L’Épatant d’avant-guerre (première série 1908-1937) : première partie

Première partie d’un long article de Michel Denni sur le magazine L’Épatant publié, à l’origine (sans les illustrations), dans la revue spécialisée Le Collectionneur de bandes dessinées, du n° 101 daté du printemps 2004 au n° 104 daté du printemps 2005. On y parle de Louis Forton, Albert Lanmour, Thomen, André Vallet, Marcel Arnac, E. Nicolson, Harry Gonel… Des dessinateurs bien oubliés aujourd’hui…

En ce début du XXe siècle, contrairement à La Jeunesse illustrée et aux Belles Images des éditions Arthème Fayard ou à La Semaine de Suzette de Gautier-Languereau qui peuplent les rêves des enfants sages de la bourgeoisie, la maison Offenstadt (1) choisit d’œuvrer en direction des classes populaires avec L’Illustré (1904) devenu Le Petit Illustré (1906), L’Épatant (1908), L’Intrépide (1910) et le Le Cri-Cri (1911).

Tous à prix modique (5 centimes, jusqu’en 1917) pour 10 à 16 pages (dont le quart en couleurs) et de format maniable pour des mains enfantines (environ 20 x 30 cm), ces hebdomadaires vont propager les histoires en images : une révolution dans la lecture qui permet au jeune lecteur de pressentir l’intrigue du récit grâce à la succession des vignettes, malgré l’omniprésence du texte.

            De tous ces périodiques, L’Épatant est le plus apprécié, grâce notamment à la publication des « Pieds nickelés », mais aussi par ses couvertures en couleurs très attractives, par son ton gouailleur et argotique, par l’apologie systématique de l’esprit « loustic », et l’utilisation du comique troupier. Cet humour, à la limite parfois de la vulgarité, séduit les lecteurs des milieux populaires, spectateurs par ailleurs des premiers films burlesques.

D’autant que, comme ses confrères, L’Épatant se révèle aussi très distractif par ses nouvelles, ses jeux, rébus et devinettes qui accompagnent les romans à suivre, sans oublier de suggestives publicités pour les farces et attrapes : encrier renversé, feu d’artifice sans danger ou épingle de cravate lumineuse.

            Le savoir-faire des Offenstadt se concrétise aussi dans la composition très moderne du journal : un tiers de bandes dessinées, un tiers de nouvelles et de romans à suivre et un dernier tiers de rubriques diverses. Parmi ces dernières, un étalage de publicité qui ne manque pas d’étonner, plus d’un siècle plus tard, pour un journal destiné à la famille, mais lu surtout par des enfants.

Dans le n° 11 du 18/6/1908, par exemple, L’Épatant propose à la vente une carabine à air comprimé avec un crédit de 17 fr 50, un appareil photo l’Excelsior (15 fr à la commande, le reste en 10 mois à raison de 3 fr par mois), une superbe montre (1 sou par jour sur 10 mois de crédit), des machines à écrire pour enfants, etc.

On pense aussi à la santé des familles avec l’Urodonal qui dissout l’acide urique. Jubol qui rééduque l’intestin, tandis que le fortifiant Globéol est recommandé contre l’anémie, la tuberculose, la neurasthénie et le retour d’âge.

Du comique troupier à la Une

            La seule bande à suivre du premier numéro de L’Épatant relève du comique troupier.

Il s’agit des « Années de service de Théodore Tiroflan », un infirmier militaire dont le visage épanoui remplit la première planche en couleurs du numéro.

L’auteur en est Albert Lanmour (1887-1946), spécialiste des caricatures à grosses têtes : un genre très prisé à l’époque par Caran d’Ache, Tybalt ou Raymond Tournon.

Lanmour, de son vrai nom Albert Mourlan, s’est fait connaître dans American Illustré (1907) et évoluera plus tard, très à son aise, dans La Vie de garnison (1914-1919).

            Sur les quatre pages couleurs de ce n° 1, trois (la première et les deux centrales) sont réservées à Tiroflant, la quatrième et dernière à une histoire complète en une planche : « Tom est gelé », bizarrement signée Samivel (2).

