D’Arabelle à Pat’Apouf : Jean Ache (deuxième partie)

Suite et fin de l’évocation, par Henri Filippini, de la carrière de Jean Ache : un créateur de bandes dessinées hélas bien oublié aujourd’hui et qui fut pourtant, en son temps, lu par des millions de lecteurs…

« Bon Voyage Viviane » dans Lisette.

Retour à la jeunesse

Ses collaborations à des journaux pour adultes – dont nous avons parlé dans la première partie de ce dossier (voir : ) -n’empêchent pas Jean Ache de poursuivre ses travaux pour la jeunesse.

Jean Ache.

Après un bref passage dans la publicité (NRJ - journal publicitaire où il réalise « Les Phénos du bon accueil » – et « Jacqueline et les bandits de Kerkedec » – album-feuillet de 30 vignettes pour le chocolat Meunier – en 1954, « Benjamin arrive avec le train blanc » dans Benjamin en 1956 ou La Piste, organe des stations BP avec « Les Courses automobiles », en 1957) et à  Lisette en 1955 (avec les 13 planches de « Bon Voyage Viviane ») ou à Ima, l’ami des jeunes en 1956 (avec « Hervé et Dina »), il effectue une entrée remarquée dans Le Journal de Mickey, en 1958. Cette année-là, Paul Winkler, fondateur du magazine avant-guerre, décide de frapper un grand coup face à la concurrence de plus en plus forte des hebdomadaires belges Spirou et Tintin. Le Journal de Mickey double sa pagination (32 pages au lieu de 16), tout en ouvrant ses pages à des séries inédites.

Jusqu’alors, seule la double page centrale est réalisée par des auteurs français, principalement par Martine Berthélémy et ses superbes adaptations de romans (« La Guerre du feu », « La Flèche noire »…), sans oublier le « Mickey à travers les siècles » de Pierre Nicolas. Le numéro 292 (du 29 décembre 1957) permet aux jeunes lecteurs de découvrir « Tim la brousse » par Jacques Blondeau, « Lancelot » par Jacques Blondeau, un second roman en images… et « Nic et Mino » dont les exploits sont dessinés par Jean Ache. Deux pages hebdomadaires ce n’est pas rien lorsque l’on doit déjà assurer un strip quotidien.

Rêvant d’avoir son « Tintin », Paul Winkler demande à Jean Ache d’adopter le style d’Hergé (pas encore baptisé ligne claire) et à la scénariste Claude Dupré (pseudonyme d’Agnès Guilloteau) d’imaginer des personnages parcourant la planète. Les jumeaux Dabarin, Nic le blond et Mino le brun, sont entourés par une bande de personnages hauts en couleur qui les accompagnent dans leurs nombreux voyages. L’Oncle Octave milliardaire et chercheur d’épaves, Tao le chinois citant inlassablement Confucius, Bob le journaliste américain gaffeur et son chien Cicéron, sans oublier Agénor le vieux loup de mer.

La série se poursuit pratiquement sans interruption jusqu’en 1966, totalisant 12 aventures de 62 planches (comme « Tintin »). Quatre albums sont proposés en 1962 et 1963 par les éditions Hardy, label créé pour l’occasion par Paul Winkler. Les ventes, qu’il espère voir rivaliser avec celles des aventures de Tintin n’étant pas à la hauteur (25 000 exemplaires pour un tirage de 50 000), ont probablement précipité la disparition des jumeaux des pages du Journal de Mickey, même si « Nic et Mino » connut un certain succès : il existe 2 disques et certains épisodes seront repris dans des quotidiens régionaux comme La République du Centre ou Var-République.

Le départ d’« Arabelle » en 1962 et de « Nic et Mino » en 1966, conduisent alors Jean Ache à se tourner vers d’autres supports.

En 1965, il retrouve ses copains d’O.K., Uderzo et Martial, dans l’hebdomadaire Pilote dirigé par René Goscinny et Jean-Michel Charlier où il présente une nouvelle mouture des aventures d’Archibald.

C’est sous forme de récits complets que les histoires du costaud sentimental de la tribu des Gros-Mignons sont publiées, jusqu’en 1968.

Il existe un album compilant 7 de ces récits complets de 6 pages – il y en a eu en tout 18 de 6 pages et 3 de 2 pages -, lequel a été publié chez Bédésup, en 1981.

René Goscinny caricaturé par Jean Ache dans un épisode d'« Archibald » publié dans le n° 337 de Pilote, daté du 7 avril 1966.

Une autre page d'« Archibald » issue de Pilote.

