Les Pieds Nickelés ont 100 ans !

C’est ce que nous rappelle le septième et monumental volume du « Meilleur des Pieds Nickelés », un « best of » de cette populaire série créée le 4 juin 1908 dans le n°9 de L’Epatant, périodique au ton gouailleur édité par les frères Offenstadt : même si une prépublication de la première planche, pour annoncer l’arrivée triomphante de ces burlesques individus peu recommandables, paraît, avec un texte accompagnant les vignettes sensiblement plus long, quelques jours auparavant (c’est-à-dire le 31 mai 1908), dans Le Petit Illustré, autre organe de presse de la famille Offenstadt.

Si les six précédents opus de la collection « Le meilleur des Pieds Nickelés », publiée chez Vents d’Ouest, n’étaient que des compilations (reprenant divers récits choisis parmi les 32 albums de l’intégrale de ces sympathiques malfaiteurs dessinés par René Pellos, lesquels étaient déjà au catalogue de la filiale du Groupe Glénat*), cet ouvrage de 576 pages permet surtout de redécouvrir la version d’origine. En effet, il y avait belle lurette que plus aucune des rares rééditions des aventures de ces joyeux escrocs mis en images par le trait caricatural, simple et efficace, de Louis Forton (qui en dessina près de 2000 planches jusqu’à son décès inopiné, à la suite d’une opération subie à l’âge de 54 ans, en 1934) n’était disponible en librairie.

Voici donc, enfin, la possibilité de se pencher, à nouveau, sur les prémices de cette bande anarchisante et très irrévérencieuse, où l’argot était monnaie courante : surtout dans ces premières mésaventures narrées dans des cases surmontant un texte assez cossu, agrémenté de quelques bulles novatrices pour l’époque (Forton devra même imposer, à ses éditeurs carrément hostiles à cette forme narrative, ces phylactères qu’il utilisait surtout pour des effets comiques comme les interjections, les cris ou les onomatopées), et où le comique de situation, ou le « comique de destruction » comme le signalait avec pertinence Francis Lacassin dans son ouvrage « Pour un neuvième art, la bande dessinée », était souvent de mise.

Après avoir envoyé ses héros sur le front en Allemagne et après avoir vu l’un de ses récits tripatouillé par ses éditeurs et retouché par le dessinateur Louis Tybalt en 1918 (ce dernier réalisa deux planches pour raccorder l’histoire en cours à d’anciennes pages restées dans les tiroirs à la fin de la Première guerre mondiale), Louis Forton va interrompre momentanément les tribulations dépaysantes des « Pieds Nickelés » : alors qu’il les avait déjà menés de l’Arctique aux Balkans, en passant par l’Afrique du Nord et la Russie. Il ne reprendra la destinée de nos professionnels de la filouterie, du vol et du cambriolage, qu’en mai 1921, se contentant désormais de livrer des dessins, tracés simplement au crayon, qu’une secrétaire particulière repassait à l’encre.

Cela correspond également au moment où l’esprit libertaire de Forton se retrouve en panne d’inspiration, ne se sentant plus à même d’écrire les nouveaux scénarios qui devaient transporter Croquignol, Ribouldingue et Filochard en Amérique. Ils seront donc confiés principalement, jusqu’en avril 1924, à un certain Pierre Desclaux, homme-orchestre des Offenstadt qui écrivait sous divers pseudonymes (dont ceux de Pierre Barbance, Jean Frick, Georges Jardin, Tommy ou Sylvio Pelliculo) et qui en profite pour doubler le volume des textes sous les images, rendant ceux-ci pléthoriques et, le plus souvent, assez ennuyeux à lire.

La série s’interrompt alors à nouveau pour ne réapparaître que trois ans plus tard, toujours dans L’Epatant : ce magazine illustré étant alors au plus fort de sa popularité (200 000 exemplaires par semaine). Si on en croit les souvenirs de George Fronval (prolifique scénariste de la S.P.E., de la S.A.E.T.L. et des éditions Del Duca), pour les scénarios des « Pieds Nickelés », les Offenstadt firent aussi appel, en plus de Pierre Desclaux, à quelques autres auteurs maison comme Jo Valle ou Boisyvon, organisant, une fois par mois, des déjeuners dans un très bon restaurant parisien : c’est ainsi que s’élaborèrent, en de joyeuses discussions entre le saumon et le cuissot de chevreuil, les aventures à venir de nos trois héros, lesquelles vont coller encore plus près à l’actualité, avec des dialogues plus vifs et d’un meilleur niveau, devenant, pour le coup, un véritable miroir de la société du début du XXème siècle. Ainsi, toutes les grandes affaires des années 1927 à 1934 y sont abordées, sans aucune censure puisqu’on y parle aussi bien de l’exploitation dans les colonies, que de la prohibition, de la torture ou de la peine de mort : les « Pieds Nickelés », qui sont farouchement contre, remplaceront un condamné par un mannequin au moment de son exécution capitale en place publique. Notre trio se substituera aussi, lors de leur dernière aventure illustrée par ce pionnier du 9ème art, à trois juges de la cour d’assises pour faire acquitter deux bandits corses et condamner les gendarmes qui les gardaient, exploitant ensuite, à leur compte, le Crédit municipal d’Ajaccio : certainement une allusion au scandale lié, à l’époque, à l’affaire Stavisky…

