Antonio Rubino

Considéré comme un précurseur et comme l’un des plus importants illustrateurs pour la jeunesse de l’entre deux guerres dans son pays d’origine(1), l’Italien Antonio Rubino est par contre totalement inconnu en France où il n’a été publié, jusqu’à présent, que de façon anecdotique(2) !

Nous ne pouvons donc que féliciter les éditions Actes Sud/L’An 2 de poursuivre avec brio leur défrichage du patrimoine international du 9e art en publiant le seul ouvrage français consacré à ce maître transalpin originaire de San Remo : « Antonio Rubino : le maestro italien de la bande dessinée enfantine ».
Ce livre indispensable à tout curieux de notre média favori est la traduction (par Eve Duca) d’une anthologie coéditée avec les éditions Black Velvet en Italie(3), sous la direction de Fabio Gadduci et Matteo Stefanelli ; ces derniers présentent en détail la carrière de cette figure emblématique de l’école du Corriere dei Piccoli, le célèbre illustré italien pour la jeunesse que Rubino contribua à fonder en 1908, ainsi que ses principales et éphémères créations pour les plus jeunes : « Quadratino e Nonna Geometria », « Pino e Pina », « Piombino et Abetino », « Caro et Cora » et « Dino Din et Din Dindora ». L’un des nombreux autres intérêts de cette remarquable entreprise, c’est qu’elle ne dissimule pas les sympathies que l’auteur a eues, un temps, pour le fascisme mussolinien. Ainsi, elle contient également les planches de la série « Lio et Dado » et les illustrations réalisées pour La Tradotta (littéralement Le Convoi), le journal de propagande institué par le Ministère de la Guerre italien.
Vu la rareté du matériel disponible, toutes les illustrations de cet article dont les textes sont en français proviennent de ce document inestimable sur un peintre, poète et grand illustrateur qui appliqua à la bande dessinée le style fleuri et ornemental de l’Art Nouveau (conférant ainsi à ses dessins un cachet inimitable) et plaça systématiquement, sous l’image, des textes rédigés en vers de mirlitons. Par contre, toutes celles dont les textes sont en italien proviennent de trouvailles dues à notre ami Patrick Gaumer et au regretté Claude Moliterni qui connaissait bien mon intérêt pour Antonio Rubino.
Né le 15 mai 1880, Antonio Rubino obtient un diplôme en droit peu compatible avec sa fascination pour le macabre auquel il mêlait une bonne dose d’ironie. Vers 1902, il se tourne vers le journalisme, la peinture et l’illustration où il développe son esprit burlesque et poétique : ses premiers travaux consistant en des images oniriques pour La Lettura, supplément mensuel du célèbre quotidien milanais Corriere della Sera, et, en 1905, pour le livre « L’Albatros » d’Alberto Colantuoni, le grand-père du dessinateur italien Tiberio Colantuoni Treveljan. Ensuite, après diverses participations à plusieurs campagnes de publicité, dès 1907, il travaille pour divers magazines pour enfants comme Il Secolo XIX, Risorgimento Grafico et Il Giornalino della Domenica.
Á partir de 1908, il devient l’un des piliers du magazine Corriere dei Piccoli où il crée de nombreuses bandes dessinées jusqu’en 1927 : « Pierino » (1909), « Pino e Pina » (1910 et 1926-1927), « Quadratino e Nonna Geometria » (1910-1911), « Lalla e Lola » (1912) , « Il Collegio La Delizia » (1913), « Italino e Kartoffel Otto » (1915), « Piombino et Abetino » (1917), « Caro et Cora » (1919-1920), « Pierino e l’odiato Burratino » (1921), « Rosaspino e Spinarosa » (1922), « Pipotto e il Caprone Barbacucco », (1924) et « Lionello e Nerone » (1926)(4) où les influences de l’Art Nouveau (Mucha) et des arts abstraits (Picabia, Picasso…) sur son un trait géométrique, associé à un sens du grotesque très efficace, sont évidentes ; particulièrement sur les sept planches mettant en scène cet enfant insaisissable à la tête carrée transformée systématiquement en une autre figure géométrique qu’est « Quadratino », le héros d’histoires marginales aussi curieuses que surréelles.