Outre quelques pages d’actualité réalisées à partir de 1966 (dont certaines sur scénarios de Georges Blondeau alias Gébé, de Fred – voir Fred, scénariste pour les autres - ou de Pierre Christin qui signait alors Linus ; voir Quand Pierre Christin signait Linus : 2ème partie, scénariste à Pilote), Jean Ache participe au fameux « Musée Pilote », en détournant les œuvres célèbres de Modigliani, Picasso, Chagall, Van Gogh, Buffet… mais aussi des peintures abstraites.

Ces travaux, agrémentés d’inédits, seront réunis en France dans « Des carrés et des ronds » – titre d’un récit du même genre publié dans Pomme d’api en 1974 – aux éditions Balland en 1974, puis l’année suivante pour le Japon, avec un contenu assez différent, sous le titre « Le Monde des carrés et des ronds » aux éditions Çà et là.

Détournement des œuvres de Bernard Buffet dans « Le Petit Chaperon rouge », 7 pages publiées dans le n° 692 de Pilote, le 8 février 1973.

Cette collaboration avec Pilote se poursuit jusqu’en 1973, année où l’hebdomadaire passe mensuel.

Détournements des œuvres de Max Ernst et de Salvador Dali dans « Alice au pays des surréalistes », 7 pages publiées dans le n° 700 de Pilote, le 5 avril 1973.

Les vaches maigres

Pour beaucoup d’auteurs ayant débuté après guerre, les années 1970 marquent l’arrivée de temps difficiles : une nouvelle génération d’auteurs chassant les anciens. Jean Ache, dont tous les personnages ont disparu doit accepter travaux peu payés et projets risqués.

En 1968, il crée « Pastec », héros d’un magazine trimestriel portant son nom, publié par la Société Française de Presse Illustrée de Jean Chapelle, pour laquelle il a déjà travaillé dans Zorro/Zig et Puce.

Petit paysan précolombien, Pastec vit sous le règne de l’empereur foltèque Tatoultan. Détenteur de la bague qui supprime la pesanteur, il est entouré par une galerie de personnages drôles et sympathiques. 9 numéros sont publiés de 1968 à 1970, année où le titre disparaît faute de lecteurs. Notons qu’un album est publié en 1971 par les éditions M.C.L., « L’Agent secret chante à minuit », avec la collaboration de J. Chadan pour le scénario.Jean Ache commence alors à travailler pour la télévision avec Jean Nohain à la fin des années 1960. Les dessins qu’il présente au célèbre animateur sont utilisés pour une série d’animation de 15 épisodes diffusés en 1967 sous le titre « S.O.S. les Zlops attaquent ».

Avec Nohain, puis Gilbert Richard, il propose le « Loto-Tirelire », puis « Flonflon ». Mascotte du club des Escargots volants composé de 12 élèves du lycée Dagobert, Flonflon est le héros de courtes histoires souvent policières.

Les éditions Jeunesse et Vacances, dirigées par madame Lucienne Fonvielle, ancienne adjointe de Bernadette Ratier ayant créé sa propre maison d’édition, propose à Jean Ache d’en faire le héros d’un journal portant son nom.Lancé en mars 1970, Flonflon Télé-Jeunes  propose une aventure complète du héros dessinée par Jean Ache qui ajoute, dès le second numéro, une seconde BD ayant pour héros les Bario, fameux clowns de l’époque. S’il signe aussi des jeux (repris par Jacarbo [voir Jacques Arbeau, qui signait aussi Jacarbo, est décédé…] ou des animations, c’est la traduction de « Tom Berry » qui domine la pagination BD du périodique.

À noter que cette  humoristique série western allemande était signée par divers auteurs espagnols, dont Chiqui le la Fuente, Manuel Yanez…

Faute de lecteurs une fois encore, le magazine disparaît après 8 numéros, en octobre 1970.

Par ailleurs, sa brève collaboration au mensuel Record [adaptation du « Gargantua » de Rabelais, en 1972] lui permet de renouer avec un personnage de premier plan.

Adaptation de « Gargantua » dans Record.

Gervy, dessinateur vedette du Pélérin du XXème siècle venant subitement de prendre sa retraite, le rédacteur en chef, le père Guichardand [par ailleurs auteurs des enquêtes du Frère Boileau, sous le pseudonyme Jacques Ouvrard] lui propose de poursuivre les aventures de Pat’Apouf, héros emblématique de l’hebdomadaire catholique depuis 1938. C’est dans le numéro 4753 du 3 juin 1973 que Jean Ache prend le relais. Il animera les aventures du détective et son jeune ami Jacky jusqu’à son décès en 1985, créant de nouveaux personnages comme le chien Goliath, livrant des histoires complémentaires dans L’Almanach du Pélerin. Un seul album de cette reprise particulièrement réussie est publié par Hachette en 1975.Tout en se consacrant à « Pat’Apouf », Jean Ache réalise quelques dessins pour La Croix (entre 1975 et 1979) et retravaille de façon éphémère pour Le Journal du dimanche, en 1976, avec les amusants strips d’« O.V.N.I. soit qui mal y pense »  ; série qui sera reprise sous forme de gags en 1 page dans la version française de Tintin, en 1977.

