcc542ac37

  9. Henri Khanan dit :

    Tout à fait d’accord, c’est magnifique!
    Je crois que Leone Frollo nous a également quitté en octobre.

Répondre à caramel Annuler la réponse.

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>