« Scalped » T5, 6 et 7 par Jason Aaron & co

Au fur et à mesure des volumes qui paraissent, « Scalped » s’étoffe, gagne en profondeur, se complexifie dans les ramifications du temps et creuse toujours plus ses personnages. Retour sur les trois derniers tomes parus qui amorcent une nouvelle période importante au sein de cette série décidément brillantissime…

Avant d’entrer dans le vif du sujet, revenons sur R. M. Guéra, sur son dessin, sur son art. Plus je le lis, plus je le regarde, et plus je me dis que nous tenons là un très grand artiste, dont l’évolution discrète de son style ne cesse d’inventer de nouvelles manières de montrer les choses – ou plutôt de les révéler au sortir de l’ombre. De manière subtile, il adapte son trait à chaque situation, se faisant tour à tour précis, atmosphérique, sombre ou éclatant. Je crois que je suis vraiment en train de devenir de plus en plus fan de ce dessinateur, qui plus est après l’avoir rencontré et écouté (voir mon interview : http://bdzoom.com/?p=57076). Même si leur travail n’est pas inintéressant, les dessinateurs qui viennent parfois s’insérer dans la série (comme Furnò ou Francavilla) ne souffrent pas la comparaison avec le génie graphique, souple et puissant à la fois, de Guéra. Il en ressort même une sorte de chaud et froid, de dichotomie cassant l’identité visuelle de l’œuvre, tellement le dessin de Guéra incarne « Scalped » avec une justesse et un talent incommensurables. Ainsi, dans « La Vallée de la solitude », les épisodes dessinés par Furnò et Francavilla apparaissent faibles, par rapport à sa maestria. Dans ce volume où une belle ordure nommée Wesley Willeford (sombre crapule pleine de fatuité, qui ment comme elle respire) vient traîner ses guêtres dans une réserve déjà chauffée à blanc par un contexte de plus en plus sous tension, Aaron commence à se pencher sérieusement sur l’histoire des différents protagonistes de la série outre les héros principaux. Ici, ce sont Diesel le dingue et l’agent Nitz qui vont être passés au scalpel afin de mieux connaître leur passé – et donc les raisons qui les motivent à agir ainsi aujourd’hui. Un processus qu’Aaron va développer dans les volumes suivants, enrichissant sa trame d’éléments plus ou moins connexes donnant une nouvelle envergure au projet. Du coup, le contexte de « Scalped » prend un poids et une ampleur qui l’ancrent de plus en plus dans un univers ayant une cohérence, trouvant des échos dans la réalité qui l’a inspiré.

Dans le volume 6 (« Rongé jusqu’à l’os »), la tension monte encore d’un cran avec le conflit qui oppose Red Crow aux Hmong, l’organisation criminelle qui avait envoyé le très violent Brass pour tenter de mettre le chef de la réserve à genoux. Ce dernier n’étant pas décidé à céder, les Hmong vont se rappeler à son bon souvenir, la situation se transformant petit à petit en guerre des gangs, risquant de déclencher le chaos dans la réserve de Prairie Rose… Au milieu de tout ce merdier où Red Crow est acculé à réagir, Dashiell se retrouve coincé tout en craignant que son double jeu soit découvert. Quant à Carol et Diesel, leurs destins basculent différemment, mais pas vraiment dans la lumière, c’est le moins qu’on puisse dire. Ce volume entièrement dessiné par Guéra s’avère haletant grâce au rythme et à la structure sans faille de l’intrigue, mais aussi au découpage et aux dessins parfaits de Guéra. Le suspense et l’angoisse nous font tourner les pages avec impatience, n’osant pas aller trop vite pour jouir de toute l’étendue de la beauté des dessins et des couleurs. C’est palpitant, juste, violent et excitant à la fois, et les personnages commencent à avoir une patine telle qu’on se sent résolument concernés par ce qu’ils vivent. Les personnages secondaires (comme l’agent Nitz, ou Shunka que l’on retrouvera plus encore dans le volume suivant) sont de plus en plus présents, étoffant le récit de personnalités et de situations vénéneuses à souhait… Bref, un volume musclé !

 

Au lieu de se concentrer sur les seuls héros principaux de la série, Aaron multiplie les différents points de vue, au-delà même des personnages récurrents. Ainsi, le septième volume, intitulé « Rez Blues », s’ouvre sur l’histoire d’un couple d’Indiens vivant en dehors de la réserve, isolés dans la plaine montagneuse, et n’ayant aucun rapport avec les protagonistes connus de l’histoire. Ce faisant, Aaron élargit son propos afin de toujours mieux rendre compte de la réalité de la vie des Indiens aux États-Unis aujourd’hui. Une histoire bouleversante, tragique, d’autant plus émouvante que l’histoire d’amour de ce couple est confondante de vérité et de profondeur, de respect. De belles personnes dans un monde trop violent, rattrapées par la crudité aveugle de la « civilisation ». Quand je vous aurais dit que c’est le génial Danijel Zezelj qui dessine cet épisode, alors vous comprendrez combien tout ceci est sublime, poignant, mettant à mal ce que je disais plus haut sur les dessinateurs invités sur la série… Pour le reste, Shunka va se retrouver confronté à une situation périlleuse et très déstabilisante en devant s’occuper du cas d’un ancien chef tribal, Joseph Crane, déchu à cause de son homosexualité… Quant à Dashiell et Carol, ils traversent une crise gravissime qui a des répercussions dramatiques. Dans ce volume, encore, les va et vient entre présent et passé, tel personnage et tel autre, complètent la vision et la compréhension que nous avons de l’œuvre en son entier, et c’est passionnant. Le thème de la filiation, de la parentalité, de la transmission est toujours aussi prégnant, s’exprimant ici par le retour du père de Dash, le passé de la mère de Carol et de Gina, et le désarroi de Dashiell Bad Horse… On attend la suite très très impatiemment.

Cecil McKINLEY

« Scalped » T5 (« La Vallée de la solitude ») par R.M. Guéra, Davide Furnò, Francesco Francavilla et Jason Aaron Éditions Urban Comics (14,00€) – ISBN : 978-2-3657-7187-0

« Scalped » T6 (« Rongé jusqu’à l’os ») par R.M. Guéra et Jason Aaron Éditions Urban Comics (13,00€) – ISBN : 978-2-3657-7098-9

« Scalped » T7 (« Rez Blues ») par R.M. Guéra, Davide Furnò, Danijel Zezelj et Jason Aaron Éditions Urban Comics (17,50€) – ISBN : 978-2-3657-7189-4

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3 réponses à « Scalped » T5, 6 et 7 par Jason Aaron & co

  1. Cette série me semble passionnante, cette fois, pour du comics, on est à mille lieues des combats de guignols musclés costumés. Un western moderne et tragique, sans doute. Il faudra que j’aille y jetter un oeil chez mon libraire préféré!l

    • Cecil McKinley dit :

      Bonjour François.
      Oui, je vous conseille très vivement de découvrir cette excellente série, vous ne le regretterez pas si vous aimez le vrai, le bon, le dur et noir polar…
      Bien à vous,

      Cecil McKinley

  2. Une fois de plus un post effectivement séduisant