De quelques ouvrages indispensables sur les nouveautés du passé de Spirou !

Pour fêter les soixante-quinze ans de leur personnage fétiche, né en 1938 (en même temps que l’hebdomadaire éponyme), les éditions Dupuis nous gratifient de deux superbes ouvrages très informatifs, et passionnants de bout en bout, dus au couple d’érudits Christelle et Bertrand Pissavy-Yvernault… Pendant ce temps-là, d’autres chercheurs aussi cultivés proposent, à leur tour, d’autres « Trouvailles » : décidément, les amateurs de bandes dessinées d’autrefois, et notamment de celles publiées dans le beau journal de Spirou, vivent une époque formidable !

Un Spirou de 1938, par Rob-Vel.

Outre les nombreuses manifestations qui vont se dérouler, toute l’année, pour célébrer comme il se doit ce jubilé exceptionnel (voir Spirou : 2013, une nouvelle ère…), les éditions Dupuis ont décidé de donner le temps et les moyens impératifs, à Christelle et Bertrand Pissavy-Yvernault, déjà auteurs, chez eux, de la remarquable biographie « Yvan Delporte, réacteur en chef », pour qu’ils puissent rassembler la documentation et les témoignages nécessaires à l’écriture d’une vraie somme sur  « La Véritable Histoire de Spirou » !

Trois tomes sont prévus et le premier, qui porte sur les années de création (de 1937 à 1946, c’est-à-dire l’année où André Franquin entre en scène) et qui vient de paraître, est tout simplement…, formidable !

Ayant pu fouiller les archives familiales des différents acteurs qui interviendront dans la création du personnage de Spirou, le méticuleux couple en a tracé la généalogie, en réhabilitant l’apport vital de Jean Dupuis (1875-1952), imprimeur et éditeur à Marcinelle…

Jean Dupuis (1875-1952).

Jean et Dahlia Dupuis avec leurs enfants dont Paul au milieu et Charles en culottes courtes.

Les deux auteurs décrivent aussi l’ambiance, à ses débuts, de cette imprimerie familiale de la banlieue de Charleroi, en Belgique, tout en suivant de près son développement. Et cerise sur le gâteau, ils nous dévoilent un aspect qui était jusque-là passé complètement inaperçu auprès des historiens du médium : la paternité complexe de la création du célèbre groom !

Cela met, d’ailleurs, complètement à terre, tout ce qui a pu être écrit sur le sujet ; même les articles les plus pointus (voir, par exemple, Les « Spirou » de Jijé (1ère partie).

Il en ressort que Spirou doit son caractère à Jean Dupuis, son nom à Paul Dupuis, ses traits, son costume et son écureuil Spip au Français Robert Velter alias Rob-Vel,

Jean Doisy.

ses premiers pas à la Liégeoise Blanche Dumoulin (puisqu’elle fut, sans doute, la coscénariste de son mari Rob-Vel), son compagnon Fantasio aux apports successifs du rédacteur Jean Doisy, du marionnettiste André Moons et du dessinateur Jijé (Joseph Gillain)… ;

sans oublier les quelques gènes d’élégance qu’il doit au mystérieux Luc Lafnet, peintre liégeois qui assistait Rob-Vel et qui est intervenu, dès la première planche de « Spirou », en se  représentant sur celle-ci, en train de créer le personnage du groom !

Par ailleurs, Luc Lafnet signait bon nombre d’illustrations sous le nom de Davine et, curieusement, l’épouse de Rob-Vel, Blanche Dumoulin, a elle aussi utilisé ce pseudonyme pendant la guerre, pendant que son mari était prisonnier (sans que l’on sache si elle est vraiment intervenue graphiquement sur les dessins) ; alors qu’à cette époque, Luc Lafnet était déjà décédé…

D’où un véritable imbroglio que nos patients enquêteurs se sont attaché à clarifier.

Page de 1939 signée Davine et Rob-Vel ?

Ces derniers insistent aussi, à juste raison, sur l’influence prédominante de la bande dessinée américaine sur l’œuvre de Rob-Vel, notamment celle de Martin Branner (l’auteur de «  Winnie Winkle », série connue en France sous le nom de « Bicot ») : dessinateur qu’il croisa sur un transatlantique et qui lui offrit d’être son assistant pendant deux ans à New York, entre 1934 et 1936. En effet, Robert Velter, bien avant d’être sollicité pour créer le héros-vedette du journal parce qu’il était connu pour un personnage de mousse emblématique, dans Le Journal de Toto, qu’appréciait le jeune Charles Dupuis, naviguait sur des paquebots de la Compagnie générale transatlantique pour gagner sa vie ; ceci dès 1928. D’ailleurs, pour Spirou, il s’inspirera d’un groom costumé en rouge qu’il avait croqué lors d’un voyage sur le transatlantique Île-de-France…

Illustration de Rob-Vel, signée de son autre pseudonyme Bozz, réalisée sur le paquebot Île-de-France, en 1930.

