« L’Esprit du 11 janvier : une enquête mythologique » par Gess et Serge Lehman

Un an après les attaques meurtrières contre Charlie Hebdo et l’hyper cacher de la Porte de Vincennes, que reste-t-il au juste de « L’Esprit du 11 janvier » 2015 ? Imposture, illusion ou vif élan de sursaut républicain, partout signifié par la manifestation de 4 millions de personnes : voici en tout cas un sujet d’actualité brûlant, qui pousse au débat comme à la réflexion philosophique. Avec leur album entre hommage et analyse, Serge Lehmann et Gess se distinguent de dizaines d’autres publications en évoquant et commentant tout simplement une journée hors-normes, car extraordinaire de sens. Un miracle libérateur et évanescent, aussi dérisoire que fondamental, qui fut aussi d’une mythologie selon « l’esprit Charlie ».

La couverture reprend l’image-symbole d’une manifestation inégalée, alliant hommages, slogans (dont « Je suis Charlie ») et drapeaux français.
Le 11 janvier à Paris, et en une de Libération (12 janvier 2015)

Dessins de Plantu (janvier 2015)

L’album de Serge Lehmann (« La Brigade chimérique », « Metropolis ») et Gess (« Carmen McCallum », « L’Œil de la nuit ») est annoncé en 4ème de couverture comme une « rêverie » et une « enquête », constituée autour des « petits faits étranges » ayant scandé la tragédie ultra-médiatique sur un mode quasi mystique : coïncidences, thèmes qui se répondent, personnages dédoublés, signes du ciel, etc. Et de fait, des ultimes dessins prémonitoires signés par Honoré ou Charb jusqu’aux accents prophétiques de Michel Houellebecq dans son roman « Soumission » (paru chez Flammarion précisément le 7 janvier ; l’auteur y imagine la France dirigée par un président issu d’un parti musulman ; 560 000 exemplaires vendus), il y a certainement moyen d’échapper à une lecture par trop banale (judiciaire, géopolitique, sociologique) des événements. On aura ainsi et notamment vu la pensée politique rationnelle s’évader vers des accents artistiques, lyriques ou symboliques, au risque du discrédit et de la surenchère. En réaction au traumatisme, le vrai miracle fut donc le sentiment communautaire d’avoir retrouvé le sens perdu de notre devise républicaine : « Liberté, Égalité, Fraternité ».

Un style documentaire (planche 4 – Delcourt 2016)

Un amalgame d’idées et d’opinions qui rappellera aussi les thèses contraires de l’intellectuel Emmanuel Todd, soutenant dans son livre « Qui est Charlie ? Sociologie d’une crise religieuse » (Seuil, mai 2015 ; 41 000 exemplaires vendus) que les manifestations nationales du 11 janvier étaient en fait islamophobes, « égoïstes » et « inégalitaires », puisque sous l’influence de courants de pensée conservateurs. Au-delà des diverses théories, nous pouvons reprendre Malraux et sa fameuse sentence, « Le XXIe siècle sera mystique ou ne sera pas » pour constater – malheureusement via les victimes des attentats perpétrés en France jusqu’en novembre 2015 – l’étrange mariage entre spiritualité révoltée et technicité d’une guerre d’un nouveau genre, où la cible est tout autant l’autre que le lieu symbolique où il agit et communique (World Trade Center, lieu saint ou rédaction de presse….).

Le fameux épisode du pigeon, et le rire improbable mais salvateur de Luz.

Serge Lehmann et Gess (qui rendit sa dernière planche le 12 novembre, la veille des attentats de Paris) composent assez savamment leur album pour ne pas faire des auteurs de « simples » martyrs mais les relais de valeurs morales qui les consacrent ou les dépassent : défi et pardon (voir la une « Tout est pardonné » du n°1178, dit « des survivants », parue le mercredi 14 janvier), refus de céder et acceptation seront donc les messages – antagonistes mais complémentaires – portés comme il se doit par le monde (théoriquement universel !) du dessin de presse et d’humour. Au final, et comme le constatait Régis Debray : « Il reste une émotion, peut-être une prise de conscience. Un moment de communion, donc d’illusion. Mais enfin, il y a des illusions qui font du bien (…). C’est le propre des événements médiatiques de retomber sur eux-mêmes. »

Les premières interrogations de Serge Lehman (planche 1 – Delcourt 2016)

Partant d’un triste constat, Serge Lehman expliquait ainsi récemment au Figaro : « Lorsque j’ai écrit le livre en juillet, l’esprit du 11 janvier avait pratiquement disparu. Il faut se rappeler que quelques jours après cette marche, la presse commençait à s’interroger sur la durée de cet esprit ». C’est certainement en lisant un ouvrage comme « L’Esprit du 11 janvier », en partageant son analyse du lien sacré et irrationnel entretenu envers ceux qui sont morts, qu’un tel événement ne sera jamais oublié.

Revenons au début : comment (compte tenu de tous ces éléments complexes et imbriqués) fut élaborée la couverture ? Serge Lehman, que nous remercions, nous répond sur ce point :

Recherches de couvertures par Gess

« Cette couverture a une histoire heurtée. Comme le livre s’est fait très vite, il a fallu improviser, avant l’été, une première version à partir de ma note d’intention pour Delcourt ; je savais déjà à ce moment-là que le livre se refermerait sur la vision de la femme au voile tricolore donc Gess a fait une image sur ce thème-là, ex nihilo. Une femme au visage sans traits, avec, juste, le voile tricolore. Ce dessin a beaucoup frappé les gens de Delcourt, et tout le monde s’est dit qu’on avait peut-être trouvé la couve du premier coup. Mais après les vacances, j’ai redécouvert dans mes archives une photo de cette femme prise le 11 janvier par mon épouse. Du coup, on se retrouvait avec un matériel de première main (en particulier concernant les vêtements et la forme du voile) et Gess a refait une deuxième version, plus conforme à la réalité. Quand on l’a testée chez Delcourt, on a eu une réaction exactement partagée : la moitié des gens préféraient l’ancienne, l’autre moitié la nouvelle. On en était là quand Guy Delcourt est intervenu pour dire que, en tant que couverture, le portrait de cette femme n’avait pas un rapport immédiat avec la marche du 11 et qu’on avait peut-être intérêt à repenser le concept. Je ne sais toujours pas s’il avait raison mais ça nous a indéniablement sorti de l’entre-deux. On a extrait de la double-planche de Gess montrant la foule du 11 de quoi faire une couverture plausible, on a tâtonné un peu sur le meilleur dispositif de titraille et on a fini par produire ça.
C’est donc un processus amorcé avant même l’écriture du livre, et qui s’est achevé à peu près en même temps que lui. Voilà.
»

Note : lire en complément l’article d’Henri Filippini concernant Charlie… Un an après !

Philippe TOMBLAINE

« L’Esprit du 11 janvier : une enquête mythologique » par Gess et Serge Lehman
Éditions Delcourt (9,95 €)- ISBN : 978-2756076317

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