            Les autres pages, donc en noir et blanc, sont occupées par des récits complets comiques d’environ une planche chacun : « Les Œufs pleins de Louis » par B. Hall (André B. Hall), « L’Hypnotiseur »  de A. Zim et « Les Fortes Émotions de Bacchus Tordboyaux » de Marcel Arnac, auteur célèbre et talentueux sur lequel nous reviendrons au cours de cette étude.

Moins connu, André B. Hall dessinera dans L’Épatant uniquement des récits complets sur un numéro.

C’est d’ailleurs un illustrateur, plutôt qu’un bédéiste qui a débuté dans Le Pêle-Mêle en 1897, collaboré à L’Illustré national (1900-1910), La Vie amusante (1903).

On le retrouvera chez les Offenstadt dans La Vie de garnison (1910-1919), L’Inédit (1912-1914), Pages de Gloire (1918), etc.

Le reste des seize pages comprend un roman à suivre (« Les Chercheurs d’ivoire », voir la liste ci-jointe des titres parus dans L’Épatant), deux nouvelles (« L’Express de 10 h 20 » et « Le Chien du cousin Léonidas »), des conseils pratiques (dont « La Causerie du docteur »), des anecdotes, énigmes et rébus…

Ainsi que des publicités pour une superbe montre remontoir, une jumelle portefeuille, un appareil photographique, des broches et des bagues à régler par mandat à M. Offenstadt,

            À partir du second numéro, les premières pages présentent des bandes de comiques troupiers complètes sur un numéro : genre qui va se révéler incontournable durant la première année. Il est vrai que les Offenstadt, éditeurs de La Vie en culotte rouge depuis 1904, sont passés maîtres dans la gauloiserie militaire particulièrement appréciée des classes populaires : bleus subissant les blagues des anciens, sous officiers bornés, ivrognes et autoritaires à contretemps, officiers obnubilés par la discipline, etc. ; le tout teinté d’un antimilitariste rigolard.

            Toutes les couvertures pendant la première année y feront d’ailleurs référence, jusqu’au n° 21 (hormis celle du n° 9 réservée aux « Pieds nickelés »). Certaines sont souvent signées Thomen (1876-1950) — « Une coupe de cheveux » (n° 2), « Le Cercle du soldat » (n° 6)… —, auteur que le magazine spécialisé Le Collectionneur de bandes dessinées a longuement évoqué dans son n° 92.

Futur créateur des « Aventures acrobatiques de Charlot » dans Le Cri-Cri à partir de 1921 (voir Charlot a cent ans !), il agrémente de son humour gentiment loufoque, depuis déjà une bonne décennie quantité de revues, dont La Plume (1899), Le Frou-Frou (1901), L’Illustré national (1901), L’Illustré (1904) devenu Le Petit Illustré (1906), American illustré (1907), etc.

Arrivée fracassante des Pieds nickelés en voiture décapotable

            C’est toutefois l’arrivée fracassante des « Pieds nickelés », au n° 9 du 4 avril 1908, qui va contribuer au succès de L’Épatant. En première page en couleurs, avec l’exclamation « Nous voilà ! ! ! », ils crèvent la planche.

Ribouldingue au volant d’une voiture décapotable, avec à sa droite Croquignol et sur le siège arrière Filochard, tous deux saluant. Sous la signature de Louis Forton, en bas de planche, on peut lire : « Si vous voulez connaître le commencement de nos exploits, tournez la page, vous vous amuserez pour un sou ! » (3)

            Et, effectivement en page 2, mais en noir et blanc, puis en page 16 en couleurs, les exploits du trio commencent. Ils vont s’installer en double page centrale à partir du n° 17 et pour vingt-sept années sous le crayon de Louis Forton (1879-1934).

Les débuts des « Pieds nickelés » par Louis Forton.

