Rencontre avec Fabien Nury et Brüno, les auteurs de « Tyler Cross ».

La région du Rio Bravo, fleuve-frontière entre le Mexique et les États-Unis, est une terre de trafic en tout genre. C’est à cause de ce fait que Tyler Cross est l’unique survivant d’une « réception » chaotique de 17 kilos d’héroïne pour la Mafia. Après une traversée nocturne du désert texan, il arrive à Black Rock. Très vite, Tyler se rend compte que la ville est sous la coupe de la famille Pragg. Dirigeant l’agglomération, comme sa famille, de manière tyrannique Spencer Pragg possède toute l’économie locale ; mines, champs de pétrole, commerce. Il partage son pouvoir avec ses trois fils ; Lionel administre la banque, William est le maire de la cité et Randy régit la justice grâce à son poste de shérif.

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Au courant de la fusillade frontalière de la veille, Randy arrête brutalement Tyler Cross et l’emprisonne dans l’espoir de s’emparer du butin. Pendant ce temps, la population s’apprête à célébrer un heureux événement, le mariage de William Pragg avec Stella Bidwell, la plus belle fille du comté. Durant la cérémonie, Tyler s’échappe en s’alliant le père de Stella, seul opposant farouche à la domination malhonnête des Pragg. Ce sera une mauvaise journée à Black Rock. Entre-temps, la Mafia cherche à récupérer sa drogue…

Deux ans après l’admirable « Atar Gull » (voir « Atar-Gull » et « La Vénus de Dahomey » T1), Fabien Nury et Brüno nous offrent « Tyler Cross », une ballade dans le Texas des années 1950.

L’histoire de Fabien Nury, commençant et finissant sur les rives du Rio Bravo, se déroule de manière implacable suivant la logique froide du protagoniste. La tension monte au fil des pages pour nous mener à un final catastrophique. Chaque moment d’action est plus percutant, plus impressionnant que le précédent. Brüno anime ses personnages avec une élégance chorégraphique dans de grandes cases panoramiques rappelant les grandes heures des polars cinématographiques américains. Convoquant les figures de Bogart, Widmark, Cagney, Raft ou Muni, cet album est sans doute appelé à devenir une référence pour les amateurs de polar « hard-boiled » et une belle découverte pour les autres.

Ex-libris "Atar Gull" pour librairie Super-Heros.

Brigh Barber : Vous avez décidé, dès la fin d’« Atar Gull », de retravailler ensemble ?

Fabien Nury : Avant la fin d’« Atar Gull », en fait. On a pris un grand plaisir à travailler ensemble, et le résultat prenait une forme dont on était fiers. Du coup, aux alentours de la moitié d’« Atar Gull », Brüno m’a demandé si j’avais d’autres idées sur lesquelles on pourrait collaborer. Je lui ai dit que non, mais que j’allais me mettre illico à en chercher !

Vous avez pensé dès le départ à un polar ?

Humphrey Bogart : photo préparatoire pour le tournage de « High-Sierra ».

F.N. : Le déclencheur a pris la forme de photographies en noir et blanc : des clichés promotionnels d’Humphrey Bogart et Ida Lupino pour « High Sierra » *, un grand film criminel de Raoul Walsh. Ces photos ont un potentiel d’évocation absolument dingue ; je les ai vues à l’âge de 10 ans, et je ne les ai jamais oubliées. Je les ai envoyées à Brüno, et… Vous voyez le résultat.

Humphrey Bogart & Ida Lupino: photo préparatoire pour le tournage de « High-Sierra ».

De ce fait, l’univers des « Fifties » et des romans noir « hard boiled » s’est imposé d’emblée : c’était d’autant plus naturel pour moi qu’il s’agit d’un de mes genres de prédilection, depuis plus de 20 ans…

Après, c’est le PERSONNAGE qui a déclenché tout le reste : un criminel professionnel, très efficace et très froid, cousin de Lee Marvin, Jack Palance ou du « Parker » de Richard Stark.

C’est incroyablement jubilatoire de faire vivre un personnage comme Tyler Cross : il n’a aucune émotion, mais il est toujours emmerdé par le « pathos » des autres qui, eux, ont une vie…

Il va vite, il laisse du monde sur le bord de la route, et il n’arrête jamais. Formidable.

