« Les Casseurs » de Christian Denayer

ou « Avant Wayne Shelton ! « … Les éditions Le Lombard poursuivent avec pugnacité leur politique d’entretien systématique de leur riche catalogue en enchaînant les intégrales de séries significatives publiées dans l’hebdomadaire Tintin et, en particulier, de celles qui fleurissaient dans les années 1980.

Après « Vasco », « Victor Sackville » et « Nahomi », voici « Les Casseurs » ! Cette série policière, qui parut pour la première fois dans les pages du n°5 du Tintin belge (le 28 janvier 1975) et dans le n°111 de Tintin hebdoptimiste (la version française) quinze jours plus tard, était écrite par André-Paul Duchâteau (le scénariste de « Ric Hochet » qui allait devenir, un an plus tard, le rédacteur en chef de ce magazine des éditions du Lombard)) et était mise en images par Christian Denayer (le futur dessinateur de « Wayne Shelton » sur des scénarios de Jean Van Hamme en 2001, puis de Thierry Cailleteau en 2003, chez Dargaud).

A l’origine, cette série est nommée « Al Russel & Brock : les casseurs », du nom des deux protagonistes qui forment ce duo classique de flics mal assortis, du moins le temps des quatre premiers épisodes (dont trois sont repris dans cette intégrale qui contient aussi un bref avant-propos, dû à Jacques Pessis, illustré par des dessins préparatoires et des photos inédites) ; à la fin de leur carrière, en 1991, pour des raisons de connotation trop violente et ambiguë, « Les Casseurs » reprendront cette appellation légèrement raccourcie (« Al & Brock ») lors de leur passage dans Hello Bédé (autre périodique du Lombard qui succéda à Tintin) et ceci jusqu’à leur vingt et unième et ultime aventure parue directement en album en décembre 1994.

Alcibiade Russel est un jeune dandy, chef de patrouille tout frais émoulu de l’école de police, et Brockowsky, le « polak », est un vieux briscard proche de la retraite : deux personnalités qui vont, par la force des choses, devoir travailler ensemble. Les enquêtes explosives de ces spécialistes en casse de véhicules en tout genre (voitures, motos, bus, camions, trains, bateaux, hélicoptères, tanks…) font évidemment immédiatement penser à celles que l’on pouvait voir dans les feuilletons télévisés américains de l’époque comme « Starsky et Hutch » ou « Les Rues de San Francisco » (séries cultes qui commençaient juste à être diffusées dans les pays francophones), mais aussi dans de nombreux films policiers contemporains où les poursuites automobiles et les cascades étaient monnaie courante (« Bullit », « French Connection », « Le Convoi », « Les Blues Brothers »…). Cette bonne série B, remplie d’action et d’humour, nous permet surtout d’apprécier la belle et énergique prestation graphique de Christian Denayer, lequel nous en met plein la vue avec des accidents homériques provoqués par nos deux acolytes.

C’est en janvier 1973, pendant les huit heures de train nécessaires pour les conduire de Bruxelles au Festival International de la Bande Dessinée d’Angoulême, qu’André-Paul Duchâteau et Christian Denayer ont eu l’idée des « Casseurs ». Le dessinateur aurait alors déclaré « Autant j’aime dessiner de belles voitures, autant j’aimerais aussi les démolir, les détruire… » (1) . Le scénariste l’a alors pris au mot, séduit par cette proposition digne d’un Maurice Tillieux, lequel cassa, lui aussi, nombre de véhicules dans ses bandes dessinées !

Ceci dit, les deux créateurs se connaissent bien et n’en sont pas à leur première collaboration puisqu’ils avaient déjà co-signés les aventures du reporter de télévision « Yalek » dans les pages jeunesses du quotidien belge Le Soir de 1969 à 1978 (ce personnage sera repris graphiquement par Jacques Géron dans Super-As en 1979)

et les courses mouvementées du pilote de Formule 1 « Alain Chevallier », d’abord sous forme de strips sous le pseudonyme commun de Cap, toujours dans Le Soir de 1971 à 1975 (certains de ces récits mettant en scène ce coureur automobile furent repris dans Formule 1 en France et dans Samedi Jeunesse en Belgique en 1975 et 1976), puis dans Tintin de 1976 à 1985.