Ce dernier, évoqué à de multiples reprises dans Le Collectionneur de bandes dessinées (4), a débuté chez les Offenstadt dans L’Illustré en juillet 1904 avec « Le Sire de Ciremolle ». On le retrouve la même année dans La Jeunesse moderne, L’Illustré national et Le Jeudi de la jeunesse. En 1907, dans le superbe American illustré édité par la Librairie moderne, il publie des bandes à suivre sous des pseudonymes hilarants : W. Paddock, Tom Hatt… Les titres de ses personnages ne le sont pas moins : Séraphin Laricot, Isidore Mac Aron, Anatole Fricotard…

            Tristan Bernard avait écrit en 1895 une pièce de théâtre intitulée « Les Pieds nickelés ». C’est cette appellation que les Offenstadt adoptent plutôt que « Les Pieds sales » que proposait Forton (5) : voir aussi Les Pieds nickelés ont 100 ans !. Les trois mauvais garçons qui démarrent leurs aventures au n° 9 de L’Épatant ressemblent, pour Croquignol et Filochard, à des membres du personnel d’un cercle hippique fréquenté par Forton. Pour Ribouldingue, il s’est inspiré d’un clochard parisien nommé Flambard, mais le créateur des « Pieds nickelés » assurait parfois qu’il s’agissait des caricatures de ses employeurs : Maurice, Nathan et Georges Offenstadt.

Ce premier épisode, qui va durer jusqu’au n° 31, montre nos trois lascars souvent complètement ivres, évoluant alternativement d’une auberge à la prison, échappant toujours à la maréchaussée grâce à des déguisements des plus saugrenus (dont Croquignol habillé en femme), avant de dévaliser une banque, puis passant grimés sous le nez de la police pour s’embarquer vers l’Amérique.

            Un naufrage les fera échouer sur la côte africaine où Croquignol deviendra roi d’une tribu sauvage et ses deux acolytes Premiers ministres. Puis, « Les Pieds nickelés » disparaîtront pour quelques mois du journal, phénomène qui se reproduira souvent (voir le tableau synoptique), Forton ne travaillant que le matin et passant ses après-midi sur les champs de courses.

            Au départ, il écrivait seul les scénarios, mais les Offenstadt, inquiets de la lenteur des livraisons, lui adjoignirent plusieurs auteurs maisons : Jo Valle, Pierre Desclaux, Boisyvon… et organisèrent, une fois par mois, des déjeuners dans un bon restaurant où s’élaboraient en de joyeuses discussions les aventures à venir de nos trois héros. Ils vont réapparaître au n° 53 en avril 1909, mais entre-temps quatre autres bandes ont vu le jour : « Anastase Grovert artiste peintre », « Fridolin la forte tête », « Le Tour du monde de deux Mathurins » et « Les Mémoires d’un décapité vivant » respectivement dessinées par Dandurand, André Vallet, Nicolson et Piwitt.

L'une des histoires en images illustrées par Dandurand.

Le réalisme débonnaire de Nicolson

            Peintre « pointillo-symboliste » (sic), Athanase Grosvert vit dans une mansarde du haut Montmartre, en compagnie de deux autres bohèmes : Benjamin Diapason musicien et Jean Bonnet poète élégiaque.

Honnêtement dessiné, ce trio évolue souvent en 16e page couleurs dans des aventures humoristiques bourrées de poncifs sur les artistes, tels que les voit le brave populo que l’on imagine riant à gorge déployée des avatars subis par nos trois bohèmes, notamment quand il s’agit de payer le terme.

L’auteur, Dandurand, a débuté dans Nos caricatures en 1900. On le retrouve dans Le Bon Vivant l’année suivante et, entre autres, dans Polichinelle (1901-1908), Mon Dimanche (1905-1906), American illustré (1907). On perd sa trace après 1913 et il n’est pas impossible qu’il ait disparu lors du premier conflit mondial.

            Fridolin la forte tête, la première bande réaliste de L’Épatant, conte l’histoire « émouvante et véridique » (sic) d’un évadé. La bande est d’André Vallet que nous avons déjà évoqué dans notre étude sur Fillette (Fillette avant-guerre : 1909-1942 [première partie] et Fillette avant-guerre : 1909-1942 [deuxième partie]) comme créateur de « L’Espiègle Lili » en octobre 1909, auteur d’un certain talent sur lequel, malheureusement, on ne sait pratiquement rien aujourd’hui.