Véritable berceau du 9e art transalpin, le Corriere dei Piccoli, également connu sous les appellations Corrierino ou CDP, est le premier magazine (tiré alors à 80 000 exemplaires) à publier principalement de la bande dessinée en Italie, le 27 décembre 1908. Clairement destiné aux enfants de la bourgeoisie naissante, cet hebdomadaire créé par le journaliste Luigi Albertini et dirigé par Silvio Spaventa Filippi est vite devenu une lecture de référence, mettant particulièrement en valeur l’empreinte nationale ; et son influence agira sur l’imaginaire visuel de nombreuses générations d’enfants (réussissant même à dépasser les 700 000 ventes dans les années 1960).
Pourtant, à l’origine, ce supplément pour les enfants des lecteurs du Corriere della Sera proposait principalement des traductions de strips américains (remontés par Antonio Rubino lui-même, lequel éliminait les phylactères pour les remplacer par des vers de mirliton au pied de chaque vignette) comme « Buster Brown » renommé « Mimmo e Medoro », « Little Nemo » qui y devient « Bubi », « Felix the Cat » traduit « Felix Moi Mao », « The Katzenjammer Kids » (« Bibi Bibo »), « Happy Hooligan » (« Fortunello ») ou « Bringing up Father » (« Arcibaldo et Petronilla »)…, au sein de huit grandes pages illustrées : voir aussi bdzoom.com/article3666.
Ce journal se voulant innovant (il bénéficie de la collaboration de la pédagogue Paola Lombroso), la création nationale s’y impose progressivement, surtout grâce à son cofondateur Antonio Rubino, certainement l’auteur le plus représentatif de cette période de l’hebdomadaire puisqu’il imprègne la revue par son graphisme original en multipliant les dessins pour les rubriques et les nouvelles.
Mais c’est aussi le fait d’illustrateurs prolifiques et importants comme Attilio Mussino (et son petit Africain fantasque « Bilbolbul », dès 1908), Sergio Tofano (qui signait Sto son lunaire et clownesque « Bonaventura », à partir de 1917), Bruno Angoletta (avec son soldat « Marmittone » en 1928), Carlo Bisi (qui met en scène une famille petit-bourgeois dans « Sor Pampurio » en 1929), Giovanni Manca (« Pier Cloruro de Lambicchi » en 1930) ou Gino Baldo (« Procopio » en 1939) : des auteurs novateurs qui exploitent au mieux une narration en vers et en rimes sous les images.
Changeant radicalement de format en 1968, le Corriere dei Piccoli se met à traduire massivement des bandes dessinées franco-belges comme « Les Schtroumpfs », « Gaston Lagaffe », « Benoît Brisefer », « Michel Vaillant », « Ric Hochet », « Tounga », « Dan Cooper », « Bernard Prince », « Luc Orient »… Ce qui ne l’empêche pas de publier les plus grands du 9e art transalpin : Hugo Pratt, Dino Battaglia, Sergio Toppi, Mario Uggeri, Luciano Bottaro, Carlo Peroni ou Benito Jacovitti (dont on vous parlera, normalement, la semaine prochaine), puis George Cavazzano, Leone Cimpellin, Grazia Nidasio…, jusqu’à son dernier numéro en 1995.
Mais revenons à Antonio Rubino qui est devenu, entre-temps, un illustrateur pour la jeunesse estimé (pour preuve ses dessins réalisés pour l’album « Viperetta », en 1919). Pendant toute la Première Guerre mondiale, il va aussi collaborer, comme la plupart des employés de la revue milanaise, à La Tradotta : journal propagandiste de la Terza Armata (la Troisième division), destiné aux soldats du front. Il va y déployer, jusqu’en 1918, son habileté d’écrivain et de dessinateur en soutenant la politique de Mussolini et en exaltant le courage et l’amour de la patrie avec des personnages comme « Lio » ou « Caporal C. Piglio ».