Cependant, la disparition prématurée de Forton posa d’importants problèmes à ses éditeurs, pour lesquels il constituait une mine d’or (n’oublions pas qu’outre « Les Pieds Nickelés », il était aussi le créateur, depuis 1924, dans Le Petit Illustré, d’une autre vedette de ce que l’on appelait encore les « histoires illustrées » : « Bibi Fricotin »). La S.P.E. décida alors d’acheter, aux héritiers de Forton, les droits de propriété des « Pieds Nickelés » et de « Bibi Fricotin », avec le droit de poursuivre la publication de ces titres, le tout pour la modique somme de 25 000 francs. C’est ainsi que nos escrocs préférés continuèrent leurs aventures, sous les crayons successifs d’Aristide Perré (en 1934), d’Albert Georges Badert (en 1938), et surtout de René Pellos (en 1948), lequel, par le dynamisme de son trait, finira par asseoir définitivement leur réputation.

Mis à part un intérim de Pierre Lacroix sur trois titres, en 1953 et 1954, René Pellos dessina, en tout, 95 épisodes des « Pieds Nickelés », jusqu’en 1981 : étant né avec le début du siècle, il avait alors 81 ans !!! Les tribulations du célèbre trio version Pellos seront d’abord écrites par Robert Collard plus connu sous son pseudonyme de Lortac (alors qu’il signe ici Corrald) puis, dès la seconde aventure, par Montaubert (alias Pierre Colin). Ce juge de paix (dans le civil) devient alors le principal scénariste de la série : d’ailleurs, il continuera d’en écrire des épisodes jusqu’en 1983, même si d’autres écrivains ou journalistes comme Debois (en 1949), Lortac à nouveau (en 1962), Jacques Veissid (en 1967), Bernard Ducourant alias Duc et Jean-Pierre Moraine (en 1972), Raymond Maric (en 1973), François Cahen et Charles Ewald (en 1974), ou le professeur de lettres et spécialiste BD Jean-Paul Tibéri sous le pseudonyme de Janoti (à partir de 1975), signent aussi les textes de quelques albums.

A la mort de Montaubert, la série est reprise, du moins sur le plan du scénario, par Serge Saint-Michel (1982), par Jean-Claude Roussez (1984), par André Manguin (1985), puis encore par Tibéri (1986), alors que les successeurs de Pellos se bousculent au portillon : Jean-Louis Pesch (en 1981), Jacques Arbeau alias Jacarbo (en 1982), Jicka (en 1984), Jacques Laval (en 1987), Gen-Clo et B. Cladères (en 1988), ou encore, en 1991, le studio Cadero constitué par Thierry Capezzone (aux décors), Mike Deporter (au scénario) et Michel Rodrigue (au dessin). Des versions dues à Claude Prothée, puis à BibeurLu sur scénario de l’infatigable Maric furent aussi mises en projet, mais n’aboutirent jamais.

La publication de la série, à l’image des principaux personnages, se révèle, elle aussi, assez anarchique : que ce soit dans les revues L’Epatant, L’As, Le Journal des Pieds Nickelés, Joyeuse Lecture, Pschitt Junior, Pieds Nickelés Magazine et Trio, en strips dans la presse quotidienne régionale (Le Populaire du Centre, La République du Centre, L’Yonne Républicaine, L’Oise Matin, Le Bien Public, L’Eclair, l’édition de province du Parisien, L’Aurore, Les Dernières Nouvelles du Lundi, Oran Républicain, Le Havre…), ou dans les albums édités par les Offenstadt, la S.P.E., Ventillard, Azur, Veyrier, Bédésup, Vents d’Ouest et par Les Amis de Pellos ou Le Club des Pieds Nickelés, associations édifiées à la gloire de notre trio désormais centenaire.
Bien entendu, l’album proposé aujourd’hui par Vents d’Ouest ne contient pas d’exemples de toutes ces collaborations : seules celles de Forton et de Pellos (avec Montaubert aux scénarios) ont été retenues. Heureusement, l’érudit texte d’introduction de 26 pages signées François Coupez (membre fondateur du Club des Pieds Nickelés) fait à peu près le tour de la question ; même si, et c’est le seul petit reproche que l’on peut faire à cette belle réalisation, les épisodes présentés sont rarement replacés dans leur contexte historique et éditorial !
En tout cas, comme nous vous l’avons déjà dit au début de cet article, les six récits dus à Forton méritent à eux seuls le détour : on y retrouve, entre autres, le premier épisode de 1908, le mythique « Les Pieds Nickelés chez le Kaiser » et l’une de ses dernières prestations (« Les Pieds Nickelés ont la belle vie », reprise d’un album souple de la S.P.E. paru seulement en 1947) où l’on a la surprise de découvrir que le dessinateur vedette de L’Epatant avait fini par adopter totalement la technique du phylactère