Ensuite, il se lance dans de nouvelles collaborations avec des éditeurs pas toujours fiables, payant peu leurs collaborateurs.

C’est après avoir publié, en 1978, quelques histoires animalières dans Les Visiteurs du mercredi qu’il crée « Ortax le robot », la même année, dans l’hebdomadaire écologique Pistil.

En 2080, « Ortax » met en scène un robot conçu à la fin du vingtième siècle qui fait naître une certaine nostalgie auprès de la population, ce qui n’arrange pas les affaires de l’International Robotic  Corporation.

Personnage prometteur, Ortax ne vit que 2 grandes aventures sans connaître d’album, avant la disparition du journal.

« Ortax le robot » de Jean Ache.

Jean Ache lance, l’année suivante et chez le même éditeur que Les Visiteurs du mercredi, « Supershoot » : son héros étant emblématique du mensuel Footy, tout entier consacré au ballon rond. P’tit Riri, possesseur de chaussures de football qui ne ratent jamais un but, est surnommé Supershoot par ses équipiers. Encore un personnage sympathique fauché en pleine gloire avec la disparition du magazine, en 1982. Notons que 2 albums seront édités par Albin Michel, en 1982.

En 1980, débute une collaboration qui se poursuit jusqu’à son décès avec TAM [Terre, Air, Mer], le magazine des armées où il propose de nombreuses biographies de personnalités célèbres : Guynemer, Mouchotte, Jean Bart, Charcot, Joffre, Maryse Bastié, Lyautey…

Enfin, de 1979 à 1982, il anime les « Conseils du chef de gendarmerie Sagax », planches publiées dans la presse pour le compte de l’ASSEGAR et de la Prévention routière.

Jean Ache est mort le 19 décembre 1985 laissant derrière lui une œuvre impressionnante, hélas totalement inaccessible aux nouvelles générations.

Un homme discret

Ayant eu le privilège de rencontrer à plusieurs reprises Jean Ache, j’ai été l’éditeur de ses deux albums d’« Arabelle » et de « Pat’Apouf » publiés chez Glénat et Hachette, je me souviens d’un homme sympathique, mais quelque peu amer. Il avait du mal à accepter l’oubli de sa chère « Arabelle » par la nouvelle vague d’auteurs et de lecteurs. Il ne comprenait pas que les auteurs belges de sa génération ayant travaillé pour Spirou et Tintin voient leurs travaux remplir les devantures des librairies, alors que ceux des dessinateurs français ayant collaboré aux journaux hexagonaux soient oubliés. Je dois reconnaître avoir ressenti cette frustration, oh combien humaine, chez beaucoup d’autres auteurs [Kline, Lucien Nortier, Raymond Poïvet, Martial, Pierre-Léon Dupuis, Jean Ollivier...]. Même si, dans les dernières années de sa vie, il vivait encore confortablement de son métier, c’est ce manque de reconnaissance pour son œuvre qui le tourmentait.

Malheureusement, les choses ne se sont pas améliorées depuis : si la production belge – et pas que la meilleure – continue à vivre pour une part non négligeable grâce aux intégrales, les grandes séries publiées par les journaux français d’après-guerre demeurent introuvables en librairie où se contentent de reprises par la micro édition avec des tirages misérables (1)Quel grand éditeur aura la bonne idée de redonner vie à la dernière des sirènes ?

Henri FILIPPINI

Relecture, notes et compléments, recherches iconographiques et mise en pages : Gilles Ratier

NB : Ce dossier a été réalisé avec l’aide de Haga n° 5 [mai 73], de Hop ! n° 21 [septembre 79], de Ran Tan Plan n° 30 [1974] et duCollectionneur de bandes dessinées n° 45 [décembre 84].

Les héros de Jean Ache.

(1) Depuis très longtemps, Le Coffre à BD souhaite rééditer « Nic et Mino », son responsable – Bernard Coulanges – possédant tous les numéros du Journal de Mickey où cette série a été publiée et ayant obtenu l’accord des enfants de la scénariste Claude Dupré.

En revanche, il a écrit plusieurs fois au fils et à la fille de Jean Ache pour leur proposer cette réédition, mais il n’a jamais eu de réponse ; ceci malgré l’appui d’un ami de la famille qui les a également contactés pour leur confirmer le sérieux de sa proposition (voir : http://lectraymond.forumactif.com/t902p75-la-carriere-de-jean-ache).