Curieusement, son adaptation des fables d’Ésope (« Favole d’Esope ») publiée en 1927 dans Il Balilla, le magazine (dirigé par Dante Dini) de propagande du Parti Fasciste pour la jeunesse et concurrent direct du Corrierino, fut censurée car les responsables la jugeaient trop subversive… Même s’il partageait leurs idées, son anti-modernisme finit par le faire mal voir des politiques et de l’« establishment » culturel. Il s’en éloigne alors, en 1931, pour prendre la direction du bimensuel Mondo Bambino édité par La Rinescente et revenir au Corriere dei Piccoli pour une courte période, de 1931 à 1934 (avec « Lio e Dado » en 1933).

Quand, en 1934, l’éditeur Nerbini cède ses publications « disneyiennes » pour la jeunesse à Arnoldo Mondadori, ce dernier fait alors appel à Antonio Rubino pour les diriger. Et c’est ainsi qu’il devient le responsable artistique de Topolino (l’équivalent de notre Journal de Mickey) en 1935, et de Paperino (Donald) en 1937. Il y signe divers récits avec les héros créés par Walt Disney en faisant, pour la première fois, un usage réticent et fort peu convaincu de la bulle. En 1938, dans un éditorial pour Paperino, il légitimera toutefois l’emploi du mot « fumetto » (petite fumée) pour désigner cette nouvelle bande dessinée dotée de ballons qu’il ne porte pas dans son cœur : un néologisme qui fera son chemin en Italie.

Puis il s’installe à Rome en 1937 pour se consacrer à la peinture et quitte Mondadori en 1940 afin de retourner une nouvelle fois au Corrierino, jusqu’en 1941. S’adonnant au dessin animé depuis la fin des années 1930, il en profite pour tourner le premier court-métrage d’animation en couleur produit en Italie (« Nel Paese dei Ranocchi »), lequel sera présenté à la Mostra de Venise et en obtiendra le grand prix, en 1942 ; ceci avant de lancer, en 1949, le journal Il Gazzettone. Pour son malheur, l’original et les négatifs de son second film (« Crescendo Rossiniano ») seront détruits dans l’incendie qui ravagea les établissements Agfa ; ce qui ne l’empêcha pas de breveter un nouveau système de prises de vues avec sa troisième réalisation en ce domaine (« L’Arco dei sette colori »), en 1953.
Toutefois, en 1952, Antonio Rubino est rappelé par le nouveau responsable du Corriere dei Piccoli (le nostalgique Giovanni Mosca), alors que la direction de la revue, qui ne lui pardonnait pas ses infidélités, l’ostracisait depuis la fin de la guerre. Il y publiera ses dernières créations (« Lupetto » en 1952 et les dix planches de « Dino Din et Din Dindora », de 1955 à 1956) où il s’oppose toujours aux phylactères de la bande dessinée moderne en préférant, pour des motifs éducatifs (mais aussi par facilité), adjoindre un texte récitatif à ses dessins, restant ainsi fidèle à la formule qu’il avait instaurée dès les premiers numéros de l’hebdomadaire ; tout ceci avant de prendre sa retraite en 1959, dans sa ville natale de San Remo où il décédera le 1er juillet 1964.
Se considérant avant tout comme un poète (il avait obtenu le grand prix au festival de San Remo pour une chanson qu’il avait lui-même composé), ou encore comme un peintre, Antonio Rubino doit être reconnu aujourd’hui comme l’un des inventeurs de la bande dessinée italienne : ayant su conjuguer deux des grands courants artistiques de sa jeunesse (l’art floral et l’art déco) et s’imposer comme l’un des plus audacieux graphistes et des plus remarquables coloristes de l’histoire du 9e art !

GILLES RATIER, avec Christophe Léchopier (dit « Bichop ») à la technique

(1) Des intellectuels locaux comme l’écrivain Italo Calvino ou le cinéaste Federico Fellini ont su l’apprécier à sa juste valeur et ont régulièrement rendu hommage à son talent futuriste.

(2) Á notre connaissance, il n’est présent que dans des anthologies comme « Les Chefs-d’œuvre de la bande dessinée » de Jacques Sternberg, Michel Caen et Jacques Lob (seulement deux pages de « Quadratino » et une de « Lalla e Lola », aux éditions Planète en 1967) ou « 30 héros de toujours : chefs-d’œuvre de la BD 1830-1930 » de Claude Moliterni (avec ses trois mêmes pages, chez Omnibus en 2005) ; cependant, Coconino World est, depuis quelque temps, en train de construire un site sur Antonio Rubino à cette adresse: www.old-coconino.com/sites_auteurs/rubino/index.html.

(3) En Italie, il existe une autre étude approfondie qui met en exergue l’œuvre de Rubino : « Ectasi, incubi e allucinazioni 1900-1920 » de Daniele Riva chez Gabriele Mazzota, publiée en 1980.

(4) On pourrait citer aussi « Abetino », « Cirillo », « Vignetta », « Tic e Tac », « Fata Acqualinan », « Nicoletta », « Chica e Cialda »…

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