Fasciné par les productions « bédéesques » en provenance des États-Unis, les Dupuis et Jean Doisy ont certainement été sensibles à cette touche « made in USA » du « Spirou » de Rob-Vel, même si ce dernier avait plutôt tendance à reproduire les poncifs de l’époque. Pourtant, le personnage ne dépareille pas trop au milieu des beaucoup plus modernes productions américaines traduites dans le journal de Marcinelle : « Dick Tracy » de Chester Gould, « Red Ryder » de Fred Harman,  « Superman » de Joe Shuster  et Jerry Siegel ou encore « Bring’em back alive » que notre charmant couple, pourtant très respectueux des exactitudes historiques, crédite à Franck Buck, comme beaucoup d’autres avant eux. C’était sans compter avec l’œil de lynx de notre collaborateur Jacques Dutrey (également contributeur aux interviews du livre des Pissavy-Yvernault) qui nous signale que « grâce à la bonne reproduction de la planche de « Ramenez les vivants » publiée page 58 de l’excellente « Véritable histoire de Spirou : 1937-1946 », j’ai pu enfin vérifier que le dessinateur de cette série US fort méconnue est bien Ed Stevenson : il en signe la dernière image. Je ne sais rien d’autre sur ce mystérieux Ed Stevenson. Frank Buck (1884-1950) lui, par contre, est bien connu comme « collecteur » (et non chasseur) d’animaux sauvages, également écrivain (il a écrit une demi-douzaine de livres sur ses exploits), acteur (il joue son propre rôle), metteur en scène et producteur… ». Sacré Jacques, toujours à l’affût de la moindre trouvaille !

« Bring’em back alive » (« Bring’em back alive ») d'Ed Stevenson, et non de Frank Buck !

Ensuite, la guerre va bouleverser le destin du journal de Spirou. Mobilisé sur le front, Rob-Vel confie le personnage à son épouse qui aurait utilisé les services d’un certain J. Van Straelen, dessinateur parisien spécialiste de l’aéronautique, jusqu’à ce que Joseph Gillain (Jijé) ne reprenne le personnage, d’abord comme simple intermédiaire en attendant le retour de guerre de Rob-vel, avec le talent qu’on lui connaît (voir Les « Spirou » de Jijé (2ème partie)) et ne devienne l’homme-orchestre de l’hebdomadaire. Croulant sous le travail, à la Libération, il va  rétrocéder ses divers personnages à ses différents amis et élèves.

Ainsi, il ne réalisera que les cinq premières planches d’un nouvel épisode de Spirou (« Les Maisons préfabriquées »), parues du n°422 du 23 mai au n°426 du 13 juin 1946, pour laisser la place au talentueux André Franquin, jeune auteur venu du dessin animé, à la planche 6.

            Outre cet imposant document remarquablement illustré et mis en pages, où les auteurs, fidèles à la technique des témoignages croisés qu’ils avaient testée sur leurs ouvrages précédents(1), laissent s’exprimer de nombreux acteurs de l’histoire et commentateurs actuels, les éditions Dupuis nous offrent, aussi, une intégrale des aventures du « Spirou » de Rob-Vel, publiées entre 1938 et 1943 : un autre document étonnant qui complète graphiquement, et de fort belle façon, cette « Véritable Histoire de Spirou ».

L’introduction, également remarquablement documentée, en reprend, évidemment, nombre d’éléments (puisqu’elle est aussi signée par les méritoires Christelle et Bertrand Pissavy-Yvernault) !

Naïveté et intrigues simplistes sont, certes, au rendez-vous de cet opus de plus de deux-cent-soixante pages d’aventures échevelées et burlesques flirtant, parfois, avec le fantastique ; mais si leurs clichés sont, peut-être, quelquefois agaçants, il faut préciser qu’il s’agit d’un exceptionnel témoignage d’une époque révolue et, qu’hormis une édition confidentielle (mille exemplaires chacun) en deux albums brochés en noir et blanc chez Michel Deligne, en 1975, ces planches ne sont jamais parues en album ! C’est donc  à une opération patrimoniale sans précédent que se sont prêtés  les Dupuis et notre couple de chercheurs : un travail de transmission salutaire, dont on ne les remerciera jamais assez !

Christelle et Bertrand Pissavy-Yvernault avec la marionnette Spirou.

Philippe Mouvet.

Heureusement, les Pissavy-Yvernault ou l’ami Dutrey (on pourrait aussi citer l’infatigable Patrick Gaumer qui multiplie lui aussi, régulièrement, les travaux patrimoniaux de grande qualité) ne sont pas les seuls à œuvrer pour une reconnaissance de l’importance de ces bandes dessinées d’autrefois, notamment celles issues du formidable journal de Spirou, et à perpétuer leurs souvenirs auprès des générations montantes.