           « Le Tour du monde de deux Mathurins » est dessiné par E. Nicolson en doubles pages en couleurs à partir du n° 36. Ce graphiste de talent a commencé au Pêle-Mêle en 1897 et travaillé dans de multiples journaux satiriques : Nos caricatures (1899), Le Charivari (1900), etc. ou dans des magazines destinés à la jeunesse : Le Petit Journal illustré de la jeunesse (1904), American illustré (1907). Il se fera remarquer plus tard dans La Vie de garnison (1909), L’Intrépide (1911), La Croix d’honneur (1915), Le Petit Illustré (1930-1934), Fillette dès le premier numéro en 1909 par une superbe dernière page couleurs et, plus tard, avec « Les Aventures du Chien Brownie » sur un texte de Jean d’Agraives (1926-1927).

L'une des histoires en images illustrées par E. Nicholson.

C’est, avec Marcel Arnac et Forton, l’un des piliers des débuts de L’Épatant dont il illustre de nombreuses couvertures. Sans déformation outrancière (contrairement aux autres dessinateurs Offenstadt), avec une absence totale de truculence et encore moins de grossièreté dans le trait, il parvient à dépeindre des situations humoristiques avec un réalisme débonnaire qui force l’admiration. On le retrouvera en 1909-1910 signant « Les Aventures d’un gagnant du gros lot », amusante bande en couleurs qui prendra la place des « Pieds nickelés » en pages centrales à partir du n° 82, puis deux autres voyages humoristiques et maritimes : « Les Aventures mirobolantes de Claudius et Tétonbec au pôle Nord » (1911) suivies de « Claudius et Tétonbec capitaines » (1913-1915).

Devenu chef de service à la S.P.E., Nicolson est probablement décédé en 1939 (6).

            Troisième bande parue avant le retour des « Pieds nickelés » : « Les Mémoires secrètes d’un décapité vivant », avec une superbe première page d’introduction au n° 38. Elle est l’œuvre de Piwitt, auteur humoriste que nous avons évoqué lui aussi dans notre étude sur Fillette où il signe Dam.

            Il a débuté dans La Rigolade et Le Frou-Frou en 1902. Après une brève carrière chez les Offenstadt où il travaillera dans La Vie de garnison (1909-1910) et L’Inédit (1913), il disparaîtra probablement lui aussi pendant le premier conflit mondial.

L'une des histoires en images illustrées par Piwitt.

D’autres signatures, souvent énigmatiques ou éphémères, apparaissent toutefois à la Une ou au bas des nombreuses courtes histoires en images des cinquante premiers numéros L’Épatant : c’est le cas de celles de Danduzandy, Jean d’Aurian, Maurice Watt, Bigoudis, Piccolo… ou encore de celle de Rose Candide qui signe aussi E. Tap. L’ayant d‘abord identifié comme l’un des pseudonymes du peintre Edmond Tapissier, le passionné Georges Jouet, notaire à Caen de son état, a finalement découvert il y a peu, qu’il s’agit de pseudonymes d’un certain Émile Tap (1876-1940), lequel aurait été greffier de la Commune libre de Montmartre. Sous la signature d’E. Tap ou d’Émile Tap, il a réalisé de nombreux dessins humoristiques ou politiques dans des revues comme Le Petit Illustré amusant, Le Pêle-Mêle, Le Populaire illustré ou Le Gaulois, et c’est sous le nom de Rose Candide qu’il crée graphiquement « Sam et Sap : les aventures surprenantes d’un petit nègre et de son singe », dans St. Nicolas, en 1908 : une bande dessinée qui fut longtemps considérée comme la première à utiliser la technique du phylactère, avant que « Fifi Céleri et son chien Quiqui » (publié, en 1904, dans L’Illustré national et dans ses nombreuses déclinaisons régionales) ne lui ravisse cette prééminence ; voir Les grands auteurs de la bande dessinée européenne, deuxième chapitre. Avant l’avènement des bulles : les récits pour les enfants.

L'une des histoires en images illustrées par E. Tap/Rose Candide.