Mettez ce type avec une jeune mariée, par exemple, et vous obtenez d’excellentes scènes de motel. Etc.

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J’ai découvert en écrivant « Tyler Cross » que c’est exactement ça que j’aime chez Eastwood, Burt Lancaster ou James Cagney. Le type ne cherche jamais à être sympathique, il ne veut pas qu’on l’aime ou qu’on l’excuse… Et du coup, moi, en tout cas, je l’adore.

Crayonné de la couverture.

La couverture en split-screen, les cases en cinémascope… Vous avez choisi rapidement une approche cinématographique ?

F. N. : Concernant le découpage, cette approche cinématographique est naturelle pour moi. Mais pour « Tyler Cross », c’est surtout le genre « NOIR » qui compte : il existe aussi bien en roman qu’en film, et il y a, curieusement, plus d’outils littéraires dans « Tyler Cross » que dans la plupart de mes albums précédents.

Chapitrage, narratifs à la troisième personne, changements de point de vue, sauts temporels… Toutes ces figures de style sont présentes, par exemple, chez Jim Thompson. Et, si elles furent parfois employées dans des classiques comme « L’Ultime Razzia », elles ne sont plus si fréquentes au cinéma… Elles sont même devenues rarissimes.

Brüno : Certes, les points communs avec le cinéma sont indéniables, puisque c’est également de la narration par l’image. Mais « Tyler Cross », c’est surtout un vrai travail sur la narration propre à la BD, travail qui consistait à renforcer au maximum l’impact et l’intensité dramatique du récit, en utilisant au mieux toute la palette de plans et d’organisation de la planche que nous offre la bande dessinée.

Fabien Nury (crédit photo : Cécile Gabriel pour Dargaud).

Pour la couverture, nous avions envie d’éviter la sempiternelle image pleine page souvent utilisée en BD, et nous sommes tout naturellement allés voir du côté des affiches de films noirs des fifties, ce qui nous a amenés à cette belle composition en split-screen, qui colle parfaitement à l’esprit de « Tyler Cross ».

Quand on voit les truands, les habitants de Black Rock, des images de seconds rôles du cinéma viennent à l’esprit. De chacun de vos personnages émane son histoire. Vous avez travaillé ensemble leur caractérisation ?

F. N. : Brüno reçoit de ma part un découpage dialogué complet. Les descriptions physiques sont généralement assez succinctes, et c’est à lui de faire le « casting », en fonction de ses envies et de sa vision de chaque personnage. Mais bien sûr, on en discute longuement…

Brüno (crédit photo : Cécile Gabriel pour Dargaud).

B. : Pour preuve, j’avais mis en place le personnage de Stella en proposant une physionomie à la Jane Mansfield, mais Fabien l’a trouvé peu adaptée au scénario et après discussion, je l’ai redessinée, dans une verve plus « Kim Novak ». Dans la version noir et blanc de l’album, il y a en bonus quelques cases de cette première mouture de Stella.

Vous pouvez nous parler de la naissance de Chéri, le seul protagoniste de l’album a apprécier Tyler Cross ?

F. N. : Chéri, le crotale amoureux, vient de deux origines distinctes, un film et un roman : un serpent mis en cage par un shérif pourri dans le splendide « Gouffre aux chimères » de Billy Wilder, et un… Perroquet muet, dans « Demande au perroquet »,l’avant-dernier roman de Richard Stark.

Couverture de l'album en version noir et blanc.

Et il y avait, en plus, l’envie suivante : puisque chacun des protagonistes a droit à « son » moment introspectif, pourquoi pas le serpent ?

Franchement, ce n’est pas le personnage le plus malfaisant de l’album…

Là encore, il s’agit d’exploiter une forme littéraire, tout en le cadrant en cinémascope (format adapté aux serpents, dixit Fritz Lang)… Tout le plaisir formel de « Tyler Cross » est issu de ce croisement entre deux médias, deux influences.

Au sujet des moments introspectifs, la suite de flash-back présentant la vie du père de Stella est un très beau moment d’émotion au sein de votre album. Comme pour « Atar Gull » votre ouvrage connaît une édition en « noir & blanc » et une édition en couleur. C’est une envie de votre part ?