Certains, comme Philippe Mouvet, sont peut-être moins connus des amateurs, mais pourtant, leurs écrits et « Trouvailles » ne sont pas à négliger, loin de là…

Déjà responsable d’ouvrages très bien documentés, et riche en informations inédites, sur les suppléments et publicités autour du journal Spirou (« Les Trésors de Spirou 1938-1968 » en 1998 ou « Spirou 1938-2008 : 70 ans de suppléments ! » en 2008, aux éditions L’Âge d’or), Philippe Mouvet propose aussi, régulièrement, des textes dans le mensuel bruxellois Tradition’s, revue consacrée à l’artisanat, aux expositions d’art, au folklore et à la bande dessinée, laquelle met un point d’honneur à proposer, à ses lecteurs, l’agenda complet des brocantes en Belgique. La Chambre Belge des Experts en Bandes Dessinées (CBEBD) lui a alors proposé de retravailler ses notes annonçant ses diverses découvertes réalisées en chinant et de les regrouper dans la collection des ouvrages qu’elle édite à l’intention de ses membres, spécialistes, chercheurs et autres bibliothécaires : produits non commerciaux au tirage limité à cent-cinquante ou deux exemplaires.

Ceci fut fait dès 2005 avec le premier volume de ses « Trouvailles » : livre de soixante pages, totalement introuvable aujourd’hui, qui recense de grandes raretés comme des dessins et des bandes dessinées d’Edgar P. Jacobs, André Franquin, Jean Roba, Peyo, Jean Graton, MiTacq…, et même Hergé. On ne trouvera pas plus facilement le tome 2, aussi rare, paru en 2009 !

Alors, il va falloir vous empresser d’écrire aux éditions du CBEBD (à l’intention de Serge Algoet, Rue Guillaume Beliën 19, B-1090 Bruxelles) ou aux éditions L’Âge d’or (http://www.bdcharleroi.com) pour obtenir, ce troisième opus sorti fin 2012.

Ce dernier contient, en effet, vingt dossiers décrivant, souvent avec humour mais toujours avec passion, les petites  merveilles que cet amateur éclairé a dénichées au  fil des brocantes. En voici quelques extraits concernant les auteurs phares de la grande époque du journal Spirou, rien que pour vous mettre l’eau à la bouche : la couverture du n°4 de Jeunesse rurale illustrée, en 1947, par André Franquin, les strips muets du « Docteur Lobica » également réalisé par Franquin pour les laboratoires du même nom en 1951, des illustrations pour la revue des louveteaux Seeonee et, même, des emballages de spéculoos signés Peyo au début des années soixante, des bandes dessinées inconnues de Maurice Tillieux publiées dans Publi-Post, prospectus publicitaire ayant échappé aux épluchures de pommes de terre en 1950,ou dans un cahier d’écolier bilingue édité par l’A.N.P.A.T. vers la fin des années cinquante, et bien d’autres « Trouvailles » fabuleuses signées Willy Vandersteen, Edgar P. Jacobs, Victor Hubinon, Sirius, Dino Attanasio, les Funcken ou encore Jijé, notamment à travers un article qui rend hommage à la récente découverte de « Love and learn », un comics américain à l’eau de rose (voir Une bande dessinée inconnue de Jijé !).

Alors, à qui on dit merci ? À Philippe Mouvet, aux Pissavy-Yvernault, et à bdzoom.com, bien sûr !

 Gilles RATIER

 (1) Christelle et Bertrand Pissavy-Yvernault ont également commis des ouvrages indispensables sur Christophe Arleston (« Il était une fois Troy » chez Soleil, en 2009) ou sur Régis Loisel (« En quête de l’oiseau du temps », chez Dargaud en 2004, ou « Loisel, dans l’ombre de Peter Pan » chez Vents d’Ouest en 2006).

Tout seul, Bertrand est aussi le responsable d’une longue interview de Gérald Forton publiée dans un ouvrage consacré à cet auteur que viennent de faire paraître les éditions Hibou : « Solène », qui contient, en sus, une histoire inédite en vingt planches de « Teddy Ted » que ce dessinateur, exilé aujourd’hui en Californie, a récemment réalisée, alors qu’il s’apprête à fêter ses quatre-vingt-deux ans.

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4 réponses à De quelques ouvrages indispensables sur les nouveautés du passé de Spirou !

  1. Mario dit :

    Encore une fois un bel article superbement illustré.
    A l’instar des « faucheurs de marguerites », c’est toujours émouvant de voir ces documents anciens, découvrant ainsi les pionniers de la Bande dessinée moderne à l’oeuvre.
    Bravo.
    ;o)

  2. Bertrand pissavy-yvernault dit :

    Merci cher Gilles pour ce bel article ! Je précise que la planche du n°1 de Spirou, reproduite ici, n’est pas signée Rob-Vel. Il s’agit d’un fac-similé réalisé par le dessinateur Guy Bollen, qui travaillait au bureau de dessin des éditions Dupuis dans les années 60-70. Cette page avait été réalisée pour un numéro spécial du journal. C’est une page qui a connu plusieurs versions successives… j’en connais au moins quatre !

  3. sinjan dit :

    bravo pour le bon article sur la naissance de spirou qui m a bien aidé à connaitre l origine d illustrations dessinées par bozz ( alias robert velter ) lors de ses voyages sur l ile de france. j en ai certains en ma possession de 1929 et il semblerait que le groom était déja très present dans l esprit de robert velter à cet epoque.

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