Les débuts de Derib

Les éditions du Lombard accordant de plus en plus de soin à leurs intégrales (comme nous avons pu en juger récemment avec le premier tome du « Jonathan » de Cosey : voir [http://www.bdzoom.com/spip.php?article3985->http://www.bdzoom.com/spip.php?article3985]), celle consacrée à « Pythagore », l’un des premiers héros créés par Derib, mérite vraiment votre attention ! Non seulement, elle contient les trois aventures de ce hibou savant et parlant accompagné de ces jeunes amis (« Pythagore et Cie. contre Brazerro », « Opération Rhino » et « Les Géants de la Toundra »), mais elle est également agrémentée d’un passionnant dossier (dû au scénariste André Jobin, alias Job) jonché d’illustrations et de pages entières inédites, ou vraiment très peu connues.

Et en plus, avec ses références assumées, sa bonne humeur, et ses propos écolos avant l’heure (la défense des animaux est le point de départ de la série, comme pour le « Yakari » des mêmes auteurs), ces histoires exotiques et « pythagoriques », parues entre 1967 et 1972, réussissent à se démarquer des productions jeunesse classiques, tout en restant dans la lignée de ce genre de productions que l’on retrouvait, à cette époque, dans des revues types Spirou ou Tintin : en somme, de quoi ravir les plus petits comme les plus grands !

Quant à l’amateur érudit, lui, il remarquera, au fil de ces trois albums, l’évolution graphique du dessinateur suisse Claude de Ribaupierre, dit Derib : lequel dessinait déjà « Yakari » (depuis 1969) (1) et n’allait pas tarder à devenir le dessinateur (et le scénariste, narrateur hors pair) du western semi-réaliste « Buddy Longway » (publié dès 1972 dans le journal Tintin et qui comporte vingt albums, le dernier datant de 2006) (2), ainsi que de la longue saga axée sur la culture indienne « Celui-qui-est-né-deux-fois ». Créée en 1981, toujours pour Tintin, cette série de trois albums sera suivie par « Red Road », quatre histoires parues directement en albums aux éditions Cristal BD puis au Lombard,de 1988 à 1998.
Outre ces récits initiatiques, il faut aussi signaler ses autres œuvres sociales, généreuses et humanistes, comme « Jo », en 1991, album conçu principalement pour sensibiliser les jeunes aux dangers du Sida (à l’association Fondation pour la vie et pour la prévention du sida), « Pour toi, Sandra » (qui dénonce la prostitution et qui fut édité, à l’origine, par le Mouvement du Nid en 1991) ou « No Limits » (paru en 2000, dans la collection « Signé » du Lombard) ; sans parler de sa collaboration avec Michel Greg, qui lui scénarisa un autre western (« Go West » (3), en 1971, dans Tintin) et lui proposa de travailler à l’éphémère Achille Talon MagazineLes Ahlalàààs », de 1975 à 1976), ou avec Christian Godard sur quelques histoires courtes évoquant également le Far West et publiées dans TintinL’Homme qui croyait à la Californie », de 1979 à 1987) : un hebdomadaire dans lequel Derib recycla également quatre plaquettes commanditées par la firme Poulain, en 1983.
Mais avant cela, dès l’âge de onze ans, Claude de Ribaupierre alias Derib (né le 8 août 1944 à La Tour-de-Peilz, dans le canton de Vaud en Suisse), encouragé par son artiste peintre de père, s’initie à l’anatomie en dessinant le corps humain sous toutes ses coutures. Alors qu’il n’a que quinze ans, il s’amuse aussi à recopier les dessins de ses artistes préférés, lesquels étaient publiés dans le journal Tintin (Hergé, Jacques Martin, Paul Cuvelier…) et surtout dans Spirou (André Franquin et Jijé) qu’il lisait depuis sa plus tendre enfance. D’ailleurs, l’une de ses premières créations réalisées pour son propre plaisir (« Plume Blanche ») n’est autre qu’une copie conforme de « Jerry Spring » !

On peut admirer quelques-unes de ces nombreuses tentatives sans lendemains (où Georges Brassens, par exemple, prête ses traits à certains de ses héros non aboutis) dans l’excellent ouvrage « Derib : un créateur et son univers » que lui consacra, en 1985, le regretté érudit Georges Pernin (4), avec lequel Derib initia ses lecteurs aux différentes techniques du 9e art dans sa chronique « L’Aventure d’une B.D. », dès 1981, dans Tintin.