 

  

 

Galerie

9 réponses à D’Arabelle à Pat’Apouf : Jean Ache (deuxième partie)

  1. Dominique Petitfaux dit :

    J’ai bien connu Jean Ache, et je remercie Henri Filippini d’en parler avec chaleur et émotion.
    Un commentaire sur la note à la fin de cet article et sur le site auquel le lecteur est renvoyé. C’est avec surprise que j’ai découvert aujourd’hui sur ce site (dont j’ignorais l’existence) que lorsque « cet ami de la famille » m’a contacté en 1996 pour que je l’aide à rééditer « Nic et Mino » j’ai donné l’impression d’avoir « d’autres chats à fouetter ». Je ne suis pas éditeur, et j’ai fait ce que j’ai pu, c’est-à-dire que j’ai donné à cette personne le moyen d’entrer en contact avec la scénariste ou ses ayants droit, ce qui n’était quand même pas une aide négligeable, car à part moi qui avait l’adresse d’Agnès Guilloteau, alias Claude Dupré ?!
    Quant aux enfants de Jean Ache qui n’ont pas répondu, il n’était pas en mon pouvoir de les obliger à répondre. Je note néanmoins qu’il leur arrive de répondre, puisque Thierry Groensteen, à qui j’avais donné leurs adresses, m’a dit qu’ils avaient été très coopératifs pour prêter des tableaux de leur père dans le cadre de l’exposition « Peinture et BD » de la CIBDI d’Angoulême en 2012.

  2. Le Cozannet Yann dit :

    Alors que j’étais adolescent, je m’empressais de découvrir par le biais du magasine Le Pèlerin les nouvelle planches des aventures de l’oncle Pat. J’ai maintenant 50 ans et c’est toujours avec le même nostalgie que je parcours les aventure du détective car j’avais pris le temps de relier les planches pour en faire des livres. J’ai ainsi conservé 8 des aventures de Pat’Apouf sous l’ère Jean Ache. Malheureusement, je ne parviens pas à obtenir toutes les histoires car je n’ai pas conservé les planches des histoires pour lesquelles il me manquait trop de numéros. POURRIEZ-VOUS M’AIDER A COMPLETER MA COLLECTION ? Ma mémoire des histoires me permettrait de redécouvrir avec joie les aventures de cette bd à laquelle je tiens tout particulièrement. D’avance merci pour votre aide.

  3. Vincent dit :

    Bonsoir
    Le cahier bleu vient de sortir 2 nouveaux albums de Pat apouf de jean Ache :
    Le mystérieux trésor de mr Leroy et l’œil de Krishna . On peut les trouver sur eBay ou sur le site de la librairie le cahier bleu à Nancy . 20€ l’album
    Bonne soirée
    Vincent

  4. Michel Dartay dit :

    Merci pour l’info, Vincent. Ce ne sont plus les éditions du Triomphe qui s’en occuppent?

  5. Vincent dit :

    Bonsoir ,
    Le Triomphe doit sortir encore un album . Normalement le dernier .
    La librairie lecahierbleu en est à son 4 éme album de jean Ache . Les 2 premiers étant alerte aux ovni et
    Enquête au cirque. Il devrait y en avoir encore plusieurs car ils détiennent les droits

    • Dominique Petitfaux dit :

      Oui, les éditions du Triomphe ont prévu d’éditer en avril 2016 « Pat’Apouf au Far West », qui sera le onzième et dernier volume de la collection. Il terminera l’intégrale de la période 1946-1956, qui est souvent considérée comme étant la meilleure de Gervy (auteur de la série de 1938 à 1973).
      Les autres albums de Pat’Apouf (micro)édités ces dernières années sont dus à un éditeur de Soissons, Le Taupinambour, qui pour les épisodes de la période Jean Ache (1973-1986) travaille en coédition avec Le Cahier bleu, de Nancy. Les ayants droit de Jean Ache ont donné leur accord pour que l’ensemble de ces épisodes puisse paraître en albums.

      • roland dit :

        Merci de ces informations

        Dommage que la réédition des aventures suivantes de Gervy avec l’arrivée de Jacky soit ainsi abandonnée.

        • Dominique Petitfaux dit :

          Quand le dernier album de Pat’Apouf au Triomphe sera paru (après avril 2016, donc), il est possible que d’autres épisodes de Gervy soient officiellement coédités par Le Taupinambour et par Le Cahier Bleu. Pour se procurer les quatre albums de Jean Ache déjà parus, ou les deux de Ballofet (dernier dessinateur de Pat’Apouf, 1988-1990), le plus simple est de prendre contact avec « Le Cahier Bleu » (librairie de Nancy).