« Eerie & Creepy présentent Richard Corben » T2

Le deuxième et dernier volume de l’anthologie consacrée au travail de Richard Corben pour les revues Eerie et Creepy dans les années 70 vient de paraître chez Delirium, parachevant la réédition tout à fait indispensable de ces moments de bravoure qui marquèrent les esprits des lecteurs et impressionnèrent le petit monde du 9e art. Quelques décennies plus tard, la fascination est toujours là…

Quelle excitation ce fut, lorsque nous avons enfin ouvert le premier tome de cette anthologie l’automne dernier ! (Pour relire ma chronique sur cet ouvrage, cliquez sur le lien suivant : http://bdzoom.com/?p=69281.) Imaginez un peu : les histoires réalisées par Corben pour les deux mythiques titres de Warren Publishing, Eerie et Creepy, enfin rééditées, disponibles, là, sous nos yeux ébaubis ! Oh my God ! Corben est un génie. Son style et sa technique restent uniques en leur genre, personne n’ayant jusque-là égalé son talent à rendre des choses impossibles aussi réelles, dans un trouble visuel fascinant, hypnotique, transcendant, hyperréalisme psychotique restituant puissamment les masses, les couleurs, les lumières et les ombres de spectacles insensés où la peinture devient photo tout en étant intensément ancrée dans sa nature picturale. La découverte de Corben n’est jamais anodine. C’est un choc. Que l’on soit envoûté dès le premier regard ou qu’on soit dérangé par la vision de ses images, quelque chose d’indicible se produit, de l’ordre du ressenti primal. Un quelque chose de fondamental dans l’art de Corben, une strate qui fait écho à notre ressenti le plus profond des choses, de notre rapport à la représentation du monde, des êtres, mais aussi de notre lien tabou avec une autre réalité, d’autres vérités, alimentées par le fantasme des artistes et les visions des penseurs… que nous pourrions aussi appeler écrivains, scénaristes ou intellectuels.

 

L’art de Corben nous confronte au glissement – tout autant souhaité que redouté – qui réside en nous entre réalité et fiction, vérité et imaginaire, frayeur et espoir. C’est un entre-monde si puissant visuellement qu’il déclenche en l’arrière de nos cerveaux une facette enfouie de notre cognition : il donne enfin à voir ce que nous attendions depuis toujours dans l’œuvre d’un artiste et que nous ne trouvions jamais car lesdits artistes n’avaient pas réussi à concrétiser leurs promesses… et nos souhaits d’un ailleurs enfin accessible. Avec Corben, nous plongeons intensément dans un univers visuel, tactile, charnel et psychologique, sensitif, qui fait office de chaînon manquant entre la réalité et la fiction comme nul autre pareil. Jamais nous n’avions vu ça, et jamais nous n’avons vu cela depuis, malgré les révolutions technologiques qui permettent pourtant d’aller plus loin que Corben dans la représentation réaliste/fantasmée des choses. Photoshop est en retard de mille ans, par rapport à la puissance visuelle de Corben. C’est inégalable. C’est Corben.

 

Comme le dit José Villarrubia dans son introduction, les récits que vous pourrez lire dans ce recueil « ne rentrent dans le genre ‘horreur’ qu’au sens le plus large du terme ». Les fans savent combien les EC Comics puis Warren Publishing – malgré leur forte aura horrifique – se sont toujours portés sur des contextes de récits très divers et allant bien au-delà du genre originel, comme le polar, la SF, le fantastique, l’aventure, le mystère, l’exotisme, la psychologie. Et ce sont bien ces contextes différents qui furent le terrain de jeu de ces auteurs et artistes qui prirent un malin plaisir à y insuffler leur venin provocateur et ludique (on pourrait même dire que plus le contexte était éloigné de l’horreur et plus la dissidence était forte et jouissive !). Ainsi, dans ces pages vous aurez droit à un véritable festival Corben dans un éventail de genres très large, allant du fantastique classique du XIXe siècle au récit d’humour vache en passant par l’ésotérisme et l’exorcisme, l’antique ou le moyenâgeux, la SF, le conte de Noël, la parodie, ou encore des récits mettant en scène un mystérieux justicier masqué dénommé le Boucher, ou une femme géante nous rappelant de grands moments de cinéma bis…

 

Quelques épisodes retiendront particulièrement notre attention, comme l’incroyable « In Deep » qui décrit crûment la dérive d’un couple s’accrochant à une bouée au milieu de l’océan, en proie aux éléments et aux requins ; le texte de Bruce Jones est impeccable, et les dessins de Corben sont fabuleux dans leur manière de retranscrire les ombres, les lumières, les reflets. Mais il y a aussi la trilogie du voyage dans le temps initié par « Within you… without you », en noir et blanc et grisés voluptueux, où le Monde Perdu devient éminemment érotique et psychotique… « A woman scorned », quant à lui, est un petit bijou de SF, humoristique et grave à la fois, digne de certaines nouvelles des plus grands auteurs du genre. Mais d’autres surprises vous attendent encore, comme la superbe adaptation de « The Raven » d’Edgar Poe, haute en couleurs et rappelant certains films de Roger Corman…