F. N. : Oh oui ! On adore le Technicolor, et les couleurs de Laurence Croix sont somptueuses. Mais d’un autre côté, sur un « roman noir graphique », ce serait dommage de se priver de la version expressionniste, avec de beaux à-plats de noir… Nous avons beaucoup de chance, car nous n’avons pas eu à choisir entre ces deux formes : on a droit aux deux !

Brüno, vos planches sont mises en couleur par Laurence Croix qui travaille avec vous depuis « Nemo », vous pouvez nous parler de votre collaboration ?

B.: Elle se passe un peu de la même façon que lorsque je travaille avec Fabien. C’est-à-dire que l’on fonctionne beaucoup par “ping-pong” : on discute de l’album, Laurence m’envoie un premier jet, puis on rediscute, on peaufine et on peaufine encore. Malgré une mise en couleurs très sobre, la mise en place des gammes colorées peut prendre pas mal de temps surtout sur certaines séquences qui nous donnent du fil à retordre. La patience est une des grandes qualités de Laurence, car je lui demande souvent de refaire pas mal d’essais.

Première version de Stella, tirée du bonus de l'édition noir & blanc.

Vous avez tous les deux touchés à des genres différents, westerns, guerre, science-fiction, drame historique. Il est facile pour vous de changer d’univers ?

F. N. : Sans doute plus pour Brüno que pour moi… Il peut tout dessiner, ce salaud ! Tandis que moi, où que j’aille, ce sera assez sombre, peuplé d’antihéros et de monstres… Plus le temps passe, plus j’aime le noir.

B. : C’est très excitant de changer d’univers. Mais au-delà d’une apparente versatilité, je reste attaché au genre : polar, western, SF. Je trouve que c’est un véhicule formidable pour aborder des thèmes sérieux de manière détournée, tout en offrant une aventure jouissive pour le lecteur.Vous avez travaillé pour le cinéma avec l’adaptation des « Brigades du Tigre », Jérôme Cornuau vous a-t-il contacté pour une adaptation cinéma de votre album ?

F. N. : Non, ni Jérôme, ni personne. L’album n’est pas encore sorti ! Une éventuelle adaptation en film, franchement, ça nous paraît très lointain.

C’est l’album qui compte. On en est fiers, et on espère que les gens vont l’aimer…

Et ensuite, il y aura un deuxième « Tyler Cross », encore plus teigneux et plus sombre.

Ça, c’est concret, et ça nous passionne.

Le retour de Tyler Cross ! C’est un souhait de votre part ou une promesse ?

B. : Dès le départ, nous avons pensé à un second livre, le personnage de Tyler Cross est très stimulant à mettre en scène et nous voulions le confronter à d’autres univers. Ce tome deux ne sera pas une suite, « Tyler Cross » est conçu comme une série de one-shot. Ce deuxième opus sera comme une seconde variation, où l’on retrouvera Tyler Cross dans un environnement pénitentiaire, très différent du premier tome, mais tout aussi jouissif. Fabien a déjà écrit le scénario, il ne me reste plus qu’à me mettre au boulot !

Brigh BARBER

Mise en pages : Gilles RATIER

« Tyler Cross » par Brüno et Fabien Nury (couleurs de Laurence Croix)

Éditions Dargaud (16,50 €) – ISBN : 978-2-205-07006-4, 16,50 €

Une édition en noir et blanc est aussi proposée avec un dossier contenant un grand nombre de références de romans et films noirs autour de la création de « Tyler Cross »

Éditions Dargaud (21,95  €) – ISBN : 978-2-205-07226-6

Le blog de Brüno : http://www.brunocomix.fr.

* Sorti en France en 1947 sous le titre de « La Grande Évasion » (1941).

En complément de la longue interview détaillée déjà réalisée par Brigh Barber, voici quelques pistes d’analyses visuelles supplémentaires concernant la magnifique couverture de « Tyler Cross », album de Brüno et Fabien Nury. Une approche de la bande dessinée résolument en cinémascope, au profit d’un cadrage illuminé par le soleil texan et les coups de feu !