Les Pieds nickelés motorisés, précurseurs de la bande à Bonnot

            Le 8 avril 1909, après quatre mois d’absence, les Pieds nickelés reviennent au n° 53 de L’Épatant.

            Ils sont toujours en Afrique qu’ils vont quitter très rapidement après avoir dépouillé des indigènes, accompagnés de la jeune Manounou, bonne à tout faire de l’ex-roi Croquignol. De retour à Paris, c’est finalement Ribouldingue qui épouse Manounou. Après une noce bien arrosée (n° 54), le trio devenu quatuor part sur les routes de France dans un théâtre forain où Manounou interprète Blanche de Pastille dans Les Chevaliers du Poignard, affublée d’une perruque blonde.

De séjours en prison en évasions rocambolesques, après avoir escroqué le Cosmopolitan-Hôtel, les Pieds nickelés se retrouvent à Galet sur plage avant de s’enfuir vers l’Angleterre (n° 63) où ils retrouvent Manounou joueuse de tam-tam. Là, se faisant passer pour des amiraux français (n° 66), ils sont reçus par le roi Édouard VII, avant de rafler plusieurs bijoux de la couronne (n° 68).

            Alors qu’apparaît le premier détective à leurs trousses, Tom Billington (n° 69), ils s’embarquent pour un long voyage maritime, deviennent chercheurs d’or et creusent un tunnel qui les mène dans le métro parisien (n° 74) en une superbe ellipse scénaristique dont Forton a le secret. Après avoir organisé des braquages en automobile trois ans avant la bande à Bonnot, ils se réfugient dans des toilettes publiques d’où ils sont délogés à coup de canon (n° 77) par le commissaire Lépine, avant de s’enfuir finalement en ballon en abandonnant la pauvre Manounou qui s’écroule dans les bras d’un agent (n° 82). Ils vont à nouveau disparaître pendant plusieurs mois.

            Il s’agit là d’un « comique de destruction », note avec pertinence Francis Lacassin dans son ouvrage « Pour un neuvième art, la bande dessinée », qui joue sur de nombreux registres en mêlant le conformisme le plus vulgaire à des audaces étonnantes aussi bien dans les scénarios que dans les dessins avec « son argot, ses modes baroques, ses veuves abusives, son triple fléau : les corps au pied, les hémorroïdes, la migraine, ses passions folles, son patriotisme pieux qui voisinent avec un humour scatologique et noir. » (7)

            Ce comique libertaire est par ailleurs accompagné d’innovations techniques. Par exemple, Forton est l’un des premiers en France, profitant du succès des « Pieds nickelés », à imposer à des éditeurs hostiles des phylactères qu’il utilise pour ses effets comiques : interjections, cris, onomatopées, symboles graphiques, etc. Et il possède au plus haut degré le sens de l’écriture cinématographique : gros plan, travelling, champ contre — champ conférant ainsi à ses intrigues un dynamisme inégalé à l’époque.

De Marius Cafouillis en Trouille détective

            Entre-temps, d’autres dessinateurs font leur entrée dans L’Épatant.

            Harry Gonel, d’abord, en septembre 1909, avec « Les Mirifiques Aventures de Marius Cafouillis de Marseille » en dernière page couleurs. Il travaille parallèlement dans Le Pêle-Mêle depuis 1907 et restera fidèle aux Offenstadt en œuvrant plus tard dans La Vie de garnison (1910), L’Intrépide (1911), L’Inédit (1914), La Jeune France, etc.

            André Buguet, ensuite, qui débute lui aussi dans L’Épatant en septembre 1909 avec « Les Naufragés de l’île aux oiseaux » : une bande, réaliste pour une fois, maritime et coloniale. Il travaillera aussi parallèlement à Fillette, à partir de 1910. C’est un artiste protéiforme, aussi à l’aise dans le fantastique imprégné du style art nouveau que dans le réalisme mélodramatique ou l’humour gaulois.