C’est ainsi que nous pouvons remarquer que l’amour du western et des chevaux, qui va devenir la marque de fabrique de Derib, est déjà omniprésent dans ses oeuvrettes de jeunesse ! De nombreux autres essais inédits suivront ensuite, telle cette histoire de cape et d’épée très influencée par le graphisme d’Albert Uderzo (« Mitraille ») ou ces trente-trois pages d’un western inachevé (« Celui qui devait mourir ») où son style cinématographique commence vraiment à se profiler… « Je faisais de la bande dessinée depuis l’âge de 7-8 ans à peu près. C’est vers 13 ans que j’ai commencé à faire cela sérieusement et j’avais quelques planches qui étaient suffisamment structurées pour être présentées à un professionnel… J’ai eu la chance de rencontrer Peyo et je lui ai montré mes dessins… Au vu de ces planches, il a été d’accord pour que je travaille avec lui comme décoriste pour terminer les dessins des « Schtroumpfs » ; ce que j’ai fait pendant un an et demi. » (5)

En effet, après avoir exercé divers petits métiers (dont celui de professeur d’équitation), Derib se rend à Bruxelles, alors capitale incontestée de la bande dessinée et on lui fait rencontrer Peyo. Le créateur de « Johan et Pirlouit » l’embauche alors dans son studio, alors qu’il n’a que vingt ans, pour collaborer à divers gags des célèbres petits lutins bleus et particulièrement à l’épisode du « Schtroumpfissime » ; voir les « Coins du patrimoine » sur Peyo :http://bdzoom.com/5932/patrimoine/le-coin-du-patrimoine-bd-«-les-schtroumpfs-»-de-peyo/ et http://bdzoom.com/spip.php?article3545), son rôle consistant, principalement, à passer à l’encre les dessins du maître. Notons cependant qu’il participe aussi, en collaboration avec Peyo et Gos, au scénario d’un épisode de « Jacky et Célestin » (« Casse-tête chinois », en 1964), une autre création de Peyo dessinée alors par François Walthéry, pour le supplément jeunesse du quotidien Le Soir (Le Soir Illustré).

Á partir de 1965, il signe Derib ses propres réalisations dans Spirou, maniant avec la même dextérité l’humour et le réalisme. Il s’agit d’abord de bancs d’essais avec quatre « Belles histoires de l’Oncle Paul » de quatre ou six planches chacune scénarisées par Octave Joly (« Kit contre les Crow voleurs de chevaux » au n°1430, « Le Miracle du ballon rouge » au n°1442 et deux « Robin des bois » au n°1449 et au n°1469) puis, un an plus tard, avec deux gags de l’éphémère « Lucien Lapoisse » écrits par Charles Jadoul et d’« Arnaud de Casteloup », sa première série réaliste : à défaut de western, le créneau était déjà occupé par « Jerry Spring » et « Lucky Luke », ce seront des aventures médiévales (cinq récits complets de six ou cinq planches chacun suivi d’un épisode de quarante-quatre pages intitulé « La Fille du boucanier ») également scénarisées, jusqu’en 1972, par Charles Jadoul ; et qui seront, bien plus tard (en 1976 et 1980), compilées en deux albums chez Albin Michel et Bédescope.

Dans ce même support, il enchaîne, de 1967 à 1973, avec les quatre longues aventures (plus deux histoires courtes de huit et deux planches, parues en 1968 et en 1970) d’« Attila » : une bande plus humoristique qui met en scène un drôle de chien doué de parole, qui devient un contre-espion de l’armée suisse, créé par le scénariste Maurice Rosy (voir « Le Coin du patrimoine » que nous lui avons consacré : http://bdzoom.com/5866/patrimoine/le-coin-du-patrimoine-bd-maurice-rosy/). « Comme Peyo travaillait à Spirou, j’y ai rencontré Rosy et Jadoul : c’est comme ça que tout a démarré. Après, comme je n’étais plus tout à fait d’accord avec Rosy sur la direction que prenaient les scénarios d’« Attila » (6) et qu’« Arnaud de Casteloup » ne plaisait plus tellement à Dupuis, j’ai quitté cette maison » (5).

