« Cahiers Tif et Tondu » T1 par Blutch et Robber

Entre hommage et compréhension de l’histoire du 9e art, Blutch (Christian Hincker) n’en est plus à son premier coup d’essai : outre les planches de « Variations » (Dargaud, 2017), voici dix ans déjà que le Grand Prix d’Angoulême 2009 mûrit une nouvelle aventure de « Tif et Tondu », deux héros créés par Fernand Dineur dans le Journal de Spirou dès 1938. Pour l’anniversaire de la série, l’éditeur Dupuis dévoile les coulisses de cette création avec un premier cahier réunissant les 22 premières planches, de nombreuses illustrations extraites des carnets de croquis de Blutch et le roman « Les Mystères de l’antiquaire », rédigé par Robber.

Une nouvelle variation... (planches 1 à 3 - Dupuis 2018)

Dans « Variations » (voir notre article), Blutch répondait à sa manière à la question « Quels sont les albums qui vous ont le plus marqué ? » : l’auteur avouait alors vouloir « refaire » (et non recopier) en redessinant, relisant, jouant et parfois modifiant une page ou une séquence d’un grand maître. Pour « comprendre comment faisaient » Morris, Franquin, Jacobs, Manara, Graton, Lauzier, Pellos, Pétillon et beaucoup d’autres (une trentaine au total). Cet état d’esprit agite bien des dessinateurs actuels (l’on pourra penser tant au prochain « Blueberry » imaginé par Sfar et Blain qu’à l’hommage aux héros des « Tuniques Bleues » formulé par le bien nommé Blutch). Au-delà des souvenirs liés aux lectures d’enfance, une telle proposition formelle questionne tant le lecteur que tout le microcosme de la bande dessinée sur son aspect exploratoire, entre maîtrise et ouverture, citation fixative et reconstruction rafraichissante. Initié voici une dizaine d’années, le projet « Tif et Tondu » aura naturellement nécessité un scénario (signé de Robber, le frère de Blutch), la validation par les ayant-droits puis un lent travail graphique (interrompu par la création des planches de « Variations »). Des choix aussi, tel l’absence du personnage de Choc et une atmosphère intentionnellement située entre polar et fantastique, sur le mode des récits de Boileau et Narcejac. Un clin d’œil et une mise en abyme savoureuse dans la mesure où ces deux fameux auteurs avaient eux-mêmes reçus dans les années 1970 l’aval des héritiers de Maurice Leblanc pour concevoir, sous forme d’habiles pastiches, de nouvelles aventures d’Arsène Lupin.

Fernand Dineur (1904 - 1956), créateur de Tif et Tondu

La nouvelle intégrale proposée en 2018

Portée par Dineur jusqu’en 1951, la série « Tif et Tondu » sera ensuite rachetée par Dupuis pour être confiée graphiquement à Willy Maltaite (Will) dès 1949, tandis que Maurice Rosy en assure les scénarios à partir de 1954 (« Tif et Tondu contre la main blanche »). Maurice Tillieux à partir de 1970 (T18 : « L’Ombre sans corps »), Stephen Desberg (T26 : « Le Gouffre interdit », 1978), puis Denis Lapière (T39 : « Coups durs », 1991 ; dessin par Alain Sirkorski) mèneront les personnages jusqu’en 1997, la série s’arrêtant alors au quarante-cinquième opus. Pour les 90 ans de « Tif et Tondu », l’éditeur a bien préparé les choses : trois cahiers successifs donc (à paraître entre mai et octobre 2018), prélude à la parution du one-shot de Blutch et Robber, ainsi qu’une nouvelle intégrale (tome 1 paru depuis janvier, tome 2 en septembre) complétée comme il se doit d’une maquette modernisée et surtout d’un copieux dossier introductif historique rédigé avec passion par Christelle et Bertrand Pissavy-Yvernault.

Un maître pris dans la toile (pages 8 et 9 - Dupuis 2018)

Objet collector certes coûteux mais à tirage limité, le cahier making of semble avoir le vent en poupe chez Dupuis ; on aura déjà vu pareille proposition autour du récent « Théodore Poussin » (voir notre article dédié) et l’éditeur revient également ce mois-ci sur les trente ans de la collection Aire Libre avec une formule identique (voir le site). Un état d’esprit qui rejoint finalement le scénario concocté pour ce nouveau « Tif et Tondu », puisque le récit démarre avec une variation sur l’art, sa perception… et sa contrefaçon, dans la veine de « L’Alph-Art » inachevé d’Hergé (1986) : le marchand d’art renommé Patrice Goret de Saint-Guy est un receleur d’œuvres volées, piégé par nos astucieux héros. Une grille de lecture entre absence et présence, réalité et dédoublement, altérité et transposition fantomatique, que porte assez admirablement le premier visuel de couverture… Sans couper les cheveux en quatre mais dans un noir et blanc symbiotique, comme il se doit quand on se nomme Tif et Tondu.

Philippe TOMBLAINE

« Cahiers Tif et Tondu » T1 par Blutch et Robber
Éditions Dupuis (14,00 €) – ISBN : 979-1034731305

Galerie

17 réponses à « Cahiers Tif et Tondu » T1 par Blutch et Robber

  1. PATYDOC dit :

    C’est laid.