Ce qui est moins connu (en tout cas, l’auteur du court dossier contenu dans l’intégrale proposée aujourd’hui semble l’ignorer puisqu’il omet de le mentionner), c’est qu’ils avaient aussi créé ensemble deux autres séries pour l’hebdomadaire Spirou où le prolifique scénariste et romancier avait pris le pseudonyme de Michel Vasseur afin d’éviter toutes comparaisons avec ses autres bandes réalisées pour Tintin. Il s’agissait d’énigmes illustrées (« Inspecteur Spirou sur la piste »), des textes qui furent publiées de 1971 à 1976 puis réadaptés dans le mensuel Sport-Cérébral, et d’une bande dessinée, elle aussi truffée d’automobiles dessinées avec passion, avec le pilote d’usine « Patrick Leman » comme personnage principal (de 1972 à 1974) (2). Au sujet de leur fructueuse collaboration, André-Paul Duchâteau n’hésitait pas à déclarer : « Christian Denayer est quelqu’un d’extraordinairement disponible et fiable, qui n’a jamais renâclé au travail. Il ne vous dira jamais non, même si vous lui demandez de dessiner un décor gigantesque, un palais oriental ou les rues de San Francisco… C’est vraiment l’idéal pour un scénariste ! » (1).

Enfin, l’adaptation d’un roman d’anticipation érotique de Michael Borgia (alias Loup Durand) pour deux albums des éditions Lefrancq (« T.N.T. », en 1989 et 1991(3))

et un livret publicitaire de sept planches pour la Société Nationale des Chemins de Fer Belges («Énigme à bord de Thalis», en 1996), furent leurs dernières créations communes.

Ces deux hommes, amis depuis quarante ans maintenant, s’étaient rencontrés par l’intermédiaire du dessinateur Tibet dont Denayer était devenu le décoriste attitré sur « Ric Hochet », depuis 1966. Le courant étant très vite passé entre eux, malgré la différence d’âge (ils ont vingt ans d’écart), ils ont tout de suite eu envie de travailler ensemble…

La première vocation de Christian Denayer (4), né à Ixelles (Bruxelles) le 28 septembre 1945, est l’enseignement : d’où des études d’instituteur adéquates. Il se destinait à enseigner au Congo lorsque ses aspirations furent remises en question par l’indépendance de cette ancienne colonie. Cependant, ce passionné d’automobile dessine depuis son plus jeune âge et a aussi envie de travailler comme graphiste. En 1962, il se présente chez Publiart, l’agence qui gérait les produits publicitaires du Lombard, et cette dernière finira, d’ailleurs, par lui confier quelques travaux. Mieux encore, en l’absence du directeur de l’agence, le jeune dessinateur est reçu par Marcel Dehaye (le rédacteur en chef du magazine Tintin à l’époque) qui, devant les nombreux dessins de voitures qu’il lui présente, l’aiguille vers Jean Graton. Le créateur de « Michel Vaillant » embauche aussitôt Christian Denayer pour réaliser les décors, les voitures et couleurs de sa série principale, de divers récits complets dans Tintin (entre 1963 et 1969) (5) et des trois premiers épisodes des « Labourdet » dans Junior (complément pour les jeunes de l’hebdomadaire Chez Nous, au contenu très proche de celui du Tintin belge).

C’est en 1966 que Christian Denayer y rencontre aussi Tibet, lequel lui propose le même genre de travail sur « Ric Hochet » et « Le Club des Peur-de-rien » : il assistera donc simultanément Jean Graton (jusqu’en 1970) et Tibet (jusqu’en 1974) (6), tout en commençant à voler de ses propres ailes. En effet, il publie quelques pages humoristiques dans Junior (« Plume, Pouf et Chnouf » en 1966…) et dans les revues des éditions catholiques Fleurus (« Alain Bercy » dans « L’Écurie Europe », déjà une histoire de course automobile de 20 planches en 1967, et « Tim Tarlic » dans « Les Conquérants du cosmos », 33 planches de science-fiction scénarisées par un journaliste de R.T.L. -un certain Euloge Boissonnade-, en 1968 dans J2 Jeunes) ou encore chez Bayard (La vie Catholique ou Record en 1969) et Tilt MagazineDavid Max » en 1972, avec des décors signés Chr. Jacot). Christian Denayer n’oubliera jamais cette période d’apprentissage chez ces deux monstres sacrés de la bande dessinée franco-belge ; d’ailleurs, il transmettra ce lien à une autre génération de dessinateurs en se faisant seconder, de temps en temps, par des graphistes comme Michel Schetter (sur une aventure d’« Alain Chevallier » en 1974), Didier Desmit (pour trois épisodes d’« Alain Chevallier », un de « Yalek » et un des « Casseurs », de 1975 à 1978), et surtout Yvan Fernandez (pour « Les Casseurs » de 1983 à 1994).