Á la même époque (en 1967), il apparaît également au sommaire de Pilote avec une histoire courte de six pages scénarisées par Charles Jadoul qui signait Choucas (« Rodrigue, as-tu du cœur ? »), puis trois autres sur des gags dus, curieusement, à Fred (le célébrissime auteur de « Philémon » lui écrit les six pages d’« Un singulier combat » et de « Oh Yeah ! ») et à Jean-Marc Reiser (cinq pages titrées « Solutions aux problèmes des autoroutes »), lesquels arrivaient tout droit d’ Hara-Kiri après l’interdiction de ce mensuel provocateur. Il faut dire qu’à cette époque, René Goscinny avait relégué ces deux talents bédéesques à l’écriture de scénarios pour d’autres graphistes plus traditionnels, jugeant qu’il était encore trop tôt pour imposer, aux lecteurs, leurs graphismes assez déroutants pour l’époque !

En ce qui concerne Pilote, Derib avait confié à Claude Ecken, dans le n°50 de Schtroumpf : les cahiers de la bande dessinée (2ème trimestre 1981), « Pilote n’était pas tellement différent de Spirou à l’époque. Les premières pages d’actualité commençaient à peine… C’était encore une revue pour adolescents… qui n’avait rien à voir avec le journal engagé pour adultes qu’il est devenu ; et c’était tout à fait normal pour moi d’y participer. J’aimais bien Pilote mais, encore une fois, c’était toujours mon problème, j’aimais le western. Comme il n’y avait pas encore, dans Pilote, de western humoristique, j’espérais pouvoir en faire. Cela n’a pas abouti car je n’ai jamais trouvé un personnage, un style, qui convenait à un journal humoristique… La collaboration avait été très simple : on m’envoyait un scénario de Reiser ou de Fred, et je renvoyais les dessins. Je n’avais pas de contact avec mes scénaristes. Je les ai rencontrés par la suite, mais pas à ce moment-là ! »

C’est encore à cette époque que Derib retourne en Suisse et que Job lui propose d’illustrer « Les Aventures de Pythagore et Cie. » qui seront publiées dans Le Crapaud à Lunettes. Cet hebdomadaire des écoliers suisses romands, édité à Lausanne par la Fondation Pro Juventute, avait pris la suite de L’Écolier romand (qui, lui, était mensuel), depuis 1964. Nommé rédacteur en chef de ce nouveau périodique, le journaliste André Jobin désirait offrir de l’inédit à ses jeunes lectrices et lecteurs et esquissa un scénario où trois enfants sortants victorieux d’un concours de modélisme automobile lancé par lord Traf Phalgar, un généreux mécène, finissent par se retrouver au milieu de lamentables guérilleros dans une Amérique Latine de pacotille… Il ne restait plus qu’à trouver un dessinateur. « Entre-temps, j’avais rencontré André Jobin (Job) lors de mon retour en Suisse. Il cherchait un dessinateur pour son scénario et comme il n’y en avait pas d’autres que moi dans ce pays, il m’est tombé dessus (rires). On est devenu amis, j’ai dessiné « Pythagore » et comme j’avais moi-même créé graphiquement un petit personnage chez Peyo, je lui ai présenté « Yakari ». » (5)

En fait, dans un premier temps, Derib juge sans ménagement le scénario embryonnaire que Jobin lui soumet. Mais les deux hommes sympathisent et Derib prendra l’écrivain en herbe sous son aile, ceci afin de lui permettre d’apprendre sur le tas son deuxième métier. Ayant ajouté un grand-duc bavard à l’histoire de base, Job et Derib publièrent donc le premier épisode des « Aventures de Pythagore et Cie. » dans Le Crapaud à Lunettes, en noir et blanc.

Les demandes affluent alors pour réclamer sa parution en album « tout en couleurs », mais l’entreprise semble hasardeuse en Suisse romande, en tout cas plus difficile que si le projet avait dû se concrétiser chez les voisins de Belgique et de France. D’autant plus que ce petit pays est passablement réfractaire à ce mode d’expression littéraire et artistique qu’est le 9ème art. Finalement, après quelques infructueuses démarches, André Jobin publie lui-même, à ses risques et périls mais avec la complicité efficace des coopératives Migros, le premier ouvrage cartonné, en 1969 : exactement le 25 octobre, alors que Job soufflait, ce jour-là, ses quarante-deux bougies. Si le deuxième album est également édité par André Jobin (l’année suivante), le troisième sera publié, en 1974, par une association entre les éditions Rossel (pour la Belgique), Fleurus (pour la France) et le magazine 24 Heures (pour la Suisse) ; ceci après avoir réédité les deux premiers tomes (en 1973) et avant qu’Alpen Publishers (c’est-à-dire Les Humanoïdes associés) les remettent à leur catalogue, entre 1988 et 1990.