 

Cerise sur le gâteau, outre l’introduction de Villarrubia, un cahier final où sont reproduites les couvertures réalisées par Corben pour Eerie et Creepy ainsi que divers dessins et documents, ou encore la préface de Philippe Druillet (bah oui, pour les fans français de Corben qui l’ont découvert dans les années 70, Les Humanoïdes Associés, ça n’est pas rien !), la présente édition de ces merveilles exhumées a pu se faire en repartant des planches originales pour plus d’une quarantaine d’entre elles. La qualité de reproduction est donc optimum pour une partie de ces récits, ce qui n’est pas le moindre détail lorsqu’on parle d’un album de Corben ! À nouveau un grand bravo à Delirium, donc ! Et vous savez quoi ? Ce label va continuer sur sa belle lancée, puisqu’il annonce pour l’automne un… « Eerie & Creepy présentent Bernie Wrightson » ! M’enfin ! Ils veulent nous faire mourir de plaisir, ceux-là, ou quoi ?!

PS: Alors que cet article venait d’être mis en ligne, notre ami et spécialiste émérite Bernard Joubert m’a envoyé une image où sont comparées les deux versions (US et française) de cet album, ce qui nous permet de nous rendre réellement compte de la différence de qualité de ces deux éditions, et combien Delirium a fait un magnifique travail de restauration… Vous trouverez ce document juste ci-dessous.

Cecil McKINLEY

« Eerie & Creepy présentent Richard Corben » T2

Delirium (26,00€) – ISBN : 979-10-90916-13-5

Galerie

16 réponses à « Eerie & Creepy présentent Richard Corben » T2

  1. Michel Dartay dit :

    Bonjour Cecil, et bravo pour ce bel article. Fershid Bharucha et Dionnet ont édité beaucoup d’albums de Corben, mais ils sont le plus souvent épuisés. Il faut donc remercier Delirium pour ces belles anthologies. Corben était le seul américain présent dès le premier numéro de Métal Hurlant, dont il partageait les pages couleurs avec un certain Moebius.
    Et surtout, j’adore votre phrase : « Photoshop est en retard de mille ans, par rapport à la puissance visuelle de Corben ».

    • Cecil McKinley dit :

      Bonjour Michel,

      Merci de votre si gentil message ; venant de vous, j’en suis d’autant plus flatté!
      Comicsement vôtre,

      Cecil

  2. LvanB dit :

    Bonjour,
    Il y a longtemps que je n’avais lu un texte aussi bien sur le grand Corben et son art!
    Chapeau!

  3. ThomasM dit :

    Magnifiques rééditons, qui permettent d’accéder à ce grand du comix sans avoir à dépenser des sommes exorbitantes pour des anciennes éditons parcellaires. Vous qui êtes dans le secret des dieux, savez-vous si cette maison d’édition (ou une autre) a prévu de rééditer les divers travaux « underground » de Corben (soit les histoires publiées dans l’écho des savanes spécial usa, actuel, fantastik, etc., et plus ou moins rassemblées dans les albums – introuvables ou hors de prix – Razar le Lâche et Horrilor ?)

    • Cecil McKinley dit :

      Bonjour ThomasM,
      Parfois, les dieux gardent leurs secrets ou ne savent pas encore si certains miracles auront lieu… Je ne peux malheureusement donc rien vous dire pour l’instant, mais souhaite comme beaucoup que Delirium continue d’exhumer les œuvres de Corben aujourd’hui épuisées en France…
      Alors… qui sait? Peut-être cela viendra-t-il, soyons vigilants! Lorsque cela arrivera, j’en rendrai bien sûr compte dans mes chroniques.
      Bien à vous,

      Cecil

  4. BARRE Pascal dit :

    Pas de Corben dans ta bdthèque? Passe ton chemin, je te connais pas!!

  5. Captain Kerosene dit :

    Merci pour cet article.
    MAIS… mais, ce n’est Delirium qu’il faut remercier, c’est Dark Horse !
    C’est en effet l’éditeur US qui a repris les droits de Eerie, Creepy et Vampirella et republie un par un les numéros de ces magazines en versions d’origine restaurées. Et c’est à cet éditeur, donc, que l’on doit la publication aux USA, en un seul volume de 350 pages et à un prix bien inférieur à celui proposé en France, de ces épisodes de Corben contenus dans ces deux volumes. Delirium n’a assuré que la traduction et un peu d’enrobage.
    Il en va de même avec le Berni Wrightson qui regroupe toutes les histoires réalisées par l’artiste seul ou en collaboration avec Carmine Infantino, Howard Chaykin ou encore Walt Simonson et contient une intéressante préface de Bruce Jones. Lequel signe à mon sens la meilleure histoire du volume intitulée « Country Pie » , un scénario proprement époustouflant. Vendu $20, je me demande à combien ce livre sera proposé chez nous.
    Donc, merci Dark Horse.

