Les amateurs de son œuvre le savent bien : Jacques Tardi est un boulimique de travail qui dessine matin, midi et soir. Or, « Dessins matin, midi et soir », c’est le titre d’un beau petit recueil édité par Oblique Art (structure dirigée par Pierre-Marie Jamet) qui nous propose pas moins de 160 pages rassemblant des illustrations réalisées par le créateur d’« Adèle Blanc-Sec », sélectionnées dans les nombreux carnets qu’il a noircis (voire mis en couleurs) tout au long de sa remarquable carrière d’auteur du 9e art : croquis, études de personnages… et même courtes bandes dessinées iconoclastes inédites.
Lire la suite...Marc-René Novi : une carrière contrariée… (deuxième et dernière partie)
Deuxième (et ultime) partie d’un dossier sur Marc-René Novi : un dessinateur qui aurait pu espérer égaler la carrière d’un Paul Gillon. Il demeure pourtant méconnu, ces collaborations prometteuses ayant, hélas !, été contrariées par les aléas de l’édition, mais aussi de la vie. Coup de projecteur, oh combien mérité !, sur cet oublié de l’histoire de la bande dessinée franco-belge. Pour consulter la première partie de dossier, cliquez ici : Marc-René Novi : une carrière contrariée… (première partie).
À la fin des années 1950, Marc-René Novi abandonne la presse pour adultes et revient aux journaux pour enfants.
Tout d’abord dans l’hebdomadaire Vaillant où, en 1958, il réalise deux récits complets (n° 705 et n° 714) et quelques illustrations de nouvelles.
Line, sous-titré le journal des chics filles publié par les éditions Le Lombard (et Dargaud pour la France), l’invite a réaliser des récits authentiques en trois pages aux côtés de Claude-Henri, Francey, Roger Bussemey, André Gaudelette ou encore Édouard Aidans.
Son premier récit « Une petite bonne femme d’Israël », écrit par Louis Gernay, parait dans le n° 293 (19 octobre 1960).
Une quarantaine d’autres histoires suivront jusqu’en 1963, écrits par Yves Duval, Suzy Mathis, Pierre Step, Jacques Acar…
Pour Dargaud, il crée aussi, en 1963, le journaliste Ralph Lemordant dans Pilote. C’est le héros de cinq courtes aventures publiées dans les n° 172, 181, 194, 220 et 265.
Inquiet de l’arrêt de Line, il quitte les éditions Le Lombard et Dargaud pour répondre à l’appel d’un autre grand bonhomme de la presse jeunesse : Marijac.
            Dessinateur avant-guerre à  Pierrot et Cœurs vaillants, Jacques Dumas alias Marijac (1908-1994), se lance dans la presse à la Libération avec la création du célèbre Coq hardi.
Ce premier succès lui permet de publier d’autres revues par la suite, comme Mireille ou Nano et Nanette, puis le format de poche pour filles Frimousse : ceci au sein des éditions de Châteaudun qu’il crée lui-même.
Par ailleurs, l’homme de presse ne se contente pas du succès de ses journaux, il mène de front une brillante carrière de scénariste.
C’est en illustrant ses histoires que Novi fait son entrée dans le bimensuel Frimousse avec « La Guêpe » dans le n° 142 (17 mars 1964). Sous la Restauration, Louise une jeune femme au caractère bien trempé, affronte les royalistes qui complotent contre le retour de l’Empereur. Un récit sur mesure, en 157 pages, qui permet à Novi de donner le meilleur de lui-même.
Il enchaîne, dès le n° 169 (30 mars 1965) avec « Natacha », dont l’héroïne, petite fille d’un vieux comte, lutte contre Napoléon aux côtés de l’armée tsariste, avant de croiser la route de valeureux grognards. Une première époque de 192 pages est suivie par une seconde de 118 pages, laquelle débute dans le n° 185 (9 novembre 1964).
Il abandonne la grande histoire, le temps de proposer « Commissaire « Jupons »â€‰Â». L’Héroïne est une jeune policière imaginée par Marijac qui ne vit que le temps d’une enquête expédiée en 61 pages, à partir du n° 197 (25 avril 1966).
Retour à l’aventure historique dans le n° 202 (5 juillet 1966), où démarre « L’Ange rouge de la Conciergerie ». En 94 pages, Jacques François (pseudonyme de Marijac) évoque la Révolution à travers le personnage d’Annette : fille d’un greffier à la Conciergerie qui vient en aide aux futurs guillotinés.
Dès le n° 211 (8 novembre 1966) Marijac et Novi prennent la mer pour 61 pages en compagnie d’« Anne-Marie Surcouf » : le récit d’une jeune est intrépide orpheline qui rêve de devenir corsaire.
« Le Bal du gouverneur », publié à partir du n° 225 (23 mai 1967), est une sympathique parodie de Zorro en 63 pages. Rosita nièce d’un gouverneur tyrannique vient en aide à Poncho Libertas, le justicier masqué qui le combat.
Les n° 236 et 237 (janvier et février 1968) publient « Josiane dans la tourmente », où la sympathique Josiane et un jeune étudiant en médecine sauvent une femme enceinte non loin d’une station de sports d’hiver.
Cela est suivie par le western « La Fille au fusils », où s’opposent un agent fédéral et un tueur à gages dans les n° 240 et 241 (mai-juin 1968).