Á noter qu’alors que Derib devenait un auteur assez innovant, nous entraînant dans un univers d’aventures aux mises en espace spectaculaires (déstructurant, petit à petit, ses planches réalisées de manière pourtant assez classique), un quatrième épisode fut annoncé (« Pythagore chez les dauphins ») ; mais il ne fut jamais réalisé ! En effet, Job et Derib se consacraient désormais à « Yakari », petit indien promis à un bel avenir dans la bande dessinée pour les plus jeunes, mais aussi à la télévision ; ceci grâce à différentes adaptations en dessins animés dont la dernière était particulièrement réussie. Tout simplement parce qu’elle respectait tout à fait les caractéristiques de l’oeuvre de Derib : une attitude optimiste à l’égard de la vie, un regard serein et réaliste, et un goût prononcé pour la vie intérieure.

Gilles RATIER, avec Laurent TURPIN aux manettes

(1) C’est le 12 décembre 1969, dans Le Crapaud à Lunettes, que « Pythagore » laisse la place à une autre sorte d’emplumé : « Yakari », l’enfant de la prairie. Pour marquer cet anniversaire et son 35ème album qui vient de paraître, les éditions du Lombard viennent aussi de publier, simultanément, un somptueux ouvrage cartonné comportant vingt-quatre posters détachables de « Yakari » dessinés par Derib.

(2) Il existe aussi un album hommage (« Les Amis de Buddy Longway »), paru en avril 1983 aux éditions du Lombard, qui compile différentes planches parues peu de temps avant dans Tintin, lesquelles ont été réalisées par Edouard Aidans, Bédu, Michel Blanc-Dumont, Cosey, Dany, Paul Deliège, Dupa, Serge Ernst, F’Murrr, René Follet, Franz, Jean Giraud, Christian Godard, Annie Goetzinger, René Hausman, Willy Lambil & Raoul Cauvin, Raymond Macherot, Jean-Claude Mézières, Peyo, Renoy (son beau-frère), Jean Roba, Grzegorz Rosinski, Jean-Claude Servais, Tibet, Turk & Bob de Groot, François Walthéry, Marc Wasterlain et Derib lui-même, le tout avec une préface de Georges Pernin et des interviews de chaque auteur menées par Yvan Delporte : excusez du peu…

(3) En fait, il semblerait que les éditions du Lombard aient bien prévu de rééditer, prochainement, l’intégrale des cent dix pages de « Go West », parues entre 1971 et 1978, qui ont déjà été réunies dans un album Lombard (et non Dargaud, comme indiqué par erreur dans le BDM), en 1979 : en voilà une bonne nouvelle !

(4) Le chroniqueur radio Georges Pernin, décédé en 2005, sera le dernier à assumer les fonctions de rédacteur en chef de Tintin, journal alors agonisant, aux éditions du Lombard ; il fut également scénariste à ces heures perdues, notamment pour la collection « Signe de piste » au Lombard (avec Emmanuel Lepage ou Alain Robet). On luit doit aussi quelques ouvrages sur le 9e art comme « Un monde étrange : la bande dessinée » aux éditions Clédor, en 1974, pour lequel Derib a produit de très belles illustrations.

(5) Extraits d’une interview accordée à Claudius Puskas et publiée dans le n°31 de Hop ! (1er trimestre 1983).

(6) Une autre aventure d’« Attila » (« Bak et Flak étonnent Attila ») sera mise en route par Maurice Rosy mais elle sera finalement dessinée par Didgé. Oubliée au fond d’un tiroir par les responsables successifs peu convaincus par le projet, cette histoire ne sera publiée, dans le journal Spirou, qu’en 1987, pour combler un trou lors de la passation de pouvoir entre Philippe Vandooren et Patrick Pinchart au poste de rédacteur en chef. Toujours sur le même sujet, Derib déclarait à Virginie Népoux, dans le n°12 (de 2007) de la revue On a marché sur la bulle (à commander chez Yannick Bonnant, La Chênaie Longue, 35500 Saint-Aubin-des-Landes, France ; mail : yannick.bonnant@tiscali.fr) : « Par la suite, les scénarios d’« Attila » me plaisant de moins en moins, j’ai arrêté, refusant de dessiner le cinquième ; et j’ai quitté le journal après avoir proposé un scénario pour « Attila » qui m’a été refusé, alors que Franquin et Peyo le trouvaient bien ! Je suis parti à contre cœur, car Spirou était vraiment le journal que je préférais… ».

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