Si une couverture de bande dessinée a parfois l’air de ressembler à une affiche de film, certains visuels s’en référent plus qu’ouvertement au 7ème art : c’est le cas ici, avec une ligne graphique précise, rendant hommage tout autant à un genre (le film noir, soit un récit où le protagoniste (généralement détective ou gangster) se retrouve dans une situation glauque, dépassant ses moyens) qu’à la technique du split-screen. Ce dernier procédé consiste à diviser l’écran pour illustrer la scène sous plusieurs angles, ou plusieurs protagonistes occupés à effectuer des actions en simultanée. La technique aura été popularisée par le film de Thomas Jewison, « L’Affaire Thomas Crown » (1968), ainsi que par la série américaine « 24 heures chrono » (2001 à 2010 sur la chaine FOX, reprise en 2014). Dans le cas présent, les références sont ciblées : « High Sierra » (film noir de R. Walsh, 1941), « I Died a Thousand Times » (« La Peur au ventre », de S. Heisler, 1955), film noir et remake du titre précédent, dont la couverture reprend le modèle de l’affiche originelle. Le scénario reprend également la trame du film « Un homme est passé » (« Bad Day at Black Rock » par John Sturges en 1955), fameux western moderne et abstrait, film court et sec (moins de 80 minutes) reposant sur son décor désertique (la petite ville perdue de Black Rock en Arizona) et son format cinémascope pour mettre en scène la projection métaphorique d’un règlement de compte de l’Amérique avec ses démons.

I died a thousand times (affiche de 1955)

Recherche de couverture

Sous une typographie qui connote l’aventure, « Tyler Cross » s’embarque de la même manière et fort ouvertement pour un road-movie sanglant (titre en rouge), où lecteur retrouvera les sulfureux ingrédients du polar hard boiled ou du thriller. Soit un héros sachant jouer autant du volant que du fusil à canon scié, entraînant dans son sillage son lot de règlements de comptes, de cadavres et de cynisme. Dans une société frappée par la corruption et la débauche, où le « ver est dans le fruit », c’est la femme (évidemment fatale) qui incarnera au mieux autant le désir de vengeance que le vice de chair.

Roughs et projets divers

Comme l’explique lui-même Brüno :

Pour la couverture, ce qui s’est imposé d’emblée, c’est l’envie d’éviter la sempiternelle image pleine page souvent utilisée en BD. « Tyler Cross » est un récit ancré dans la tradition du polar hard boiled, donc nous sommes naturellement allés voir du côté des affiches de films noirs des fifties. Ceci nous a amenés à cette belle composition en split screen. Nous avons bien sûr testé d’autres compositions, mais celle-ci revenait toujours, et s’est rapidement imposée comme la meilleure piste. Il ne restait qu’à la peaufiner.
Comme le livre comptait pléthore d’images iconiques, nous sommes partis de cases déjà existantes dans l’album pour composer la couverture. J’ai uniquement redessiné d’après l’album les images au bon format pour la version définitive. Tyler Cross en silhouette , la femme, le serpent : l’aspect biblique de cette juxtaposition d’images est simplement jubilatoire, tout en résumant à merveille à la fois l’album et le personnage.

Philippe TOMBLAINE

Galerie

4 réponses à Rencontre avec Fabien Nury et Brüno, les auteurs de « Tyler Cross ».

  1. Philippe Volatier dit :

    Avec un commentaire comme « ce sera une mauvaise journée à Black Rock » et un potentat local nommé Spencer je croyais y voir un hommage à « un homme est passé » de Michael Niall (Bad day at Black Rock) et à son adaptation ciné de Sturges avec Spence Tracy.
    Qu’en est il?

    • Brigh dit :

      Fabien Nury a alimenté son scénario d’un grand nombre de références aux polars et films noirs des années 50 mais aussi de westerns.
      Autre exemple, la cité minière où se situe l’action de Tyler Cross est une émanation de Bradenville, ville au coeur du film « Violent Satutsday » de Richard Fleischer (Les inconnus dans la ville, 1955).
      Pour information, ce très beau film vient d’être édité en DVD et Blu-Ray chez Carlotta

  2. Francois Pincemi dit :

    Je l’ai dévoré d’une traite hier, cela se lit très bien: argent, violence et sexe, tout y est! Avec humour et efficacité! Cette nouvelle série démarre sur les chapeaux de roue!!

  3. Ping : Les bandes dessinées de 2013 : les palmarès de nos libraires BD | Le Délivré : actualité du livre, critiques, résumés et plus