            Autre graphiste à entrer à L’Épatant avant le retour des « Pieds nickelés » : Pol Petit. Venu du Pêle-Mêle (1908), il a collaboré à Polichinelle (1909), et réalise ici « Les Aventures extraordinaires du Chass’d’Af Vadeboncoeurau Maroc » : sorte de comique troupier colonial qui va ne durer que onze numéros. Puis, Pol Petit passera à La Vie de garnison (1910-1919), La Vie en culotte rouge (1912), Le Régiment (1916), etc.

            N’oublions pas, enfin, Marcel Arnac (1886-1931) qui a déjà évoqué plusieurs fois dans le Le Collectionneur de bandes dessinées (8). Dessinateur humoriste et satirique, affichiste et écrivain, il signe dans L’Épatant un passable « Pouf et Canary se disputent le pôle Nord » dès avril 1910, puis à partir de 1912 « Les Désopilantes Aventures de Trouille détective » sur scénario de Jo Valle, en 1914 « La Vie et les aventures de Guenille (biffin) et Pattefolle (mendigot) » et, en 1915, « Les Exploits sportifs et tordants d’Isidore Flapi, athlète complet » : trois bandes hilarantes où son style s’affirme et qui auront droit, chacune, à une édition en album chez Offenstadt en 1918.

Les Pieds nickelés au pôle Nord, ministres, puis dans les Balkans

            Alors que dans le n° 112 du 26 mai 1910 est encarté le premier n° de L’Intrépide, vendu 5 centimes comme L’Épatant, mais essentiellement spécialisé dans l’aventure, le 4 août suivant, on assiste à un second retour des « Pieds nickelés », au n° 122. Ils sont cette fois sur le continent arctique où ils vont rencontrer l’Américain Peary et l’Anglais Cook qui réclament tous deux la paternité de la découverte du pôle Nord. Notre trio, arrivé bon premier, a déjà planté le drapeau français et va escroquer tour à tour les deux explorateurs en faisant mine de leur vendre la priorité de la découverte du pôle. Ils seront reçus par le roi du Danemark (n° 123), puis par le président Armand Fallières (n° 124) qui leur remettra une coupe en or massif laquelle se révélera être du zinc étamé.

            On remarque le goût de Forton à insérer les aventures de ses personnages dans l’actualité. Ici la découverte du pôle Nord, plus tard la traversée de l’Atlantique par Blériot, et son penchant à leur faire côtoyer les grands de ce monde : le roi d’Angleterre ou du Danemark, le président de la République française, le Kaiser Guillaume II ou l’empereur d’Autriche François-Joseph.

Cela lui permet de se livrer à des caricatures contestataires fort surprenantes dans un journal destiné à la famille. Les Pieds nickelés vont continuer à filouter ainsi jusqu’au n° 281 d’août 1913.

Après différents vols commis dans des hôtels et dans des trains, habillés de costumes dérobés à des Anglais, Croquignol étant travesti en femme (n° 134 à 137), ils se retrouvent à Marseille d’où ils s’embarquent pour Alexandrie, via Tunis.

Après avoir galopé à dos d’ânes et de chameaux entre les pyramides (splendide couverture du n° 138), ils organisent une fausse chasse au lion dans le désert (n° 140), volent les chameaux d’un riche Américain et quittent l’Afrique pour les Indes (n° 143).

Devenus fakirs, ils y restent le temps de détrousser un radjah et partent en Russie pour l’Astrakan (n° 148) où on les retrouve policiers voyous dans des aventures exotiques qui captivent les enfants dont les parents se passionnent alors pour Le Journal des voyages.

            Ils passent aussi par Berlin où ils vendent un avion miniature à Guillaume II (n° 152), en Suisse où ils sont guides de montagne (n° 153), en Italie où ils deviennent bandits calabrais (n° 154), etc. Pris pour des insoumis à leur retour en France (n° 167), ils sont obligés d’accomplir une période militaire : ce qui donne l’occasion à Forton de se livrer au comique troupier le plus débridé, avant de lancer son trio dans la politique.

