« Petit, les Ogres-Dieux » par Bertrand Gatignol et Hubert

Album littéralement extraordinaire, c’est-à-dire loin de l’ordinaire de la production de bande dessinée franco-belge, « Petit » renouvelle l’approche du conte. Œuvre foisonnante et totalement maîtrisée, gothique et moderne à la fois, cette bande dessinée est une des plus agréables surprises de la fin d’année 2014 pour le neuvième art.

Dans un monde décadent, hésitant entre époque médiévale réinventée et Renaissance, un village est dominé par un château gigantesque. Le maître des lieux est un roi de très grande taille, un véritable ogre qui mange les humains qui lui servent aussi d’esclaves, lors de banquets interminables. Mais la lignée du roi-ogre est condamnée par une dégénérescence génétique due à la consanguinité. Chaque génération est plus petite, avec un intellect de plus en plus limité. Selon une prophétie sa race sera sauvée par un enfant de taille humaine, de belle intelligence qui prendra la place du roi en l’assassinant.

Ainsi quand la reine met au monde, lors d’un repas gargantuesque, un bébé si minuscule qu’elle ne l’a pas senti naître, le roi-ogre veut-il le dévorer de suite. Émione, la reine, sauve l’enfant en le confiant à son aïeule, la gigantesque Desdée. C’est la seule de la famille à refuser de manger les humains. C’est pour cela qu’elle est reléguée dans une aile isolée du palais. C’est là que grandit Petit, élevé par sa grand-tante humaniste, mais subissant aussi l’enseignement de son ogresse de mère.

Arrivé à l’âge adulte, plus grand que les humains, mais minuscule par rapport aux ogres, Petit doit trouver sa place. S’accepter en tant qu’ogre, accomplir la prophétie et s’unir à une humaine pour donner naissance à une nouvelle lignée d’ogres-dieux délivrée de toute tare génétique ou devenir lui-même, un être unique, ni homme ni ogre.

Ce superbe livre-objet imposant de 174 pages est un conte inventé de toute pièce par le scénariste Hubert. Il étonne par sa richesse narrative et iconographique. La construction en est en effet surprenante : elle alterne planches de bande dessinée sur le destin de Petit et récits littéraires illustrés sur la vie de ses aïeux, depuis le fondateur de la dynastie. Le scénario est d’une intelligence rare qui joue avec le mythe de l’ogre cruel, perpétuellement affamé, qui angoisse encore tous les jeunes enfants. Hubert réussit la gageure de développer dans cette fable sanglante et singulière de nombreuses thématiques, du déterminisme familial au devoir de révolte contre un ordre établi injuste, de la force de l’amour pour lutter contre l’intolérance et la haine et, à l’absolue nécessité d’une éducation humaniste pour réguler nos pulsions les plus violentes.

Ce sombre conte initiatique à l’influence voltairienne affirmée, Petit est un nouveau Candide dans un univers légendaire, est sublimé par le noir et blanc dynamique de Bertrand Gatignol. Ses grandes cases accueillent des décors, aux mille détails inquiétants, dans des contre-plongées expressionnistes, des visages aux contours délicats et tout un jeu singulier entre des corps aux tailles disproportionnés.

Après « Billy Brouillard » et « Les carnets de Cerise », « Petit » est un nouveau joyau de la collection Métamorphose des éditions Soleil. Une BD singulière qui modernise avec talent l’approche du conte, un genre littéraire dont les grands classiques remontent à Charles Perrault et aux frères Grimm. Une BD envoûtante, remarquable du début à la fin, à offrir pour Noël à ses amis et surtout à lire pour soi.
Laurent LESSOUS (l@bd)

« Petit, les Ogres-Dieux » par Bertrand Gatignol et Hubert

Éditions Soleil, collection Métamorphose (26 €) – ISBN : 978-2-302-04312-1

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