Retour en Russie au temps de la Révolution russe avec « Nouchka » (n° 240 et 241) : un récit en 57 pages.
Enfin, les n° 248 et 249 (janvier et février 1969) présentent « La Chouette » : histoire située pendant la Révolution française, où la belle Jeanne de Kerladec désire venger son père victime d’un sinistre commissaire.
Au fil des pages de cet ultime récit pour Frimousse, le dessin de Novi n’est plus que l’ombre de lui-même. Victime d’une grave dépression, le dessinateur ne parvient plus à maîtriser son trait. Je me souviens que Marijac m’a montré les originaux de l’histoire suivante : impubliable selon lui. Et il avait raison !
Frimousse vivant ses derniers numéros après la vente par Marijac du journal à la SFPI (Société française de presse illustrée) de Jean Chapelle, Novi est absent des derniers numéros.
Pendant sa longue collaboration à  Frimousse, Marc Novi travaille brièvement pour d’autres journaux.
Comme Nade/Lisette, hebdomadaire publié conjointement par la Maison de la bonne presse et les éditions de Montsouris, où il signe quelques récits complets entre 1966 et 1968.
Il livre aussi trois histoires au trimestriel Lisette Magazine en 1967 et 1968.
Bref, mais marquant, passage à  Chouchou : hebdomadaire, au format géant des quotidiens de l’époque, publié à partir du 12 novembre 1964.
Édité par Daniel Filipacchi (sous l’égide de L’Union des éditions modernes), Chouchou est dirigé par Jean-Claude Forest et Rémo Forlani.
Novi y dessine, en dernière page, le spectaculaire « Viva Vivero » : une histoire inclassable d’Ado Kyrou, dont les qualités graphiques surprendront plus d’un lecteur.
Hélas, après neuf semaines, le journal cesse de paraître et Novi n’est pas retenu dans l’éphémère version en plus petit format ; pour plus de détails, voir Chouchou : un hebdo XXL !.
            Novi tente de revenir à la bande dessinée au début des années 1970, enfin remis d’une période sombre. Il abandonne les aplats noirs qui faisaient son originalité pour un style épuré, proche de la ligne claire. L’hebdomadaire Formule 1, lointain successeur de CÅ“urs vaillants, lui propose de réaliser de courtes énigmes ou histoires authentiques (scénarios de Jean-Marie Pélaprat – alias Guy Hempay -, Monique Amiel, Patrice Valli, Jacques Josselin…), de décembre 1970 à juin 1975.
 Le Journal de Mickey publie « Bonne chance professeur Flamant ! » : une série de récits complets en dix pages écrits par Jean-Pierre Énard. Régis Flamant est un ethnologue qui parcourt le monde à la recherche de civilisations disparues. Hélas, seulement trois épisodes sont publiés de 1972 à 1974 (n° 1047, 1151 et 1175), Novi ayant perdu son rythme de travail d’antan ; voir 80 bougies pour Le Journal de Mickey (deuxième partie).
En septembre 1971, il dessine les huit bandes verticales de « La Perichole » : un récit d’Yves Grosrichard destiné aux fameux « Amours célèbres » du quotidien France-Soir.
                        J’ai rencontré Novi en 1973, alors que j’étais conseiller pour la bande dessinée chez Hachette.
Je savais, par Claude Moliterni, qu’il faisait le tour des éditeurs avec un projet pornographique impubliable dans des structures classiques, tant il était hard.
Ce ne fut pas le cas, puisque, accompagné par son scénariste Bielot, il m’a proposé une histoire consacrée à Landru.
Ça tombait bien, car je lançais une collection dédiée aux criminels célèbres.
Il lui a fallu trois ans pour en dessiner les 46 pages… et l’album a été publié chez mon nouvel employeur, Jacques Glénat, après l’abandon de l’édition BD par Hachette.
L’ouvrage est sorti en 1981, dans la collection BD noire, après une publication dans le mensuel Circus. Ce sera le seul album cartonné de sa riche carrière. « Landru » est la dernière histoire réalisée par Marc-René Novi. Une mise en page originale, un trait fluide et des décors superbes laissaient espérer de nouvelles créations prometteuses. Hélas, épuisé par trois années de ce travail laborieux, Novi pose définitivement ses crayons. Il est décédé le 28 août 2002, à l’âge de 89 ans.
Présent dans des illustrés prestigieux, Vaillant, Pilote, Chouchou, France-Soir, Le Journal de Mickey… et malgré un dessin remarquable, Novi n’a jamais réussi à trouver sa place, de façon durable, au sein d’un journal.
Il appartient à cette école française d’après-guerre qui, de Paul Gillon à Jean-Claude Forest, en passant par Raymond Poïvet, Robert Gigi, Christian Gaty, Lucien Nortier et bien d’autres, a produit le meilleur de la bande dessinée de l’époque.
Ses noirs et blancs parfaitement maîtrisés, son sens de la mise en scène, ses personnages bien campés (et tout particulièrement ses femmes superbes) enchantent aujourd’hui encore les curieux, au détour d’un vieux magazine découvert dans les brocantes et autres vide-greniers : les seuls endroits, hélas, où il est encore possible de le retrouver.
Henri FILIPPINI
Relecture et mise en pages : Gilles RATIER
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