Normalement, les enquêtes d’« Al & Brock » (qui ne se limitent pas aux 21 albums du Lombard puisque de nombreux récits complets, dont quelques-uns sont repris dans l’album « Case départ » aux éditions Loup/Hibou en 2002, sont parus dans Tintin et dans les numéros hors-série comme Tintin Sélection, Tintin Spécial ou Tintin Super) auraient dû se poursuivre…

Il existait même un contrat portant sur l’épisode suivant de la série mais ce contrat ne fut jamais signé car, à l’époque, André-Paul Duchâteau tomba assez gravement malade et resta plusieurs mois sans pouvoir travailler. De son côté, Christian Denayer était déjà parti tester d’autres horizons comme cette série d’anticipation scénarisée par le dessinateur Franz (« Gord » prévu pour Cobra, le projet d’un magazine adulte édité par Le Lombard qui ne verra jamais le jour –voir « Le Coin du patrimoine » sur « XIII » : http://bdzoom.com/spip.php?article3556-, et qui, finalement, sera publié dans Tintin en 1987) et surtout, de 1994 à 1998, un projet en solo (7) narrant les aventures d’un groupe de collégiens aux États-Unis (« Génération Collège ») dans lequel Christian Denayer avait mis beaucoup d’énergie et d’espoir mais qui n’a pas rencontré le succès escompté (8)…

Heureusement pour lui, après des tentatives avortées avec des scénaristes comme Rodolphe ou Rudi Miel (une série comme « Scorpio » était, par exemple, destinée aux éditions Albin Michel), un beau jour de 2001, vint Jean Van Hamme avec son « Wayne Shelton »…

Gilles RATIER, avec Laurent TURPIN au volant !

(1) Propos repris de l’excellent livre du minutieux Patrick Gaumer aux éditions Le Lombard : « André-Paul Duchâteau gentleman conteur ».

(2) La première histoire courte de « Patrick Leman » (18 planches) est scénarisée par Jean-Pierre Verheylewegen, lequel est devenu l’un des meilleurs spécialistes de l’œuvre de Christian Denayer ; il lui a même consacré un ouvrage très illustré édité par la Chambre Belge des Experts en Bande Dessinée en 2007 : « Labyrinthe bédé : Chr. Denayer ».

(3) Un troisième épisode fut également publié en 1992, mais il était dessiné par Frank Brichau (qui fut, comme son prédécesseur, coloriste puis décoriste sur « Ric Hochet »).

(4) Pour en savoir plus sur Christian Denayer, n’hésitez pas à aller faire un tour sur son site : http://denayer.chez.com

(5) Pour certains de ces récits scénarisés par Yves Duval ou Michel Dusart, Christian Denayer signa de son propre nom, étant le responsable principal du dessin : la plupart d’entre eux ont été repris en album chez Loup/Hibou dans la collection « Les meilleurs récits de… » en 2004 ou chez Graton dans « L’Inconnu du Tour de France » en 2003.

(6) Et même Paul Cuvelier sur un épisode de « Line » en 1964 (« Le Secret du boucanier », à la suite de Mittéï qui l’avait également précédé sur « Ric Hochet ».

(7) Les envies scénaristiques de Christian Denayer ne datent pas de cette époque là puisque, dès 1981, il écrivit un court récit de 12 planches sur « Wounded Knee » pour Franz dans Tintin Super et qu’il renouvela l’expérience, en 1986, pour 15 planches d’un épisode de « Platon, Torloche et Coquinette » dessiné par Renaud dans Tintin. Il est même à la base de certaines histoires des « Casseurs » comme le diptyque « Big Mama », en 1983 et 1984, et a écrit seul le quatrième épisode de « Gord » qui ne fut publié qu’en 2000 chez P&T Production (Joker).

(8) Voilà encore une série passée inaperçue malgré ses nombreuses qualités (le trait précis et la mise en page dynamique de Denayer y faisaient, entre autres, merveille) et que Le Lombard serait bien inspiré de rééditer ! Et comme le scénario inédit du sixième épisode est écrit depuis longtemps, il serait bon de le faire dessiner, pour l’occasion, par Christian Denayer ou par l’un de ses disciples…

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Une réponse à « Les Casseurs » de Christian Denayer

  1. renaud dit :

    Bravo pour votre article sur un artiste longtemps sous estimé. Il est vrai qu’il a toujours eu quelques problèmes d’anatomie, mais c’est un maître des décors et des véhicules en tout genres.
    Ric HOCHET n’a jamais été aussi bon que lorsqu’il collaborait à la série « les spectres de la nuit » lui doit énormément.
    Ce succès tardif avec Wayne SHELTON est amplement mérité !!