: mais il s’agit certainement d’un remontage (avec retouches partielles) d’anciennes bandes, comme ceux qui ont été effectués par Pierre Lacroix pour l’album n°5 de la S.P.E. (en 1946) ou par Jacques Veissid sur les albums n°57 et 58 (publiés en 1965), car « Les Pieds Nickelés » version Forton ont toujours été publiés dans L’Epatant sous la forme d’une suite d’images au-dessus du texte ! C’est seulement avec Badert et surtout avec Pellos, que la narration va évoluer, et encore, pas immédiatement, car le premier récit que Pellos illustre (« Les Pieds Nickelés font fortune », sur scénario de Lortac), et qui est aussi repris dans ce 7ème volume, ne comporte que quelques rares bulles dans les deux dernières planches de cette histoire !

Gilles RATIER, avec Laurent TURPIN aux manettes

* En fait, il y a eu 35 albums de cette intégrale des titres dessinés par René Pellos : trois titres hors commerce (offerts avec l’achat de deux titres de cette reprise, en chronologie inversée, des épisodes publiés en souple par la S.P.E.) présentaient quelques inédits en albums réalisés pour Le Journal des Pieds Nickelés ou pour Trio, souvent sur des scénarios du regretté Raymond Maric.

- Pour en savoir plus sur « Les Pieds Nickelés », lire aussi l’article de Michel Denni sur bdzoom.com : http://bdzoom.com/spip.php?article2376

- Michel Denni est aussi l’auteur de passionnants articles sur L’Epatant dans les n°101 à 104 du Collectionneur de Bandes Dessinées, indispensable revue qui a également consacré des écrits aux Offenstadt et aux « Pieds Nickelés » dans ses n°35 et 78. Par contre, on peut aisément se passer du récent « Les Pieds Nickelés de Forton » dû au célèbre écrivain Jean Tulard (chez Armand Colin, en 2008) : l’éminent membre de l’Académie des Sciences Morales et Politiques, manifestement inculte dans le domaine de la bande dessinée, y accumulant les erreurs et les approximations historiques : un comble pour un historien !

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4 réponses à Les Pieds Nickelés ont 100 ans !

  1. Jean Poulain dit :

    Question posée à Mr François Coupez :
    Comment se peut-il que dans une des aventures des Pieds Nickelés de Forton (mort en 1934), sélectionnée dans l’album du centenaire, (les P.N. se débrouillent), il soit fait mention du Président Vincent Auriol (pp. 217-218)?!!!

  2. Bonjour,
    je trouve dommage que quelques erreurs viennent gâcher cet article.

    En ce qui concerne l’album « Les Pieds Nickelés ont la belle vie », que vous datez de 1947 vous déclarez « où l’on a la surprise de découvrir que le dessinateur vedette de L’Epatant avait fini par adopter totalement la technique du phylactère ».

    Tout d’abord, cet album est de 1935 et non de 1947 (la première réédition d’après-guerre). En ce qui concerne les phylactères attribués ici à Forton, il s’agit de rajouts tardifs probablement de l’ère Veissid.

    Pour ce qui concerne l’opuscule débilitant de M. Tulard, je suis en total accord avec vous et vous pourrez lire ce que j’en pense à cette adresse : http://www.bdtresor.net/index.php/module/critiques/cat/1/artid/570/bd-/-livre—les-pieds-nickeles-de-forton.html

    • Bdzoom dit :

      Cher monsieur…
      Pour la date de parution de l’album « Les Pieds Nickelés ont la belle vie », j’avais simplement fait confiance au BDM qui ne mentionne pas cette édition de 1935 que vous signalez : à moins qu’il s’agisse de « La Vie est belle » parue en 1933, toujours d’après le BDM (et non en 1935 comme vous nous le dites) ! Ensuite, je n’ai jamais déclaré que Forton avait adopté le phylactère : c’était une boutade, relisez bien mon texte ! Je m’y empressais, d’ailleurs, de rajouter : « mais il s’agit certainement d’un remontage (avec retouches partielles) d’anciennes bandes, comme ceux qui ont été effectués par Pierre Lacroix pour l’album n°5 de la S.P.E. (en 1946) ou par Jacques Veissid sur les albums n°57 et 58 (publiés en 1965), car « Les Pieds Nickelés » version Forton ont toujours été publiés dans L’Épatant sous la forme d’une suite d’images au-dessus du texte !  »
      Sont-ce seulement les quelques erreurs qui, d’après vous, viennent gâcher cet article ?
      Bien cordialement
      Gilles Ratier

  3. tioux dit :

    bonjour tous le monde

    une question n étend pas un fan des pieds nickelé, par ignorance. je ne connait pas la façon dont il ce dise bonjour
    mais je joue a un jeu ou j en ai la question
    merci pour votre reponse