  2. DAMACIS dit :

    C’est magnifique

  3. Olivier Northern Son dit :

    « Laid et magnifique » ça fait très « Tif et Tondu » et assez « Choc ».

  4. Diddu dit :

    En tout cas, j’aime bien cette introduction du côté du scénario.

  5. Fab dit :

    Les couvertures, autant celle du tome 1 que celle du 2, sont sublimement blutchiennes.

    Et c’est beau.

  6. Henri Khanan dit :

    Patydoc, si vous n’aimez pas, c’est votre droit, n’achetez pas, ne le lisez pas, de toutes façons ce tirage limité sera vite épuisé,. Mais n’en dégoutez pas les autres! Je me précipite chez un bon libraire dés ce samedi!

    • Captain Kérosène dit :

      Vous déniez le droit de Patydoc à exprimer son point de vue, tout en lui reconnaissant « le droit » d’en avoir un. Bravo pour ce paradoxe que l’on rencontre souvent chez les internautes qui réclament la tolérance pour eux, mais se refusent à l’appliquer à ceux dont l’opinion est discordante. On pourrait résumer par : « Si vous n’êtes pas d’accord avec moi, fermez-là et allez voir ailleurs ». Croire qu’un message ou un avis va « dégoûter les autres », c’est accorder à ses autres bien peu d’intelligence. C’est ce conformisme du nombre qui me fait fuir les forums.
      Cher Patydoc, continuez de dire ce que vous pensez sans vous soucier de la police du politiquement correct.

      • SERIAL dit :

        Captain Kérosène, m’enlève les mots de la bouche… et bonne journée Patydoc.

        • PATYDOC dit :

          Bel étalage de grande tolérance !!!! De plus, ce n’est pas faire injure à BDZoom que de dire que nous sommes ici entre nous, il n’y a pas d’implications financières..

  7. Henri Khanan dit :

    « Laid, bulles mal tracées, lettrage disgracieux ». La voila la belle argumentation de Patydoc sur ce Tif et Tondu audacieux , éloigné des planches de Will ou Sikorski.
    Blutch a été Grand prix à Angoulême, il me semble que son talent n’est pas à remettre en cause. Et j’apprécie qu’il garde son style personnel pour animer les aventures de personnages créés il y a quatre-vingt.

  8. La plume au poil dit :

    Une couverture du 1 sublime.
    Des planches en revanche à l’aspect lourdingue(sans que ça est l’air voulu par le scénario,vu ce qu’elles racontent)avant tout par manque d’espace entre les cases, très chargées en traits,épaisseurs(il y a un réel manque de gestion de la profondeur des plans avec des lignes de même calibre pour les éléments proches ou éloignés) et masses.Du noir et blanc,très grisé,qui manque globalement de….blanc,donc d’air.
    La BD n’est pas qu’une suite d’illustrations,aussi magnifiques soient-elles.

    • Fab dit :

      Où voyez-vous donc le manque de blanc? Pour chaque planche il constitue plus du tiers de la composition globale.
      Et puis allez dire à Blutch que la bd n’est pas qu’une suite d’illustrations, il sera ravi d’avoir appris quelque chose et vous remerciera pour la leçon!

      • Plume au poil dit :

        Il manque du blanc ,donc de l’espace,entre les cases,c’est criant.La stratégie de composition – qui induit l’expérience de lecture,ici une sensation d’étranglement par manque de respiration,globalement, dans les planches,non voulue par ce qui est raconté – n’est pas une question de quantité mais de placement.
        On appelle ça le gris optique,jeu de contrastes qui est censé être l’essence même de l’art de la BD,en principe.Il y a aussi la stratégie dite du « damier ».

        Un bon test:regardez les planches en question,même en version agrandies et plissez les yeux pour réduire les effets du contraste,résultat:c’est de la bouillie,illisible,une erreur majeure.Et pas seulement dans le domaine du noir et blanc.Les coloristes numériques actuels,qui travaillent sur écrans donc sur une image éclairée,servent trop souvent des planches trop sombres quand elles sont imprimées,ou qui scintillent trop,saturées de dégradés.Plaie qu’un dessinateur comme Alan Davis déplore à chaque occasion,pour ce qu’il considère comme un sabordage de la narration,par des « incompétent du domaine narratif » dixit.

        Si vous voulez une leçon à ce sujet regardez le remarquable travail du légendaire auteur chinois He Youzhi,par exemple,le regretté Michel Plessix qui n’a jamais confondu détails et remplissage disait y avoir appris beaucoup.Apprendre des autres n’est pas une tare,vous savez.

        Ces planches de Blutch sont aussi pleines de tangentes,autre erreur normalement à éviter.Alors je le répète:la BD n’est pas qu’une suite d’illustrations,aussi magnifiques soient-elles.

  9. Henri Khanan dit :

    Edition limitée à 2600 exemplaires, avec jaquette, et six pages du roman que dédicacent Tif et Tondu, L’antiquaire sauvage, en fait écrit pâr Robber et illustré par Blutch!
    On aime ou on n’aime pas! J’aime bien Blutch, mais aussi Tif et Tondu (surtout ceux de Rosy et Tillieux, mis en images par Will). Donc je suis doublement content!

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