Ils deviennent alors députés (n° 178), Croquignol est même élu président de l’Assemblée nationale, puis ministre de l’Intérieur, donc chef de la police (n° 193). Mettant en place de nouveaux impôts sur les veufs, les divorcés, les chauves, les décorés, etc., ils se rendent vite impopulaires et tentent de se maintenir au pouvoir en fomentant un coup d’État.

            Ils destituent le président Fallières à qui ils offrent en compensation la gérance d’un bistrot avant de s’enfuir devant la révolution qui gronde (n° 196).

À partir du n° 198, nos trois larrons abandonnent la double page centrale de L’Épatant pour la dernière en couleurs, jusqu’au n° 250, dans des aventures sans grands reliefs avec des larcins de seconde zone, mais qui leur vaudra néanmoins l’arrivée du plus fameux limier lancé à leurs trousses à savoir le célèbre Zigouillot auquel Forton réservera de nombreuses couvertures de L’Épatant.

            En mai 1913, les Pieds nickelés décident de se rendre dans les Balkans où la guerre vient d’éclater (n° 267). Ils commencent à livrer au roi de Monténégro des fusils de bazar, puis à un major serbe un lot de cinquante chevaux de bois.

Devenus correspondants de guerre, ils reçoivent une pluie d’obus (superbe couverture du n° 271) avant de passer chez les Turcs et développer une conception pacifiste de la guerre en réglant le sort des batailles à l’écarté (n° 275) ou à la lutte romaine.

Ribouldingue, promu général, se marie à la belle Aïcha au visage voilé, laquelle révèle sa laideur en couverture du n° 280. Les Pieds nickelés tentent alors de dérober cent millions aux Turcs, avant de se retrouver à Marseille sans le sou au n° 281 d’août 1913.

            Nouvelle interruption de leurs aventures qui, bien que marquées « à suivre », ne reprendront que cinq mois plus tard en janvier 1914 au n° 302.

L'une des histoires en images illustrées par Pol Petit.

(À suivre)

L'une des histoires en images illustrées par André Buguet.

Michel DENNI

Mise en pages et mise à jour du texte : Gilles Ratier

(1) Voir un bref historique des éditions Offenstadt dans notre étude sur le journal Fillette, in Le Collectionneur de bandes dessinées n° 93 (printemps 2001), page 20.

(2) Il ne s’agit évidemment pas de l’illustrateur bien connu né en 1907 et décédé en 1992.

(3) La sortie des « Pieds nickelés », le 4 juin 1908, a été annoncée quelques jours plus tôt : le 31 mai, dans le n° 210 du Petit Illustré avec reproduction de la première planche à paraître. Or on constate que le texte accompagnant les vignettes a été sensiblement raccourci au cours de l’impression dans L’Épatant.

(4) voir notamment le Le Collectionneur de bandes dessinées n° 35 (novembre-décembre 1982) page 17 à 22, Le Club des Pieds nickelés spécial Louis Forton n° 4 (décembre 1995) et n° 8 (janvier 1998).

(5) Les Offenstadt versèrent mille francs à Tristan Bernard afin d’obtenir le droit pour Forton d’utiliser l’appellation Pieds nickelés.

(6) Voir Michel Denni, « Fillette 1909-1942 », in Le Collectionneur de bandes dessinées n° 93 page 20 et Le Collectionneur de bandes dessinées n° 94 page 31, ainsi que Jean Monniot, « Nicolson » (malencontreusement orthographié Nicholson), in Le Chercheur de publications d’autrefois n° 3 (mars-avril 1972).

(7) Voir Francis Lacassin, « Pour un neuvième art, la bande dessinée », éditions Slatkine 1982, page 17.

(8) Voir Michel Denni, « Fillette 1909-1942 », in Le Collectionneur de bandes dessinées n° 94 page 31 et « Saviez-vous que ? », in Le Collectionneur de bandes dessinées n° 99 page 45.

Merci au site http://www.bd-nostalgie.org où nous avons trouvé quelques couvertures de L’Épatant qui nous ont permis d’illustrer dignement certains passages de cet article.

À la mémoire de Jean Leclercq de Désiré

et de Marcel Lagneau du Chercheur de publications d’autrefois

L'une des histoires en images illustrées par Harry Gonel.

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