    • Cecil McKinley dit :

      Hello Captain,
      Merci de votre commentaire, même si je vous trouve un peu dur… Je sais bien que c’est Dark Horse qui a réédité ces œuvres aux États-Unis, et on ne peut que les remercier de cela, mais l’un empêche pas l’autre: on peut aussi remercier Delirium de proposer une édition française de ces bijoux… D’autant plus qu’encore une fois ce n’est pas un « grand » éditeur qui a franchi ce pas pourtant nécessaire, mais un « petit » qui du coup devient un grand par ses choix et sa passion. Delirium plus courageux et lucide que Les Humanos actuels? C’est triste et réjouissant à la fois…
      PS: Et comme je le dis dans mon article, il y a tout de même eu un beau travail de restauration pour cette édition française, de la part de Delirium… La qualité du résultat, on s’en rend compte avec l’image envoyée par Bernard Joubert.

      Bien à vous,

      Cecil

      • En fait, Delirium fait bien plus que traduire et, si on aime le dessin de Corben, on a tout intérêt à préférer cette version française plutôt que l’américaine de Dark Horse. Delirium retrouve des planches originales chez des collectionneurs pour les scanner. (Ce que s’efforce de faire aussi Dark Horse, mais moins.) L’amélioration de la qualité est saisissante, si vous avez les deux éditions comparez, c’est comme de voir un film remastérisé. (Je joins un exemple à Cecil McKinley pour qu’il l’ajoute à son article.) Pour donner un ordre d’idée, je dirais qu’on a entre 10 et 40% de détails en plus, des détails qui, parfois, n’avaient même jamais été vus par les lecteurs des années 1970 parce que les magazines Warren utilisaient (et fournissaient à l’étranger) une photogravure qui n’était pas très soignée. Warren faisait de la presse sur papier pulp, pas de l’album de librairie. Dans ce tome 2, pour la version française Delirium, ont entre autres été rescannés à partir des originaux les trois épisodes de « Within You… Without You » et « You’re a Big Girl Now ». Le bébé ensanglanté de « You’re a Big Girl Now », élément choc du prégénérique, je ne l’avais jamais vu jusqu’alors que comme une tâche informe difficile à comprendre.

        C’est la même chose pour « la Grande Guerre de Charlie » chez Delirium. Les rééditions anglaises de Titan Books se contentent de scanner les journaux imprimés, Delirium fait scanner les planches originales quand les dessins étaient mal reproduits dans les journaux. Des traits réapparaissent, des hachures devenues noires se débouchent.

        Bref, on a un tout petit éditeur français qui fait un travail parfait, meilleur que les grands anglo-saxons. Il ne communique pas là-dessus, Laurent Lerner est tout seul, sans assistant, sans attaché de presse. Les livres mentionnent seulement qu’il y a eu des « restaurations complémentaires ». Mais c’est à saluer !

        Bernard Joubert

      • Captain Kerosene dit :

        Ah oui ! En effet, l’image est plus riche et nuancée sur la version Delirium. Évidemment avec Bernard Joubert en renfort, je ne peux que m’incliner (mais c’est de la triche).

        • Captain Kerosene dit :

          Je comprends mieux alors la différence de prix entre l’édition Dark Horse et son adaptation retravaillée par Delirium. Ils ont tort de ne pas communiquer sur cette vraie plus value. Bon, je ne vais tout de même par racheter mes livres, mais c’est bon à savoir.

        • Cecil McKinley dit :

          Rebonjour Captain,
          Je n’irai pas jusqu’à dire que c’est de la triche, mais j’avoue que c’est pas très loyal..! (sourire).
          Sérieusement, merci de votre gentille réaction, mais de toute façon ces ajouts ne se sont pas enclenchés « contre vous » mais bien pour être le plus objectif possible, et finalement c’est par votre commentaire que cet article s’est enrichi ainsi… alors quoi de mieux que la passion de chacun pour accéder à un échange et une meilleure connaissance des choses ?!
          Bien à vous,

          Cecil

          • Captain Kerosene dit :

            Donc, merci à Delirium (et à Bernard Joubert et à vous, Cecil)
            Retrouver des originaux doit ressembler à un jeu de piste. Je crois que Cornelius fait la même chose avec son anthologie thématique consacrée à Robert Crumb et le résultat se voit aussi.

  6. Cecil McKinley dit :

    Merci à vous, Captain, pour votre fidélité et vos messages!
    Amitiés,

    Cecil

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